XIV
J’ai trouvé monsieur Salomon habillé comme si c’était le grand jour. Il était vraiment fringué avec la dernière élégance, un costume qui pouvait lui servir encore cinquante ans et même davantage, si l’endroit n’était pas trop humide et suffisamment étanche. Monsieur Salomon fut content lorsqu’il vit que j’admirais le tissu.
— Je l’ai fait faire tout spécialement à Londres.
J’ai tâté.
— C’est du solide. Ça va vous durer encore cinquante ans.
C’est plus fort que moi. Je ne peux pas m’empêcher de tourner autour du pot. Dès que je me retiens de dire quelque chose d’un côté, ça sort de l’autre. J’ai essayé de me rattraper.
— Ils ont trouvé une vallée en Équateur ou les gens vivent jusqu’à cent vingt ans, dis-je.
En dehors du coiffeur et de la manucure qui venaient le préparer, il y avait là encore un petit mec avec une serviette en cuir. Sur le bureau, il y avait des documents avec la signature de monsieur Salomon. Il paraît qu’il y a des personnes qui refont leur testament tout le temps, car ils ont peur d’oublier quelque chose. Je me suis toujours demandé ce que monsieur Salomon allait faire du taxi après sa mort. Il y a peut-être une loi pour les taxis qui sont laissés seuls au monde sans propriétaire. La radio a dit que l’on a trouvé un clochard à moitié bouffé dans une cabane à la campagne, mais pour les véhicules à quatre roues ils ont sûrement prévu quelque chose. J’essaye toujours de m’habituer à l’idée mais je n’y arrive jamais. Les anciens avaient des fétiches et ils apportaient des poulets et des légumes pour les amadouer, mais c’étaient des croyances. Je n’arrive pas à me faire à l’idée, et pas seulement pour les vieilles personnes et monsieur Salomon que j’aime tendrement, mais pour tous les terminus. Chuck m’explique que j’ai tort d’y penser tout le temps. Il dit que la mortalité est un truc sans issue et que c’est pas la peine. Ce n’est pas vrai. Je n’y pense pas tout le temps, au contraire, c’est la mortalité qui pense à moi tout le temps.
— Je viens d’acheter la collection Frioul, m’annonça monsieur Salomon en m’indiquant les documents et les albums sur le bureau. Elle n’a pas grande valeur sauf le cinq centimes rose de Madagascar, une pièce rarissime. Et ils ne voulaient pas le vendre séparément.
Et c’est alors que monsieur Salomon a dit quelque chose d’énorme et de vraiment royal. Vous allez croire que j’exagère mais écoutez ça :
— Pour moi les timbres-poste sont aujourd’hui la seule valeur-refuge.
Valeur-refuge. Il l’a vraiment prononcé. Il se tenait là, déjà manucuré, coiffé et taillé, très droit, avec ses quatre-vingt-quatre ans et son costume en tissu anglais spécialement fait pour durer encore cinquante, et il m’observait avec bonhomie de son regard noir de défi, tellement au-dessus de tout ça et souverain, que la mortalité ne pouvait pas se permettre. Chuck dit que c’est ce qu’on appelle dans l’armée l’action psychologique, pour faire reculer l’ennemi. Puis il est allé jusqu’au bureau, il a pris une enveloppe et il l’a levée à la lumière, pour me montrer. C’était vrai. Ça ne se discute pas. C’était bien le cinq centimes rose de Madagascar.
— Monsieur Salomon, je vous félicite.
— Mais oui, mon petit Jean, il suffit de réfléchir. Le timbre-poste est aujourd’hui la seule valeur-refuge…
Il tenait toujours l’enveloppe levée et il m’observait avec la petite lueur dans son regard noir. Chuck dit qu’avec l’humour juif, on peut même se faire arracher les dents sans douleur, c’est pourquoi les meilleurs dentistes sont juifs en Amérique. Selon lui, l’humour anglais n’est pas mal non plus comme arme d’autodéfense, c’est ce qu’on appelle les armes froides. L’humour anglais vous permet de rester un gentleman jusqu’au bout même quand on vous coupe les bras et les jambes, et que tout ce qui reste de vous c’est un gentleman. Chuck peut parler de l’humour pendant des heures parce que c’est un angoissé, lui aussi. Il dit que l’humour juif est un produit de première nécessité pour les angoissés et que peut-être monsieur Tapu n’est pas sans avoir raison quand il dit que je me suis enjuivé, parce que j’ai attrapé du roi Salomon cette angoisse qui me fait rire tout le temps.
C’est ce que j’ai fait, pendant que monsieur Salomon levait sa valeur-refuge à la lumière et la contemplait en souriant. C’était un sourire comme si ses lèvres avaient pris cette habitude il y a très longtemps et une fois pour toutes. On ne peut donc pas savoir s’il sourit maintenant ou s’il a souri il y a mille ans et qu’il a oublié de l’enlever. Il a des yeux très sombres et vifs qui ont été épargnés par la cataracte. Ils ont des lueurs de gaieté quand on les voit à la lumière et c’est ce qu’il a de plus indomptable. Il n’a pas les traits ethniques. Il a su garder tous ses cheveux et ils sont très blancs et ramenés en arrière par un peigne, et parfois une très courte barbe que le coiffeur met au point tous les jours. Il la laisse pousser un peu et puis il la coupe, ce qui le fait rajeunir. Tong, qui connaît mieux les vieillards que nous parce qu’ils ont plus de poids chez les Orientaux et qui a fini le lycée à Phnom Penh, dit que monsieur Salomon a le visage d’un grand d’Espagne dans L’Enterrement du comte d’Orgaz ou celui de José Maria de Heredia dans Les Conquistadors. Moi j’ai quitté l’école avant mais je suis sûr que monsieur Salomon ne ressemble à personne. Peut-être que si Jésus-Christ avait vécu jusqu’à un âge vénérable, en blanchissant sous le harnais, et s’il avait un nez plus court et un menton plus dur, on pourrait parler de ressemblance, allez savoir. Il portait une cravate de soie gris perle avec une perle du même ton. Il ne mettait jamais ses lunettes à l’intérieur. Dans sa boutonnière, il y avait une fleur blanche avec un bec jaune qui sortait comme un oiseau et il avait mis aussi le ruban du Mérite, qu’on lui avait donné à juste titre.
— Est-ce que le taxi est en bas, Jeannot ?
J’ai horreur qu’on m’appelle Jeannot, à cause de Jeannot Lapin, ainsi qu’il y a des filles qui ne se gênent pas pour me le dire. Moi, quand il y a une fille qui me caresse les cheveux en me disant Jeannot Lapin, ça me fait débander, parce que ça fait maternel. La maternité est une belle chose, mais il faut savoir où on la met.
— Non, monsieur Salomon. J’ai fini ce matin. C’est Tong qui l’a aujourd’hui.
— Eh bien, nous allons prendre ma Citroën familiale. Peux-tu me mener rue Cambige ? Je n’aime pas conduire lentement dans Paris aujourd’hui. J’avais une Bugatti, autrefois. Mais elle est devenue une pièce de musée.
Il prit ses gants et son chapeau et sa canne à pommeau d’argent en tête de cheval. Il avait des gestes un peu brusques qui dépassaient ses intentions, pour des raisons arthritiques.
— J’aurais bien aimé retrouver ma Bugatti un jour et aller sur les routes faire un peu de vitesse. Ça me manque.
J’ai vu dans ma tête monsieur Salomon au volant d’une Bugatti à cent à l’heure, ça m’a fait plaisir de voir qu’il avait encore tous ses réflexes. On est descendu au garage et je l’ai aidé un peu à monter dans sa Citroën familiale. Monsieur Salomon n’avait pas de situation de famille mais il faisait entretenir sa Citroën très soigneusement, pour le cas. Je l’ai aidé à monter par politesse car vous pouvez me croire que monsieur Salomon est encore parfaitement capable de monter tout seul dans une voiture. Il y avait assez de place pour une femme et trois enfants. Pendant le trajet je me tournais vers lui de temps en temps, pour la compagnie. Il tenait ses gants et ses mains jointes sur le pommeau de sa canne en se balançant doucement. Il y avait toujours toutes sortes de questions que je voulais lui poser mais elles ne me venaient pas à l’esprit et restaient muettes. On ne peut pas le résumer en une question ni même en mille quand ça ne vient pas de la tête mais du cœur, là où on ne peut pas articuler. Chuck, quand il est parti quinze jours au Népal, m’a envoyé une carte postale où il avait écrit : « C’est la même chose ici », et moi je veux bien mais enfin quoi merde il y a quand même la couleur locale.
— Comment va mademoiselle Cora ?
— Bien. Je l’ai invitée à danser ce soir.
Monsieur Salomon parut dubitatif.
— Il faut faire attention, Jeannot.
— Je ferai attention mais elle n’est pas tellement âgée, vous savez. Elle m’a dit qu’elle avait soixante-cinq ans et ce doit être vrai, ça ne lui servirait plus à rien de diminuer. Je la ferai danser un peu, mais je ferai attention. C’est surtout pour la compagnie. Elle m’a dit qu’elle aimait beaucoup guincher quand elle était jeune. Guincher, monsieur Salomon, ça veut dire danser.
— Je sais. Vous la voyez souvent ?
— Non. Elle tient très bien le coup toute seule. C’est toujours plus dur pour les personnes qui ont été habituées aux laveurs du public que pour celles qui ne sont habituées à rien.
— Oui, dit monsieur Salomon. Votre remarque est très juste. Elle a été fort appréciée autrefois. C’était dans les années trente.
— Les années trente ? Elle n’est pas aussi loin que ça.
— Elle était toute jeune alors.
— J’ai vu des photos.
— C’est très gentil de faire ça pour elle, dit monsieur Salomon en tapotant sa canne.
— Oh vous savez je ne fais pas ça pour elle. Je fais ça en général.
Du coup, il s’est éclairé. J’aime quand il s’éclaire, le roi Salomon, c’est soudain comme le soleil sur les vieilles pierres grises, et c’est la vie qui s’éveille. Je dis ça pour la chanson de monsieur Charles Trenet, où c’est « l’amour qui s’éveille ». L’amour, la vie, c’est du pareil au même, et c’est une très jolie chanson.
Monsieur Salomon me méditait.
— Vous avez un sens aigu de l’humain, mon petit, et c’est très douloureux. C’est une forme très rare de compréhension intuitive que l’on appelle également « don de sympathie ». Vous auriez fait autrefois un excellent missionnaire… au temps ou on les mangeait encore.
— Je ne suis pas croyant, monsieur Salomon, soit dit sans vous offenser.
— Pas du tout, pas du tout. Et à propos de mademoiselle Cora, si vous avez des dépenses, je suis prêt à m’en charger. C’était une femme charmante et qui a été très aimée. Alors permettez-moi d’assumer tous les frais.
— Non, ça ira, monsieur Salomon. J’ai ce qu’il faut. Ça l’amusera de danser un peu, même si ce ne sont plus les mêmes danses que de son temps, quand c’était le charleston et le shimmy. J’ai vu ça dans les films muets.
— Je vois que vous avez des connaissances historiques solides, Jeannot. Mais le charleston et le shimmy c’était plutôt dans ma jeunesse. Ce n’est pas celle de mademoiselle Cora.
Je ne pouvais pas imaginer monsieur Salomon dansant le charleston et le shimmy. Dingue.
— Mademoiselle Lamenaire remonte moins loin. C’était le tango et le fox-trot.
Il hésita un peu.
— Mais soyez prudent, Jean.
— Ça ne va pas la tuer de danser un peu le jerk.
— Ce n’est pas de cela que je veux parler. Vous êtes un superbe gaillard et… supposons que moi, par exemple, je fasse la rencontre d’une charmante jeune femme qui me témoignerait de l’intérêt. Eh bien, si je me rendais soudain compte que c’est uniquement humanitaire de sa part, je serais profondément peiné. On est toujours plus vieux qu’on ne le croit mais aussi plus jeune qu’on ne le pense. Mademoiselle Cora n’a certainement pas perdu l’habitude d’être une femme. Alors vous risquez de la blesser cruellement. Supposons encore une fois que moi, par exemple, je fasse la rencontre d’une charmante jeune femme, vingt-huit, trente ans, un mètre soixante-deux, blonde, yeux bleus, douce, enjouée, aimante, sachant cuisiner, et quelle me témoigne de l’intérêt. Je pourrais perdre la tête et…
Il se tut. Je n’osais même pas le regarder dans le rétroviseur. L’idée du roi Salomon tombant amoureux d’une jeunesse alors qu’il n’avait presque plus rien à voir avec le commun des mortels… Je ne sais pas à quoi on doit penser quand on a quatre-vingt-quatre ans mais sûrement pas à une charmante jeune femme blonde. J’ai quand même jeté un regard dans le rétroviseur pour voir si ce n’était pas dérisoire, chez lui, mais j’ai vite baissé les yeux. Monsieur Salomon ne se moquait pas du tout de moi, de sa vieillesse, de lui-même, par désespoir. Monsieur Salomon avait l’air rêveur. Je ne peux pas vous dire l’effet que cela fait un homme déjà aussi auguste et pour ainsi dire arrivé et comme éclairé par la paix du terminus, se tenir là, les mains et les gants joints sur le pommeau de sa canne à caractère hippique, l’œil perdu, et se laissant aller à des suppositions de rencontres du troisième type.
— Donc, supposons un instant, car il faut envisager toutes les hypothèses, la vie étant riche en merveilles de toutes sortes, que cette jeune fille m’invite à danser le jerk et me témoigne un intérêt à s’y méprendre. Je ne pourrais évidemment m’empêcher de me mettre dans un état d’espoir et d’anticipation, que nous appellerons, si vous voulez bien, état sentimental. Eh bien, si cela se révélait être ensuite un intérêt d’ordre simplement humanitaire ou, pis encore, documentaire, je serais évidemment douloureusement déçu… Donc, soyez prudent avec mademoiselle Cora Lamenaire et ne lui faites pas perdre la tête. Voilà, nous sommes arrivés. C’est cet immeuble moderne.
Je l’ai aidé à descendre, sans que cela devienne de l’assistance.