XXXV

J’avais déjà un pied dans l’ascenseur lorsque monsieur Tapu est sorti de sa loge.

— Ah, c’est encore vous !

— Ben oui. C’est moi, monsieur Tapu. J’en ai encore pour un bout de temps, sauf accident.

— Vous devriez demander au roi des Juifs de vous montrer sa collection de timbres-poste, pendant que vous y êtes. Hier, je suis monté pour une fuite et j’ai pu jeter un coup d’œil. Le roi Salomon a dix fois tous les timbres d’Israël, dix fois les mêmes !

J’attendais. J’avais le pressentiment. Je savais qu’avec monsieur Tapu on ne pouvait pas toucher le fond, c’est sans limites.

— Les affaires avant tout, vous comprenez. Tous les Juifs investissent en ce moment dans les timbres d’Israël. Ils se disent que lorsque les Arabes auront supprimé Israël à coups de bombes nucléaires, il ne restera plus que les timbres-poste ! Et alors… Vous pensez !

Il leva un doigt.

— Quand l’État juif aura disparu, ces timbres-poste auront une valeur énorme ! Alors, ils investissent !

On était en plein mois d’août mais j’en avais la chair de poule, tellement c’était profond. Chuck dit que c’est ainsi que le monde a été créé, que la Connerie soit et le monde fut, mais ce sont là des vues de l’esprit et moi je pense qu’il y a eu plutôt quelqu’un qui s’amusait sans penser à mal et c’est sorti comme ça, un gag qui a pris corps. Je ne pouvais pas reculer, j’étais dos au mur, je regardais monsieur Tapu avec respect parce que c’était la puissance et la gloire, je me suis mis à marcher en crabe vers les marches, j’ai ôté ma casquette qui s’était dressée sur ma tête sous l’effet des cheveux et j’ai dit :

— Excusez-moi, majesté, il faut que je vous quitte… Je vous dis majesté parce que c’est l’étiquette et que les rois des cons, il n’y a pas plus vieux comme monarchie !

Il s’est mis à hurler et je me suis senti mieux, j’avais encore fait une bonne action.

J’ai trouvé monsieur Salomon déjà étendu sur son lit mais il avait les yeux ouverts et il respirait. Il avait mis sa robe de chambre magnifique, il avait les mains jointes, il était immobile et j’ai soudain eu l’impression qu’il s’entraînait. La mort est un truc qu’on ne peut pas imaginer, il faut y être pour le comprendre. Alors il se mettait en situation et il cherchait à s’imaginer quel effet ça lui ferait. Même son regard était déjà calme et j’ai failli me mettre à chialer en pensant qu’il allait me laisser seul avec mademoiselle Cora. J’ai vite dit :

— Monsieur Salomon ! pour m’assurer, d’une voix suppliante, et il a tourné la tête vers moi et j’ai voulu ajouter monsieur Salomon, il ne faut pas y penser tout le temps, et surtout il ne faut pas vous mettre dans cette position anticipatoire horizontale pour vous entraîner, avec le mot training écrit en lettres anglaises sur la poitrine de votre survêtement sous votre robe de chambre magnifique. Je voulais lui dire, monsieur Salomon, vous devez me tirer de là parce que c’est vous qui m’y avez mis, c’est votre devoir humanitaire de reprendre mademoiselle Cora à votre compte et d’être heureux avec elle comme c’est pas possible et de finir votre traversée tous les deux dans la sérénité et la main dans la main et un coucher de soleil paisible et de la musique, au lieu de m’avoir envoyé chez elle dans un but ironique. Mais je n’ai rien dit. Il me regardait avec ses mille ans de plus que moi dans le regard, ce qui lui donnait de petites lueurs de connaisseur et je me sentais à poil, vu et connu, à jour et percé, ce n’était pas la peine, il était insuppliable et je n’allais quand même pas tomber à genoux pour qu’il reprenne mademoiselle Cora à son compte.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon petit Jean ? Tu parais soucieux.

Et il eut dans ses yeux encore plus de petites lueurs.

— C’est rien, monsieur Salomon, je vous ai déjà parlé de ce goéland englué dans la marée noire et qui bat encore des ailes et essaye de s’envoler. C’est écologique, chez moi.

— Il faut parfois savoir se limiter et prendre ses distances, mon petit. Il y a maintenant des groupes de méditation qui permettent d’oublier. On se met tous ensemble en position de lotus, et c’est la transcendance. Tu devrais essayer.

— Je n’ai pas vos moyens, monsieur Salomon.

— Quels moyens ?

— Je n’ai pas vos moyens ironiques.

Il détourna un peu la tête mais ça se voyait même de profil, aux coins des yeux et des lèvres, ça s’est creusé un peu davantage et encore une fois c’était comme si c’était un sourire qu’il avait eu il y a trente-cinq ans quand il est allé dire au comité d’épuration que mademoiselle Cora lui avait sauvé la vie et qu’il lui en était resté quelque chose.

Je me suis assis.

— Elle parle de vous tout le temps, monsieur Salomon. Moi je pense que c’est une chose terrible de gâcher sa vie pour des raisons de propreté. Moi je pense que l’amour-propre c’est le plus mauvais de tous. Surtout quand on est un homme de votre hauteur, monsieur Salomon. Je sais quelle aurait dû venir vous voir, de temps en temps, pour voir si vous ne manquiez de rien, dans votre cave, ou le 31 décembre pour vous souhaiter une bonne année, ou vous apporter du muguet au mois de mai, mais vous savez comment elle est, chez elle c’est toujours le cœur qui commande, et elle était mal tombée avec ce julot, avec le cœur c’est toujours des histoires d’aveugle. Vous êtes trop stoïque, monsieur Salomon, vous pouvez vous en assurer dans le dictionnaire. Moi je trouve que plutôt crever que d’être heureux, c’est pas une politique. Vous vous dites peut-être que vous êtes trop vieux et que c’est donc plus la peine d’être heureux, mais je peux vous assurer que vous pouvez vivre encore jusqu’à cent trente-cinq ans, si vous allez dans cette vallée de l’Équateur, ou en Géorgie ou dans le pays de Gunza, j’ai même noté exprès ces noms pour vous dans le journal, pour le cas où vous auriez des projets de longue durée, puisque vous faites de l’entraînement dans votre survêtement et que vous n’êtes pas du genre qui se laisse faire. Et je suis heureux de voir que je vous amuse, monsieur Salomon, mais vous feriez beaucoup mieux d’être heureux, au lieu de sourire. Avec tout le respect que je vous dois, moi, le stoïcisme, c’est comme si vous pouviez crever tous la bouche ouverte et les quatre fers en l’air, je suis contre, c’est un truc beaucoup trop humain pour moi. À quoi ça sert de ne pas souffrir, si ça vous fait souffrir encore davantage ?

Mais il n’y avait rien à faire. Le roi Salomon demeurait impardonnable. Il était resté si longtemps dans le prêt-à-porter qu’il ne voulait plus en entendre parler. Et je ne sais même plus si je lui parlais, si je lui faisais écouter ma prière, si c’est à haute voix ou dans un murmure ou pas du tout, car on était un peu un père et un fils ensemble et quand on se comprend vraiment, il n’y a plus rien à dire.

J’ai attendu un moment, assis, en espérant qu’il allait quand même me jeter quelque chose que je pourrais porter à mademoiselle Cora, mais ce n’était pas pour cette fois. Il a même fermé les yeux, pour terminer. Il paraissait encore plus gris dans l’immobilité et les yeux fermés que lorsqu’il était en circulation.

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