X
Le lendemain matin, j’ai acheté un grand bouquet de fleurs et j’y suis allé. J’ai sonné et mademoiselle Cora a crié qui est là ? et quand j’ai dit que c’était moi, elle a ouvert la porte avec étonnement. Elle était encore en déshabillé et elle a refermé bien son peignoir pour la décence.
— Maurice !
— C’est Jeannot, lui dis-je en riant, elle me confondait.
Elle m’a embrassé sur les deux joues et je lui ai donné les fleurs. J’avais pris des fleurs des champs, qui font plus naturel. On entendait de la publicité à l’intérieur, elle m’a fait entrer et est allée fermer la radio. Elle était vive et bougeait comme toujours agréablement, une main sur sa hanche, même que ça faisait un peu pute, à son âge. Elle a dû être autrefois très sûre de sa féminité et ça lui est resté. C’était bizarre, quand elle se retournait, c’était alors une vieille personne. Elle souriait de plaisir à mes fleurs et elle les respira, les yeux fermés, et quand elle cachait ainsi son visage dans les fleurs, on n’aurait jamais cru qu’elle était d’avant-guerre. Le temps est une belle ordure, il vous dépiaute alors que vous êtes encore vivant, comme les tueurs de bébés phoques. J’ai pensé aux baleines exterminées, et je sais pourquoi : parce que c’est ce qu’il y a de plus gros, comme extermination. Après elle m’a regardé avec beaucoup de gaieté dans les yeux et j’ai été reconnaissant à monsieur Salomon d’avoir pensé à elle.
— Jeannot, comme c’est gentil ! Il ne fallait pas, tu fais des folies !
— C’est pour vous, mademoiselle Cora, alors c’est pas une folie.
Elle m’a encore embrassé sur les deux joues et j’en ai eu les joues mouillées, mais je n’ai pas voulu avoir l’air d’effacer.
— Viens, entre.
Elle est allée mettre les fleurs dans le vase, puis elle m’a fait asseoir sur le pouf blanc que vous connaissez, à côté du poisson rouge dans un bocal.
— À quoi ça sert d’avoir un poisson rouge, mademoiselle Cora, on ne peut même pas le caresser.
Elle a ri.
— On a toujours besoin d’un plus petit que soi, Jeannot.
Il y avait sur le mur une vieille affiche. Violettes impériales, avec Raquel Meller.
— Tu connais ? C’était une copine, Raquel. Elle aidait les jeunes, elle aussi. Tu veux un coup de cidre ?
— Non, merci, pas vraiment.
Elle arrangeait les fleurs, soigneusement. Je ne sais pas pourquoi ça m’a fait penser à une mère qui coiffe ses enfants. Elle aurait dû en avoir, c’était dommage, elle aurait même pu avoir des petits-enfants au lieu d’un poisson rouge.
— Je me suis occupée de toi, tu sais. J’ai téléphoné à des amis. Ils sont intéressés.
Elle pensait que j’étais venu la voir pour ça, avec des fleurs. Il y avait une belle photo de mademoiselle Cora jeune sur l’étagère.
— Vous avez des cheveux acajou, maintenant.
— Auburn, on dit auburn, pas acajou. C’était il y a quarante-cinq ans, cette photo.
— Vous êtes encore très ressemblante.
— Il vaut mieux ne pas y penser. Ce n’est pas que j’aie peur de vieillir, il faut ce qu’il faut, je regrette seulement de ne plus pouvoir chanter. Chanter pour le public. C’est bête, parce que c’est la voix qui compte, pas le reste, et ma voix n’a pas changé du tout. Mais qu’est-ce que tu veux.
— Ça aurait pu être pire. Regardez Arletty, elle a quatre-vingts ans.
— Oui, mais elle a tellement plus de souvenirs que moi, elle a eu une longue carrière. On voit encore ses films à la télé. Elle a de quoi vivre, comme passé. J’ai eu une carrière qui a tourné court.
— Pourquoi ?
— Oh, la guerre, l’occupation, tout ça. Il m’a manqué vingt ans. Piaf, à cinquante ans, c’était une gloire nationale, et quand elle est morte on lui a fait des obsèques populaires. J’y étais. Il y avait un public fou. Moi, à vingt-neuf ans, c’était fini. La poisse. Mais je vais peut-être faire un disque, il en est question. On serait plusieurs, pour essayer de faire revivre l’époque, les années trente-cinq, trente-huit, juste avant la guerre. Un truc rétro. C’est difficile de repartir à mon âge, on ne peut plus rien faire sans la pub, la télé, les photos, et sur les photos, ça se voit. C’est à la radio que j’aurais le plus de chances.
J’ai fait bof ! pour minimiser, mais il n’y avait pas à discuter, ça se voyait, sur son visage, on voyait bien que les camions de la vie lui étaient passés dessus. Je prends cette expression « les camions de la vie » dans le disque bien connu de Luc Bodine, qui est certainement ce que je connais de plus vrai sur les routiers. J’ai été routier pour une compagnie de transports et on donnait souvent ce disque pour ceux qui roulent dans la nuit.
Mademoiselle Cora s’est assise sur le sofa en ramenant les jambes sous elle et elle a commencé à me faire un avenir.
— Il ne faut surtout pas être impatient, Jeannot. Ça risque de prendre du temps. Il faut un peu de chance, bien sûr, mais la chance, c’est comme une femme, il faut la désirer. Ça tombe bien, j’ai besoin de m’occuper.
J’ai failli dire une connerie. J’ai failli lui demander si elle n’avait jamais eu d’enfants. C’est la première chose qui vient à l’esprit quand on voit une dame âgée qui vit seule avec un poisson rouge. J’ai rien dit et j’ai bien écouté pendant qu’elle faisait de moi une grande vedette de l’écran et de la scène. Je ne sais pas si elle y croyait ou si c’était seulement pour que je revienne la voir. Elle voulait se racheter d’être sans intérêt pour moi. J’en ai eu mal au ventre à la sentir si coupable d’avoir plus rien à offrir. La culpabilité d’être une vieille peau qui ne présente plus d’intérêt pour personne et cherche à se faire pardonner. J’en aurais tué quelqu’un, comme les Brigades rouges, mais quelqu’un de vraiment responsable, pas une des victimes. J’étais là à cligner des yeux avec mon sourire bien connu de celui qui se fout de tout, Chuck appelle ça mon camouflage protecteur, comme les soldats qui portent des treillis couleur de la jungle pour ne pas se faire tuer. Et puis, il y avait autre chose. À la fin, après avoir fait de moi Gabin et Belmondo, elle s’est tue, elle a joué avec sa mèche, elle a ri nerveusement, et elle a dit :
— C’est fou ce que tu lui ressembles.
— À qui, mademoiselle Cora ?
— À Maurice. C’est un gars que j’ai connu il y a longtemps et pour qui j’ai fait des folies, des vraies.
— Qu’est-ce qu’il est devenu ?
— Il a été fusillé à la Libération.
J’ai plus rien demandé, ça valait mieux.
Elle a encore turlupiné sa mèche.
— Sauf pour les cheveux, il était très brun, tu es plutôt vers les blonds. Moi j’ai jamais aimé que les bruns, alors tu vois tu n’as rien à craindre.
Là on a rigolé tous les deux pour la plaisanterie. C’était le moment de me tirer. Sauf que ce n’était pas le moment non plus, vu que lorsque je me suis levé pour partir, elle a paru devenir encore plus petite, dans son coin de sofa. Alors j’ai coupé la poire en deux et avant de la quitter je lui ai demandé :
— Est-ce que vous voulez sortir avec moi un soir, mademoiselle Cora ? On pourrait aller au Slush.
Là vraiment elle m’a regardé. Je me suis amusé après à chercher son regard dans le dictionnaire et j’ai trouvé interloqué. Interloqué : décontenancé, déconcerté, pour indiquer encore plus fort la surprise. Elle est restée sans bouger à la porte, une main sur la mèche.
— On pourrait aller danser au Slush, répétai-je, et j’ai cru voir monsieur Salomon qui me faisait un petit signe d’approbation, penché sur nous de ses hauteurs augustes.
— Je suis un peu rouillée, tu sais, Jeannot. Les endroits pour jeunes… J’ai plus de soixante-cinq ans, pour ne rien te cacher.
— Mademoiselle Cora, excusez-moi, mais vous commencez à me faire chier avec votre âge. Vous parlez comme si c’était interdit aux mineurs. La personne que vous connaissez, monsieur Salomon, il va sur ses quatre-vingt-cinq ans et il vient de se faire faire des jaquettes pour ses dents, comme si rien n’était.
Elle parut intéressée.
— Il a fait ça ?
— Oui. C’est un homme qui a le moral et qui ne se laisse pas faire. La prochaine fois qu’il aura besoin de nouvelles jaquettes, il aura au moins cent quinze ans. Ou cent vingt, elles peuvent durer davantage. Il s’habille avec la dernière élégance, il met chaque matin une fleur à son revers et il se fait faire des jaquettes pour avoir des dents superbes.
— Il a quelqu’un dans sa vie, peut-être ?
— Ça non, il n’a que ses timbres-poste et ses cartes postales.
— C’est bien dommage.
— Il a sa sérénité.
Mademoiselle Cora parut mécontente.
— La sérénité, la sérénité, dit-elle. Ça ne vaut pas une vie à deux, surtout lorsqu’on n’est plus jeune. Enfin, s’il veut gâcher sa vie, ça le regarde.
C’était curieux de la voir de mauvaise humeur parce que monsieur Salomon avait sa sérénité et gâchait sa vie.
— Je viendrai vous chercher mercredi soir après dîner, si vous voulez bien, mademoiselle Cora.
— Tu pourrais venir dîner chez moi.
— Non, merci, je finis tard le soir. Et je vous suis très reconnaissant de ce que vous faites pour moi. Je ne sais pas si j’ai le talent qu’il faut pour devenir quelqu’un à l’écran, mais c’est toujours une bonne chose d’avoir un avenir.
— Fais-moi confiance, Jeannot. J’ai du flair pour le spectacle.
Elle a ri.
— Et pour les p’tits gars aussi. Je ne l’ai encore fait pour personne, mais toi, dès que je t’ai vu, je me suis dit : il a ce qu’il faut, celui-là.
Elle m’a donné les adresses des gens à voir. Je ne m’en suis jamais occupé, sauf bien plus tard, quand mademoiselle Cora était déjà tirée d’affaire depuis longtemps. J’ai téléphoné pour le souvenir, mais personne n’était plus là, sauf un certain monsieur Novik qui se souvenait bien d’elle, il avait été imprésario dans sa jeunesse mais avait ouvert un garage. Je ne crois pas que mademoiselle Cora ait inventé ces relations qu’elle disait avoir dans le monde du spectacle, je crois que le temps était passé beaucoup plus qu’elle ne le sentait et dans ces cas il n’y a plus de correspondant au numéro que vous avez demandé.
Nous nous sommes quittés en vrais amis, sauf que je ne savais pas pourquoi je l’avais invitée au Slush, c’était encore mon caractère bénévole qui exagérait, donnez-lui un doigt et il veut toute la main. Je pense que j’avais voulu manifester à mademoiselle Cora sa féminité et lui montrer que je n’avais pas honte de me montrer avec elle comme avec une nana.