IX

Tous les soirs à sept heures j’allais attendre Aline rue Ménil. Elle me souriait toujours en passant, comme ça, amicalement. Et puis brusquement elle a cessé de me sourire et passait à côté, le regard tout droit devant elle, comme si elle ne me voyait pas. C’était bon signe, ça voulait dire que maintenant elle faisait vraiment attention à moi. Je ne voulais pas la draguer, je laissais grandir. C’est toujours bon d’avoir quelque chose qu’on peut imaginer. Il est vrai que des fois ça monte trop haut et après on se casse la gueule. Moi j’ai souvent remarqué qu’il y a quelque chose avec la réalité qui n’est pas encore au point. Et puis un soir elle est sortie et elle est allée tout droit à moi, comme si elle savait que je serais là, qu’elle y avait pensé.

— Bonjour. Nous avons reçu un nouveau dictionnaire qui pourrait vous intéresser. Entièrement mis à jour.

Elle a souri.

— Mais évidemment, si vous ne savez pas ce que vous cherchez au juste…

— C’est normal, non ? Quand on sait ce qu’on cherche, c’est déjà un peu comme si on l’avait trouvé…

— Vous êtes étudiant ?

— Moi ? Non. Enfin, si, comme tous et chacun… Je suis autodidacte.

J’ai rigolé pour désamorcer.

— J’ai un copain, Chuck, qui dit que je suis un autodidacte de l’angoisse.

Elle m’a bien examiné. Des pieds à la tête. Un de ces regards qui vous foutent à poil. C’est tout juste si elle ne m’a pas demandé un échantillon d’urine.

— Intéressant.

Et puis elle s’en est allée. Je suis resté là à me tortiller. Intéressant. Merde.

J’ai mal dormi et le lendemain matin je suis allé chercher monsieur Salomon pour le conduire chez son dentiste, comme convenu. Il avait pris la décision de se faire recouvrir les dents du commencement à la fin, pour faire neuf. Il m’avait expliqué qu’on faisait maintenant des jaquettes qui pouvaient durer vingt ans et même davantage, grâce aux progrès dans le domaine de la jaquette. Ce qui aurait fait à monsieur Salomon cent dix ans, quand il faudrait les changer encore. Je n’ai jamais vu un mec aussi décidé à ne pas mourir que lui. Les nouvelles jaquettes allaient lui coûter deux briques et demie et je me demandais à quoi elles pourraient lui servir, là où il était attendu. Il se fait tout sur mesure de meilleure qualité, comme s’il valait encore la peine. Quand on le voit se mettre au point devant sa glace, on dirait qu’il veut encore plaire comme un homme plaît à une femme. Il s’ajoute une grosse perle dans la cravate, pour se donner plus de valeur.

Je lui ai parlé de mademoiselle Cora, pendant qu’il se préparait.

— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié… Comment ça s’est passé entre vous ?

— Elle m’a dit que j’ai un physique comme dans ses chansons et que je lui rappelais quelqu’un. Elle m’a fait écouter des disques où il n’y a que des malheurs populaires. C’était avant son temps, mais c’est ce qu’elle aime chanter. Les apaches, la rue de Lappe, la dernière java et une balle dans le cœur pour finir. Moi je trouve que c’était plutôt le bon temps, car ils ne devaient pas avoir beaucoup de vrais soucis pour s’inventer des trucs pareils.

Monsieur Salomon parut amusé. Il a même eu un petit rire tout content, comme si je lui avais fait plaisir. Et puis, à ma surprise, il s’est vraiment marré de bon cœur, comme je ne l’avais jamais entendu faire, après quoi il a déclaré :

— Cette pauvre Cora. Elle n’a pas changé. C’est ce que je pensais. Je ne me suis pas trompé.

C’est là que j’ai compris qu’il connaissait mademoiselle Cora bien plus qu’il ne voulait l’admettre. Je me suis souvenu qu’elle lui avait sauvé la vie comme Juif pendant les Allemands et j’aurais bien voulu comprendre pourquoi il lui en voulait, comme si ce n’était pas une chose à faire.

— Je pense que vous devriez continuer à aller la voir, mon petit Jean.

Je lui ai demandé si mademoiselle Cora avait vraiment été quelqu’un.

— Elle a été assez connue, je crois. Il n’y a rien de plus triste que la célébrité et l’adulation des foules, lorsqu’on ne les a plus. Apportez-lui donc un bouquet de fleurs, de temps en temps, ça lui fera plaisir… Tenez…

Il a pris des billets de cent francs dans son portefeuille et me les a tendus entre deux doigts.

— Ça doit être difficile pour elle. Les années passent et quand on n’a personne… Elle avait fait une jolie carrière, avec sa drôle de voix un peu rauque, un peu éraillée…

Il se tut, comme pour mieux écouter la voix de mademoiselle Cora dans ses souvenirs, un peu rauque, un peu éraillée.

— J’ai retrouvé un de ses vieux disques, l’autre jour, aux puces. Je suis tombé dessus par hasard. Elle avait un genre à elle. Ce n’est pas facile de s’oublier, vous savez. Oui, apportez-lui des fleurs, pour l’aider à se souvenir. Elle aurait pu faire une assez jolie carrière, mais elle avait le cœur bête.

— Je ne vois pas comment on peut avoir le cœur autrement, monsieur Salomon. Quand on n’a pas le cœur bête, c’est qu’on n’a pas de cœur du tout.

Il parut surpris, et m’a observé un moment attentivement, ce qui m’a fait penser qu’il ne m’avait encore jamais remarqué vraiment.

— C’est assez juste, assez vrai, Jeannot. Mais avoir le cœur bête est une chose et avoir le cœur complètement idiot en est une autre. Un cœur idiot peut causer beaucoup de malheurs et pas seulement à soi-même… aux autres. Cela peut briser une vie ou même deux. Je l’ai fort peu connue.

— Il paraît qu’elle vous a sauvé la vie, monsieur Salomon.

Quoi ?

— Oui, il paraît qu’elle vous a sauvé la vie comme Juif, sous les Allemands.

Je n’aurais jamais dû dire ça, jamais. J’en ai encore froid aux fesses, quand j’y pense. J’ai cru que monsieur Salomon allait avoir une attaque. Il s’est raidi, il a eu une espèce de tremblement convulsif de la tête, et pourtant c’est un homme qui ne tremblait jamais, au contraire. Son visage est devenu gris et puis il est devenu de pierre, tellement dur que j’ai vu le moment où il n’allait plus jamais bouger, comme si j’en avais fait un monument historique. Ses sourcils s’étaient rapprochés, ses mâchoires s’étaient serrées, il avait un air d’un tel courroux implacable que je m’attendais à le voir jeter la foudre du ciel dans sa colère auguste.

— Monsieur Salomon ! gueulai-je. Ne faites pas cette tête-là, vous me faites peur !

Il s’est détendu un peu et puis un peu plus et puis il a eu un rire silencieux que je n’ai pas aimé non plus car il était bien amer.

— Oui, enfin, elle raconte n’importe quoi, dit-il. Portez-lui donc des fleurs quand même.

Il se leva de son fauteuil en s’aidant un peu des deux mains mais sans trop d’effort et il fit un pas ou deux pour se détendre. Il se tenait au milieu de son grand bureau, vêtu de son costume gris à carreaux princier de Galles. Il prit son chapeau impeccable, ses gants et sa canne à pommeau d’argent à tête hippique, car monsieur Salomon était un peu turfiste. Il médita encore un moment en regardant à ses pieds.

— Enfin, ce sont là des choses qui arrivent, dit-il, et il n’a pas précisé quelles choses, car on n’en finirait plus s’il fallait énumérer toutes les choses qui peuvent arriver.

Il soupira et se tourna un peu vers la fenêtre qui donne sur le boulevard Haussmann et sur une école de danse de l’autre côté au deuxième au-dessus du coiffeur. On voyait des couples qui dansaient depuis cinquante ans, lorsque monsieur Salomon avait élu domicile ici, au début de ses grands succès dans le pantalon. Il disait qu’il était stupéfait en pensant à tout ce qui s’était passé dans le monde et ailleurs, pendant ce temps-là, les dimanches exceptés, car c’était jour de fermeture. On n’entendait pas la musique, on voyait seulement les couples qui dansaient. Cette école de danse avait été créée par un Italien de Gênes que monsieur Salomon avait bien connu quand il était encore vivant, et qui s’était suicidé en 1942 pour des raisons antifascistes, alors que les voisins croyaient que c’était un simple gigolo. Monsieur Salomon avait sa photo dans un cadre en argent massif sur son bureau de philatéliste, car il aurait pu avoir là un ami s’il n’y avait pas eu les événements historiques pendant lesquels il était resté quatre ans dans une cave aux Champs-Élysées comme Juif, et l’autre s’était pendu. Personne ne ressemblait moins à un antifasciste que ce monsieur Sylvio Boldini. Il était entièrement pommadé avec une raie au milieu et il aurait pu ressembler à Rudolf Valentino s’il avait été moins moche. C’était lui qui avait arrangé la cave aux Champs-Élysées pour monsieur Salomon avant de se pendre et cela avait créé entre eux des liens d’amitié et de gratitude éternels. Monsieur Salomon racontait qu’il s’habillait voyant avec des chemises roses et était plutôt petit pour un homme qui vivait des femmes, puisqu’on était formel là-dessus. Ce fut seulement plus tard qu’on découvrit qu’il était en réalité antifasciste, à cause d’une presse clandestine qu’on avait trouvée sous Vichy. Mais l’école de danse a continué par d’autres soins. On s’étonnera peut-être que je mentionne ici sa mémoire alors qu’il y a tant d’autres malheurs dans le monde qui attendent leur tour, mais il faut toujours se rappeler qu’une vie d’homme commence et finit n’importe où, c’est pourquoi il ne faut pas trop y compter.

— Il faut aller la voir, il faut aller la voir, répéta encore monsieur Salomon, distraitement, en tenant dans une main son chapeau élégant et dans l’autre ses gants et sa canne hippique, déjà tout préparé à quitter les lieux et en suivant encore des yeux les couples qui tournaient depuis cinquante ans dans l’école de danse.

Il mit son chapeau d’un geste vif et plein d’allant, un peu sur le côté, pour plus de panache, et nous sommes sortis pour aller chez le dentiste où il allait se faire faire des jaquettes immuables et qui pouvaient ainsi lui durer toute la vie. Dans le taxi, pendant qu’il se balançait derrière, les mains et les gants posés sur la belle tête de son cheval, monsieur Salomon fit une remarque.

— Vous savez ce qu’on découvre, mon petit Jean, lorsqu’on s’apprête à voir la vieillesse poindre à l’horizon, comme ça va être bientôt mon cas ?

— Monsieur Salomon, vous avez encore le temps de penser à la vieillesse.

— Il faut y penser, pour s’habituer à cette perspective. Je vais probablement – sauf imprévu -avoir quatre-vingt-cinq ans en juillet et il faut bien me faire à l’idée que la vieillesse m’attend au bout. Il paraît qu’il y a des trous de mémoire, des états de somnolence, on ne s’intéresse plus aux femmes, mais, bien sûr, c’est ce qu’on appelle la sérénité et la paix de l’esprit, il y a un bon côté.

On s’est marrés tous les deux. Moi je pense que la meilleure chose que les exterminations ont laissée aux Juifs, c’est l’humour. Comme cinéphile, je suis sûr que le cinéma aurait beaucoup perdu si les Juifs n’avaient pas été obligés de rire.

— Tu sais ce qu’on découvre en vieillissant, Jeannot ?

C’était la première fois que monsieur Salomon me tutoyait et j’en ai éprouvé une vraie émotion, je ne l’avais encore jamais entendu tutoyer personne et j’aimais sentir qu’il se penchait ainsi sur moi avec amitié.

— On découvre sa jeunesse. Si je te disais que moi, ici présent, Salomon Rubinstein, je voudrais encore m’asseoir dans un jardin, ou peut-être même un square public avec peut-être des lilas au-dessus et des mimosas autour, mais c’est facultatif, et tenir tendrement une main dans la mienne, les gens tomberaient de rire comme des mouches.

On s’est tu tous les deux, sauf que moi je n’avais pas parlé du tout.

— Voilà pourquoi je te recommande d’aller voir cette pauvre Cora Lamenaire de temps en temps, dit monsieur Salomon, après avoir observé une minute de silence. Il n’y a rien de plus triste que les ci-devant, Jeannot. Les ci-devant, sous la Révolution française, dont tu as peut-être entendu parler, sont des personnes qui ne sont plus ce qu’elles étaient auparavant. Elles ont perdu leur jeunesse, leur beauté, leurs amours, leurs rêves et quelquefois même leurs dents. Par exemple, une jeune femme aimée, adulée, admirée, entourée de ferveur, qui devient une ci-devant, on lui a tout pris et elle devient quelqu’un d’autre, alors qu’elle est toujours la même. Elle faisait tourner toutes les têtes, et maintenant plus une tête ne se tourne quand elle passe. Elle est obligée de montrer des photos de jeunesse pour se prouver. On prononce derrière son dos des mots terribles : il paraît qu’elle était jolie, il paraît qu’elle était connue, il paraît qu’elle était quelqu’un. Alors, apporte-lui des fleurs, parfois, pour qu’elle se souvienne. Il faut de la piété.

— De la pitié, vous voulez dire ?

— Non, pas du tout. De la piété. C’est ce qu’on appelait le respect humain, jadis. La pitié diminue toujours un peu, il y a de la condescendance. Je ne sais pas grand-chose de cette mademoiselle Cora, sauf qu’elle avait un faible pour les mauvais garçons et avait rendu un de mes amis très malheureux par ses amours volages, mais nous sommes tous toujours coupables de non-assistance aux personnes en danger, et le plus souvent nous ne savons même pas de quelles personnes il s’agit, alors, lorsque nous en connaissons une, comme cette dame dont nous parlons, il faut faire son possible pour l’aider à vivre.

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