XXXVIII

J’ai voulu tout de suite courir chez mademoiselle Cora, pour la bonne nouvelle, mais il m’avait donné une course à faire. Un certain monsieur Alekian, qui était un habitué, n’avait plus téléphoné depuis quatre jours et ne répondait plus au téléphone. Il fallait voir s’il était encore là. Il y en a qui tombent, se cassent et ne peuvent plus se lever. Mais monsieur Alekian était tout ce qu’il y avait de plus là. Oui, il n’avait pas téléphoné. C’était parce qu’il n’était plus du tout angoissé, depuis quelques jours. Il m’a même ouvert lui-même. Il prenait des risques en marchant. Il ne voulait jamais dire son âge, il recevait mille deux cents francs par mois et il avait deux fois par semaine une assistance sociale. Il se caressait la moustache.

— Je vous remercie, mais je ne me suis jamais mieux senti.

C’était mauvais. Le soulagement, chez eux, il n’y a rien de pire, comme signe. Il fallait maintenant que quelqu’un vienne le voir matin et soir.

— À bientôt, à bientôt.

Il éprouva le besoin de me confier qu’il avait encore de la famille en Arménie soviétique.

— Des petits cousins.

— Ce serait gentil, monsieur Alekian, si vous pouviez me donner leur adresse. Pour les avertir. Je vais peut-être voyager là-bas cet été.

Il m’a regardé et il m’a souri. Merde. Il fallait toujours faire gaffe de ne pas éveiller leurs soupçons. Peut-être qu’il souriait pour autre chose. Jésus Marie pleine de grâce, comme on disait autrefois.

— Mais bien sûr…

Il trotta jusqu’à une commode et ouvrit un tiroir. C’était une enveloppe avec une adresse au dos.

— J’ai toujours voulu visiter l’Arménie, monsieur Alekian. Il paraît qu’ils ont encore le folklore, là-bas. Comme ça, je pourrai faire signe à vos petits cousins quand…

— Eh bien, je vous souhaite un bon voyage !

On s’est serré la main. Au moins maintenant on avait le nom d’une personne à prévenir, en cas de. J’ai dégringolé l’escalier, j’ai téléphoné du premier bistrot.

— C’est pour monsieur Alekian, rue de la Victoire. Il ne s’est jamais mieux senti, il est tout content, tout propre, tout prêt. Il s’agit seulement de passer matin et soir pour voir…

On avait toute une liste d’associations pour ça aussi. Après, j’ai porté une livre de caviar de la part de monsieur Salomon à la princesse Tchchetchidzé, une ci-devant, à la maison de retraite pour dames de bonne société à Jouy-en-Josas. Monsieur Salomon disait qu’il n’y avait rien de pire que de déchoir. Après j’ai couru à la municipale avec la liste de bouquins que Chuck m’avait indiqués comme indispensables. Il avait écrit dans l’ordre Kant, Leibniz, Spinoza et Jean-Jacques Rousseau. Je les ai pris, je les ai mis sur la table, et j’ai passé là une bonne heure sans les ouvrir. Ça m’a fait du bien de ne pas y toucher, c’était quand même un souci de moins.

Après je suis passé voir les copains et il y avait tout le monde : Chuck, Yoko et Tong et ils faisaient une drôle de gueule. Il y avait par terre sur un papier d’emballage un maillot de corps rouge et blanc, un canotier, une large ceinture de cuir et quelque chose que je n’ai pas compris d’abord et qui s’est révélé une fausse moustache. Ils étaient tous autour de ça, à regarder.

— C’est pour toi.

— Comment, pour moi ?

— C’est ta copine qui te l’a apporté. Une blonde.

— Aline ?

— On n’a pas cherché à savoir.

— Mais c’est pour quoi foutre, ce truc ?

— Pour canoter.

J’ai sauté sur le téléphone. J’ai eu du mal à parler tellement je m’étranglais.

— Qu’est-ce qui te prend ?

— Je t’ai apporté un canotier, un maillot de corps et tout.

— Et tout ?

— C’est comme ça qu’ils s’habillaient, chez les Impressionnistes. C’est ce qu’elle veut, non ? Ça lui rappellera des souvenirs de jeunesse.

— Ne sois pas vache, Aline.

— Tu mets le maillot, le canotier, et tu es tout pareil. Allez, salut.

— Noon. Ne raccroche pas ! Et la ceinture ? Pourquoi la ceinture ?

— Pour que tu te la mettes.

Plouc. Ça a fait plouc au téléphone, en raccrochant. J’ai nettement entendu.

Ils me regardaient tous avec intérêt.

— C’est pas possible ! j’ai gueulé. Elle peut pas être jalouse d’une bonne femme qui va avoir soixante-six ans à la première occasion !

— Ça n’a rien à voir, dit Yoko. Il y a toujours le sentiment.

— Oh là alors, c’est drôle, Yoko. Oh là alors, tu as de l’esprit !

— Moi bon nègre, dit Yoko.

— Nom de Dieu, elle sait que c’est seulement bénévole chez moi. C’est humanitaire, non ? Elle le savait et elle n’a pas abjecté.

Chuck a rectifié :

— Objecté, tu veux dire.

— Et qu’est-ce que j’ai dit ?

— Abjecté.

Ça m’a achevé. Je me suis assis.

— Je veux pas la perdre !

— Mademoiselle Cora ? s’enquit Chuck.

— Non mais tu veux mon poing sur la gueule ?

Ils nous ont séparés pragmatiquement. Yoko me tenait d’un côté et Tong de l’autre.

Je ne pouvais pas imaginer Aline jalouse de mademoiselle Cora. Ou alors il faut qu’elle soit jalouse de toutes les espèces menacées et en voie d’extinction. J’ai pris la photo de mademoiselle Cora sous mon oreiller, j’ai sauté du lit et dans l’escalier et dehors et sur mon Solex et c’est tout juste si je ne suis pas entré dans la librairie avec. Il y avait du monde et ils ont tous compris que c’était elle et moi. Je ne pouvais pas parler, je croyais pourtant qu’on s’était compris pour la vie, la nuit dernière, et que j’avais une vie. Elle m’a tourné le dos et on est allés dans l’arrière-boutique sous les rayons de l’Histoire universelle.

— Je t’ai apporté la photo de mademoiselle Cora.

Elle a jeté un coup d’œil. C’était le goéland englué dans la marée noire, qui n’y comprenait rien, ne savait pas qu’il était foutu et essayait encore de voler en battant des ailes.

— Quelqu’un a déjà essayé de sauver le monde, Jean. Il y a même eu autrefois une Église comme ça, qui s’appelait catholique.

— Donne-moi un peu de temps, Aline. Il faut du temps. J’ai jamais eu personne, alors c’était tout le monde. Je me suis tellement lancé loin de moi que maintenant je tourne en roue libre. Je ne suis pas pour mon propre compte. Je ne me suis pas encore établi pour mon propre compte. Donne-moi un peu de temps et il n’y aura plus que toi et moi.

Je la faisais rire, maintenant. Ouf. J’aime être une source de comique.

— Et tu es pute comme ce n’est pas permis, Jeannot.

— On va s’établir à notre propre compte, toi et moi. On va ouvrir une petite épicerie à deux. Peinards. C’est fini, pour moi, les grandes surfaces. Il paraît que le Zaïre à lui seul est deux fois plus grand que toute l’Europe.

— Écoute-moi. Tout à l’heure, quand je t’ai apporté ton déguisement impressionniste, j’ai parlé à un de tes copains…

— Chuck est une ordure. Tout dans la tête, rien ailleurs.

— D’accord, Jean. Il ne nous reste plus que l’affectivité. Je sais que la tête a fait faillite. Je sais que les systèmes ont fait faillite, surtout ceux qui ont réussi. Je sais que les mots ont fait faillite et je comprends que tu n’en veuilles plus, que tu essayes d’aller au-delà et même de t’inventer un langage à toi. Par désespoir lyrique.

— Ce Chuck est la plus grande ordure que j’ai rencontrée depuis la dernière, Aline. Je ne sais pas ce qu’il t’a raconté, mais c’est lui.

— L’autodidacte de l’angoisse…

— C’est lui. C’est lui. Il passe son temps à se branler sur moi. Tantôt il dit que je suis métaphysique, tantôt il dit que je suis historique, tantôt il dit que je suis hystérique, tantôt il dit que je suis névrotique, tantôt il dit que je suis sociologique, tantôt il dit que je suis clinique, tantôt il dit que je suis comique, tantôt il dit que je suis pathologique, tantôt il dit que je ne suis pas assez cynique, tantôt il dit que je ne suis pas assez stoïque, tantôt il dit que je suis catholique, tantôt il dit que je suis mystique, tantôt il dit que je suis lyrique, tantôt il dit que je suis biologique et tantôt il ne dit rien parce qu’il a peur que je lui casse la gueule.

Je me suis assis sur un tas de livres qui étaient là pour ça. Elle s’appuyait contre l’Histoire universelle en douze volumes et elle m’observait comme si je n’étais que ça.

— Mais c’est beaucoup plus simple que ça, Aline. C’est l’impuissance. Tu sais, la vraie, celle où tu ne peux rien quand tu ne peux rien, d’un bout du monde à l’autre, et avec les voix d’extinction qui viennent de toutes parts. Et c’est l’angoisse, l’angoisse du roi Salomon, de Celui qui n’est pas là et laisse crever et ne vient jamais aider personne. Alors, quand tu trouves quelque chose ou quelqu’un, quand tu peux aider un tout petit peu à souffrir, un vieux par-ci un vieux par-là, ou mademoiselle Cora, alors, je me sers. Je me sens un peu moins impuissant. J’ai eu tort de baiser mademoiselle Cora mais ça ne lui a pas fait trop de mal, elle s’en est remise. Et il y a mon ami, le roi du pantalon bien connu, qui est déjà tout habillé pour sortir, et qui n’a jamais oublié mademoiselle Cora, alors j’essaye d’arranger ça entre eux, pour la fin du parcours. Je ne peux pas être de salut public, c’est trop grand, alors je bricole. Et quand Chuck te sort que j’ai la névrose des autres et le complexe du Sauveur, il déconne. Je suis un bricoleur. C’est tout ce que je suis. Un bricoleur.

— Je vais te donner un livre à lire, Jean. C’est d’un auteur allemand d’il y a cinquante ans, qui écrivait sur la république de Weimar. Erich Kästner. Un humoriste, lui aussi. Ça s’appelle Fabian. À la fin du livre, Fabian passe sur un pont. Il voit une fillette en train de se noyer. Il se jette à l’eau pour la sauver. Et l’auteur conclut ainsi : « La petite fille a regagné le rivage. Fabian s’est noyé. Il ne savait pas nager. »

— J’ai lu.

Ça l’a désorientée.

— Mais comment ? Toi ? Où ? C’est épuisé depuis longtemps…

J’ai haussé les épaules.

— Je lis n’importe quoi. C’est autodidacte, chez moi.

Elle n’en revenait pas. C’était comme si elle me connaissait moins, maintenant. Ou encore plus.

— Tu es un faux jeton, Jean. Où as-tu lu ça ?

— À la bibliothèque municipale d’Ivry. Qu’est-ce que tu as ? J’ai pas le droit de lire ? Ça va mal avec la gueule que j’ai ?

Je regardais les douze volumes d’Histoire universelle, derrière Aline. Je n’aurais pas fait comme Fabian. Je me serais attaché les douze volumes d’Histoire universelle autour du cou, pour être sûr de couler tout de suite.

— Tu n’aurais pas dû parler à Chuck, Aline. Il est trop systématique. Ce n’est pas un bricoleur. Les pièces détachées qui se paument par-ci par-là et qui pourrissent dans leur coin, ça ne l’intéresse pas. Avec lui, c’est toujours la théorie des grands ensembles, des systèmes. Ce n’est pas un bricoleur. Et s’il y a une chose que j’ai apprise comme autodidacte, c’est qu’il faut apprendre à bricoler, dans la vie. On peut se bricoler une vie heureuse, toi et moi. On peut avoir de bons moments. On va s’établir pour notre compte, tous les deux. Il paraît qu’il y a des coins comme ça aux Antilles, il faut connaître.

Elle a eu de l’amitié pour moi dans la voix.

— Je croyais que le Front du Refus, c’était en Palestine, dit-elle. Je n’ai pas l’intention de vivre ma vie contre la vie, Jeannot. L’indignation, la protestation, la révolte sur toute la ligne, ça ne donne jamais qu’un choix de victimes. Il faut une part de révolte mais aussi une part d’acceptation. Je suis prête à me ranger, jusqu’à un certain point. Je vais te dire jusqu’à quel point je suis prête à me ranger : j’aurai des enfants. Une famille. Une famille, une vraie, avec deux bras et deux jambes.

J’en ai eu la chair de poule. Une famille. C’est descendu le long du dos jusqu’aux fesses.

Elle a ri, et s’est approchée de moi et m’a mis une main sur l’épaule, pour le réconfort.

— Excuse-moi. Je t’ai fait peur.

— Non, ça va aller, un peu plus, un peu moins…

Elle m’a rendu la photo de mademoiselle Cora en goéland.

— Maintenant, va canoter.

— Non, pas question.

— Vas-y. Mets ta jolie tenue impressionniste et vas-y. J’ai été irritée, mais ça m’est passé.

— Ce n’était pas vrai pour la ceinture ?

— Non. Je laisse la clé sous le paillasson.

— Bon, j’irai, puisque tu y tiens. Ce sera pour lui faire mes adieux.

Je me suis rappelé la moustache.

— Pourquoi la moustache ?

— Ils en portaient tous, au temps des cerises.

J’étais heureux. Il y avait maintenant dans le comique que je lui inspirais plus de gaieté que de tristesse et même quelque chose de plus, pour ma peine. Ce n’était pas grand-chose mais il faisait bon d’y être et de pouvoir y revenir.

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