II
Je l’ai vu. L’appartement était boulevard Haussmann sur rue, dans un immeuble qui n’était pas neuf mais faisait encore une bonne impression de solidité. En entrant sans frapper, on se trouvait devant le standard téléphonique de cinq places où les bénévoles de l’association S. O. S. répondaient aux appels. Il y en avait toujours un ou deux en permanence, car il n’y a rien de pire dans les cas de détresse morale que lorsque ça ne répond pas ou sonne occupé. Ils disposaient encore d’une pièce, de café et de sandwichs. Monsieur Salomon était dans le reste de l’appartement avec le plus grand confort. Il n’hésitait pas à payer de sa personne et à se mettre lui-même au standard, surtout au milieu de la nuit, quand l’angoisse est dans sa meilleure forme.
La première fois que je suis venu, ils étaient tous à parler à ceux qui étaient au bout du fil, sauf un, qui venait de terminer, un grand rouquin, avec un visage à lunettes. Il s’appelait Lepelletier quand on s’est connus.
— Vous désirez ?
— Monsieur Salomon Rubinstein, Esq.
— Vous êtes nouveau ?
J’allais lui dire que j’étais taxi et que monsieur Salomon m’avait engagé pour faire des courses, mais il ne m’en a pas laissé le temps.
— C’est assez difficile, vous verrez. Finalement, tout ça se réduit à un excès d’informations sur nous-mêmes. Autrefois, on pouvait s’ignorer. On pouvait garder ses illusions. Aujourd’hui, grâce aux médias, au transistor, à la télévision surtout, le monde est devenu excessivement visible. La plus grande révolution des temps modernes, c’est cette soudaine et aveuglante visibilité du monde. Nous en avons appris plus long sur nous-mêmes, au cours des dernières trente années, qu’au cours des millénaires, et c’est traumatisant. Quand on a fini de se répéter mais ce n’est pas moi, ce sont les nazis, ce sont les Cambodgiens, ce sont les… je ne sais pas, moi, on finit quand même par comprendre que c’est de nous qu’il s’agit. De nous-mêmes, toujours, partout. D’où culpabilité. Je viens de parler à une jeune femme qui m’avait annoncé son intention de s’immoler par le feu pour protester. Elle ne m’a pas dit contre quoi elle voulait protester ainsi. C’est évident, d’ailleurs. Le dégoût. L’impuissance. Le refus. L’angoisse. L’indignation. Nous sommes devenus im-pla-ca-ble-ment visibles à nos propres yeux. Nous avons été brutalement tirés en pleine lumière et ce n’est pas jojo. Ce que je crains, c’est un processus de désensibilisation, pour dépasser la sensibilité par l’endurcissement, ou en la tuant, par le dépassement, comme les Brigades rouges. Le fascisme a toujours été une entreprise de désensibilisation.
— Excusez-moi, je ne suis pas venu pour ça, lui dis-je. Je viens voir monsieur Salomon pour le taxi.
— Par là.
Après ça, je passais à côté du standard sur la pointe des pieds, comme à l’hôpital ou chez les personnes décédées qui commandent le respect et j’allais tout droit chez monsieur Salomon, qui me donnait chaque jour une liste de courses à faire, de cadeaux à porter, car il faisait pleuvoir ses bontés sur tous les cas humains qui lui étaient signalés, contrairement à quelqu’un d’autre que je ne connais pas et ne prends donc pas fait et cause, je ne veux pas offenser les personnes croyantes et d’ailleurs ils ont eu à G 7 un chauffeur qui a été frappé par la foi religieuse dans le seizième, au coin de la rue de l’Yvette et du Docteur Blanche.