III

Monsieur Salomon m’envoyait surtout chez les personnes âgées. Je n’arrivais jamais seul mais avec une grande corbeille de fruits et les compliments de monsieur Salomon, Esq., épinglés à la cellophane. Il avait un magasin de luxe spécial qui le fournissait et c’était toujours des fruits qui ne tenaient pas compte des saisons et venaient des quatre coins du monde pour faire plaisir à une vieille personne seule dans un coin de Paris et qui n’avait jamais imaginé qu’il y avait quelqu’un qui veillait sur elle et lui envoyait des raisins de toute splendeur, des oranges, des bananes et des dattes exotiques, comme dans des temps très anciens, qui se déroulaient alors principalement en Orient.

Mon premier visité, c’était monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier, rue Darne, qui était auteur. Il n’avait encore rien fait imprimer, parce qu’il travaillait à l’ouvrage de sa vie et il devait encore attendre pour aller jusqu’à la fin, il avait plus de soixante-quinze ans mais il voulait que son livre soit complet, et comme il était encore vivant et qu’il lui restait peut-être encore des choses à voir et à sentir, il avait un problème qui n’était pas facile à résoudre, parce que, s’il mourait à l’improviste, l’ouvrage serait incomplet, et s’il l’arrêtait avant, il ne serait pas vraiment terminé puisqu’il y aurait encore un bout de vie qui manquerait. Monsieur Salomon l’encourageait beaucoup à terminer son livre avant, même s’il devait manquer la dernière page. Moi je crois que monsieur de Saint-Ardalousier avait peur de finir. J’allais chaque semaine prendre de ses nouvelles, il n’avait personne et c’était bon pour son moral de sentir qu’il y avait quelqu’un qui s’intéressait à lui, car il était athée. Il ressemblait à Voltaire que j’avais vu à la télé, et il portait une calotte qu’il avait achetée aux enchères à Anatole France, qui était athée aussi. Il était férocement contre la religion et ne parlait que de ça, comme s’il n’y avait rien d’autre.

Il y avait aussi madame Cahen, qui n’avait pas loin de cent ans et que monsieur Salomon entretenait avec espoir, car s’il y avait une chose qui l’intéressait, c’était la longévité. Il y avait encore beaucoup d’autres ci-devant – c’est ainsi que monsieur Salomon appelait les vieilles personnes qui avaient perdu ce qu’elles étaient et ne comptaient plus comme avant. Monsieur Salomon me disait qu’il m’avait choisi parce que j’ai un physique qui dégage ce qu’ils appellent à S. O. S. de « bonnes vibrations », qui se communiquent à ceux qui n’ont pas le moral. Mais à la façon dont il me regardait parfois pensivement, en tapotant, et avec dans ses yeux noirs de petites lueurs ironiques, je commençais à sentir qu’il avait peut-être une autre raison en tête.

J’entrais chez une dame dans son fauteuil d’infirme, je lui disais que je venais de la part de monsieur Salomon, le roi du prêt-à-porter, qui voulait avoir de ses nouvelles et lui faisait demander si elle n’avait besoin de rien. Comme elle ne connaissait monsieur Salomon ni d’Ève ni d’Adam, c’était une surprise doublée de mystère et le mystère ouvre toujours la porte à l’espoir, c’est ce qu’il faut avant tout quand il n’y a rien d’autre. Mais il ne fallait pas en donner trop non plus. J’expliquais que monsieur Salomon n’était que le roi du prêt-à-porter et pas plus, pour ne pas faire croire à des manifestations d’instances supérieures. Monsieur Salomon tenait énormément à l’expression prêt-à-porter, elle avait pour lui un sens qui allait de la naissance à la mortalité. Parfois aussi c’était comme s’il se moquait ainsi de tout ce qu’on pouvait trouver et offrir comme réconfort. Plus tard, quand on s’est mieux connus, je lui ai posé une question à ce sujet, qui sortait du domaine vestimentaire. Il ne m’a pas répondu tout de suite mais s’est promené un peu de long en large sur la moquette vert pâturage de son bureau, et puis il s’est arrêté devant moi avec une expression de bonté un peu triste. L’expression de bonté est toujours un peu triste, car elle sait à quoi elle a affaire.

— Dès qu’un enfant vient au monde, que fait-il ? Il se met à crier. Il crie, il crie. Eh bien, il crie parce que c’est le prêt-à-porter qui commence… Les peines, les joies, la peur, l’anxiété, pour ne pas parler d’angoisse… la vie et la… enfin, tout le reste. Et les consolations, les espoirs, les choses que l’on apprend dans les livres et qu’on appelle philosophies, au pluriel… et qui sont du prêt-à-porter aussi. Quelquefois celui-ci est très vieux, toujours le même, et quelquefois on en invente un nouveau, au goût du jour…

Et puis il m’a mis, comme il le fait souvent, une main sur l’épaule d’un geste éducatif, et il s’est tu pour m’encourager, car, des fois, la pire des choses qui peut arriver aux questions, c’est la réponse.

Quand je parlais des bontés que le roi Salomon dispensait aux personnes oubliées sans joie ni petits plaisirs qu’on avait portées à sa connaissance, Chuck m’expliquait que c’était sa façon d’adresser d’amers reproches à Celui dont les bontés brillaient par leur absence. Il insistait tellement et paraissait tenir tellement à son explication que j’en venais à me demander si Chuck n’avait pas lui-même un problème de ce côté-là. Un problème avec l’absence de roi Salomon, du vrai, celui-là. Il soutenait aussi que c’était chez le patron de S. O. S. l’effet de son angoisse, qu’il cherchait à se faire remarquer de Dieu, comme c’est souvent le cas chez les bons Juifs, et peut-être recevoir en échange quelques années de plus. Chuck dit que les Juifs qui sont restés croyants ont avec Dieu des rapports personnels d’homme à homme, qu’ils discutent souvent avec Dieu et se querellent même avec Lui à voix haute et cherchent à faire avec Lui des affaires, moi je te donne ça et toi tu me donnes ça, je donne aux autres sans compter et tu me prodigues la bonne santé, la longévité et plus tard quelque chose d’encore meilleur. Allez savoir.

Lorsque je venais prendre des nouvelles d’une vieille dame en attente et que je lui remettais, de la part de monsieur Salomon, des fruits, des fleurs, ou un poste radio à prendre la terre entière, cette personne était émue et même parfois effrayée, comme s’il y avait eu une manifestation surnaturelle. Il fallait faire attention de ne pas causer de joies trop fortes et nous avons perdu ainsi monsieur Hippolyte Labile, à qui monsieur Salomon avait fait remettre le titre d’une rente à vie, et qui est mort sous le coup de l’émotion.

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