XXIV

Je quittai le standard et traversai le petit salon d’attente. Il n’y a jamais personne dans le petit bureau d’attente sauf six fauteuils vides, et c’est pourquoi nous l’appelons salon d’attente, à cause de ses six fauteuils toujours vides. Il y a un tableau et un bouquet de fleurs jaunes sur le mur et, en face, il y a une reproduction du portrait que monsieur Léonard de Vinci a fait de lui-même, quand il était encore très vieux. Je dis encore parce qu’il est mort peu après. Monsieur Salomon me l’a fait contempler souvent, il ne s’en lassait pas, car monsieur Léonard avait vécu il y a cinq siècles jusqu’à quatre-vingt-dix ans et des poussières, alors que la longévité a fait d’énormes progrès depuis, pour des raisons scientifiques. Il regardait le portrait qui était un dessin fait à la main et il me disait, c’est très encourageant, n’est-ce pas, et comme toujours, je ne savais pas s’il se foutait de ma gueule ou quoi.

Je frappai à la porte du bureau qui venait aussitôt après la petite salle d’attente. Je ne sais pas pourquoi il l’appelait petite salle d’attente, peut-être qu’il avait quelque part une grande salle d’attente où on pouvait attendre encore plus longtemps et c’est bon pour l’espoir. Il m’a crié entrez ! J’avais pris mon courage à deux mains, en tenant ferme dans l’une la page du journal avec les petites annonces.

Monsieur Salomon était en survêtement de sport gris, avec le mot training écrit en lettres blanches sur la poitrine. Il se tenait accroupi, les genoux pliés et les bras tendus en avant, il avait à ses pieds un livre ouvert avec des positions gymnastiques. Il est resté ainsi un long moment et puis il s’est redressé lentement, en ouvrant largement ses bras et sa bouche et en gonflant sa poitrine d’air. Après quoi, il s’est mis à courir sur place et à faire de petits bonds, les mains levées. Ça m’a fait un choc, surtout lorsqu’il s’est assis par terre et a essayé de se toucher les pieds du bout des doigts, en faisant une grimace affreuse.

— Faites attention, nom de Dieu ! gueulai-je, mais il a continué à se tordre. J’ai cru qu’il était pris de son sarcasme et qu’il se tordait sous son effet, sarcasme, latin « sarcasmus », du grec « sarkazein », se mordre la chair, ironie, raillerie, dérision. Il serrait les dents, il avait les yeux qui lui sortaient de la tête et des gouttes de sueur au front et c’était peut-être la rage, le désespoir et la vieillesse ennemie.

Allez savoir.

Il est resté un moment la tête baissée, les yeux fermés. Après, il m’a jeté un regard.

— Eh oui, mon ami. Je m’entraîne, je m’entraîne. J’applique la méthode de l’aviation canadienne. À mon avis, c’est la meilleure.

J’en avais ralbol.

— Vous vous entraînez pour quoi, monsieur Salomon ? Ça vous servira à quoi, là-bas ?

— Quelle étrange question ! Toujours prêt à faire face, telle est ma devise.

— Prêt pour quoi ? Faire face à quoi ? Vous n’irez pas là-bas à pied, on viendra vous chercher en voiture. Excusez-moi, monsieur Salomon, ce n’est pas que je vous trouve complètement con ni rien de ce genre, je ne me permettrais pas, vu que j’ai pour vous des sentiments révérenciels, mais ça me crève le cœur, à la fin ! À force de faire dans l’ironie, vous allez attraper le rictus ! Vous êtes un homme héroïque, vous êtes resté quatre ans dans une cave noire des Champs-Élysées, pendant les Allemands, mais vous vous entraînez en vue de qui ou de quoi, à votre âge, sauf votre respect et avec votre permission, monsieur Salomon ?

Et je me suis assis, tellement j’avais les genoux qui tremblaient de colère.

Monsieur Salomon s’est levé, il s’est tourné vers la fenêtre et il a commencé à inspirer et à expirer. Il gonflait sa poitrine, avec le mot training dessus, il se hissait sur la pointe des pieds, il ouvrait les bras et il faisait rentrer l’air dans ses profondeurs. Après, il se vidait d’air complètement comme un pneu qui se crève. Après, il recommençait à se gonfler à bloc et à se remplir d’air jusqu’au trognon et ensuite psssssst ! il se dégonflait encore jusqu’au vide.

Puis il s’arrêta.

— Rappelle-toi, mon jeune ami. Inspire, expire. Quand tu auras fait ça pendant quatre-vingt-quatre ans, comme moi, eh bien ! tu passeras maître dans l’art d’inspirer et d’expirer.

Il plaça les mains sur ses manches et commença à faire des génuflexions.

— Vous ne devriez pas faire ça, monsieur Salomon, parce que vous pouvez tomber et chez les personnes de votre époque, les os, il n’y a rien de plus dangereux. Elles se cassent toujours le bassin en tombant.

Monsieur Salomon regardait le dictionnaire que j’avais sous le bras.

— Pourquoi cherchez-vous toujours les définitions dans le dictionnaire, Jean ?

— Parce que ça fait foi.

Monsieur Salomon inclina favorablement la tête, comme si le mot « foi » recueillait toute son approbation.

— C’est bien, dit-il. Il faut garder sa foi intacte. On ne peut pas vivre, sans cela. Et le Robert nous est là d’un grand secours.

Il était près de la fenêtre et avait son visage en pleine lumière. Je pensais à ce que Chuck m’avait dit une fois, que monsieur Salomon avait déjà son visage définitif. Définitif : qui est fixé d’une manière qu’il n’y ait plus à revenir sur la chose. Fixe, irrémédiable, irrévocable. Définitif : qui résout totalement un problème.

J’ai pensé à mademoiselle Cora. Je savais très bien qu’on ne peut rien faire contre le définitif. Mais on peut faire quelque chose pour lui. On peut l’aider. J’allais revoir mademoiselle Cora et j’allais faire de mon mieux. C’était plus facile pour elle que pour monsieur Salomon, parce qu’elle n’était pas encore au courant d’elle-même.

Monsieur Salomon avait fini. Il est allé s’asseoir en face de moi, dans le grand fauteuil et ne bougea plus. Au-dessus, sur le mur, on le voyait sur un grand tableau photographique, debout devant son magasin de prêt-à-porter, avec son personnel. Il remarqua que j’avais les yeux levés vers la photo, se tourna légèrement vers elle et l’observa un moment non sans satisfaction.

— C’est ma photo à l’âge d’homme, dit-il. J’étais alors à l’apogée de la réussite…

Sarcasmes : du mot grec « sarkazein » qui veut dire « se mordre la chair », raillerie, dérision, moquerie. Le grand Groucho Marx était tombé dans la sénilité à la fin de sa vie, mais monsieur Salomon souffrait seulement de raideurs dans les jambes, de douleurs aux articulations, de fragilités ossuaires, et d’un état général d’indignation et d’insoumission qui lui donnait des sarcasmes.

Il avait toujours le sourire levé vers le portrait photographique avec les mots Salomon Rubinstein, roi du pantalon. C’était écrit, comme on dit toujours quand rien ne manque.

— Oui, à l’apogée de ma grandeur, au zénith…

Nous étions assis l’un en face de l’autre, dans le silence.

— Bon, c’est vrai, vous n’êtes pas devenu un virtuose du piano, monsieur Salomon, mais les pantalons sont aussi extrêmement utiles.

Il tapotait. Il avait de longs doigts très blancs. Je l’ai aidé un peu dans ma tête, et je l’ai vu encadré sur le mur, devant un piano à queue, qui sont les meilleurs, en habit. Il y avait au moins dix mille personnes dans la salle de concert.

— Eh oui, dit-il, et je baissai les yeux avec le respect qu’on doit à une pensée profonde.

Je m’efforçais de ne pas le regarder trop attentivement, comme je le faisais toujours, malgré moi, dans ses moindres détails, pour mieux m’en rappeler plus tard. Je l’aimais beaucoup et j’aurais fait n’importe quoi pour lui donner cinquante ans de moins et même davantage.

Je me suis levé.

— Vous avez laissé tomber ça dans l’ascenseur.

Je me doutais bien qu’il n’allait pas rougir, parce qu’à cet âge leur circulation le leur interdit. Mais je m’attendais malgré tout à marquer un point. Eh bien, pas du tout ! Au lieu de témoigner de la gêne ou de se chercher des excuses, monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces avec une satisfaction et une vivacité qui ne permettaient pas de doute. Vous avez peut-être lu qu’on a retrouvé dans un souterrain les têtes des rois de France que la Révolution a coupées à Notre-Dame. Eh bien, monsieur Salomon a une tête comme ça, c’est taillé dans la pierre et dans la dignité. Je peux vous assurer une fois de plus, car on ne le dira jamais assez, qu’il a l’air auguste. Je sais que le dictionnaire est dubitatif là-dessus, puisqu’il dit : auguste : qui inspire un grand respect, de la vénération ou qui en est digne. Il ajoute même : grand, noble, respectable, sacré, saint, valeureux, vénérable. Il donne comme exemple monsieur Victor Hugo : « Semble élargir jusqu’aux étoiles/Le geste auguste du semeur », mais c’est pour ajouter aussi sec : type de clown. Monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces matrimoniales d’un air enchanté, et je vous jure que je l’avais à l’œil, car je ne sais jamais, avec lui, si c’est l’auguste qui semble élargir jusqu’aux étoiles le geste du semeur ou type de clown.

— Ah les voilà, je me demandais justement où je les avais perdues ! s’exclama monsieur Salomon, et, en se levant des deux mains du fauteuil, il est allé s’asseoir derrière son grand bureau de philatéliste.

— C’est monsieur Tapu qui l’a trouvée.

— Un brave homme, un brave homme ! répéta monsieur Salomon à deux reprises, pour mieux se contredire.

— Oui, c’est un méchant con, reconnus-je.

Monsieur Salomon n’insista pas sur ce point et lui accorda le bénéfice du silence. Il avait saisi sa loupe de philatéliste et examinait les petites annonces matrimoniales.

— Venez ici, Jeannot, vous allez me conseiller.

Il y a des moments où il me tutoie et des moments où il me vouvoie, ça dépend des distances.

— Vous conseiller quoi, monsieur Salomon ? Vous voulez vraiment contracter femme ou vous me faites seulement mal au ventre ?

— Ne dites pas « contracter femme », Jeannot, ce n’est pas une maladie. J’aimerais que vous traitiez la langue de Voltaire et de Richelieu-Drouot avec un plus de respect, mon ami. Voyons…

Je me souviendrai toute ma vie, et ce n’est pas peu dire, de monsieur Salomon penché sur la page d’annonces matrimoniales. On n’imagine pas du tout un homme aussi majestueux se réfugier dans la dérision et la futilité pour des raisons de désespoir métaphysique, lesquelles sont dues, selon Chuck, à l’absence de métaphysique, justement. J’ai même enregistré sur mon magnétophone. Pas l’absence de métaphysique, mais ce que Chuck a dit. Quand vous avez la chance de ne pas comprendre quelque chose, il ne faut pas la laisser échapper.

— J’en ai déjà souligné quelques-unes qui pourraient m’intéresser… Quelle épaule solide d’un demi-siècle abriterait tête tendre, gaie, sensuelle ? Qu’est-ce que vous en pensez, Jeannot ?

— Elle veut une épaule d’un demi-siècle, monsieur Salomon.

— Demi-siècle, demi-siècle ! grommela mon maître. On peut toujours discuter, non ? Il y a des personnes qui oublient que nous sommes en pleine crise et qui manifestent de ces exigences !

J’ai eu encore un doute et je lui ai jeté un coup d’œil bien vite pour voir s’il ne se foutait pas de nous tous dans des proportions homériques, mais pas du tout, le roi Salomon était vraiment irrité.

— C’est quand même incroyable ! gronda-t-il de cette belle voix qui lui vient de ses fondements, comme chez les bâtiments solides pour mille ans. C’est incroyable ! Elle demande une épaule de cinquante ans… Qu’est-ce que l’âge a à voir avec les épaules ?

— Elle veut être sécurisée, voilà !

— Et pourquoi mon épaule ne pourrait pas la sécuriser ? Qu’est-ce qu’elle a, mon épaule, à quatre-vingt-quatre ans, qu’elle n’avait pas à cinquante, ce n’est quand même pas une question de qualité de la viande ?

Bon, puisque c’était comme ça j’ai voulu en avoir le cœur net.

J’ai lu :

Françoise, 23 ans, coiffeuse, ravissante, 1 m 65, 50 kilos, yeux bleus… Vingt-trois ans… Hein ?

Monsieur Salomon m’a observé. Puis il a posé sa loupe de philatéliste et il a détourné les yeux. Je n’ai pas voulu insister. Il y eut quand même un froid entre nous. Je cherchais quelque chose de gentil à lui dire et c’est là que j’ai fait une catastrophe.

— Ce sera pour la prochaine fois, murmurai-je.

Tout ce que je voulais, c’était le rassurer. Mais quand on a une chose en tête et qu’on y pense tout le temps, c’est terrible. Il faut peser chaque mot. Monsieur Salomon s’est tourné lentement vers moi, il a serré un peu les mâchoires et j’ai tout de suite compris que c’était le malentendu dans toute son horreur. D’abord, les Juifs ne croient pas à la réincarnation, ce sont les Cambodgiens qui y croient ou enfin quelqu’un encore plus loin, où ils ont une religion qui leur permet de revenir sur terre et de se refaire. Mais pas les Juifs. On ne peut pas les consoler en leur promettant que ce sera pour la prochaine fois.

— Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire, murmurai-je.

— Et qu’est-ce que vous avez voulu dire, exactement, puis-je me permettre de vous le demander, espèce de petit con ? fit monsieur Salomon, avec une politesse de glace.

— Je n’ai pas voulu offenser vos sentiments religieux juifs, monsieur Salomon.

— Quels sentiments religieux, nom de Dieu ! gueula monsieur Salomon, absolument furibard.

— Je sais que les Juifs ne croient pas à la réincarnation, monsieur Salomon. C’est comme les catholiques, il n’y a pas de prochaine fois pour eux, c’est pour manger tout de suite. Je n’ai pas voulu insinuer. Il ne faut pas y penser tout le temps, monsieur Salomon. Il y en a qui vivent jusqu’à un très grand âge. Quand on y pense tout le temps, on ne fait que s’en rapprocher de plus en plus au lieu de s’en éloigner en marche arrière, et alors on finit par se tordre et par se mordre. Quand je vous l’ai promis pour la prochaine fois, ce n’était pas un sarcasme, mot grec dérivé du yiddish sarcazein, « se mordre la chair », s’arracher les cheveux, raillerie insultante, dérision, moquerie. Je voulais simplement vous exprimer des sentiments optimistes. Je voulais vous assurer que vous trouverez peut-être chaussure à votre pied la prochaine fois, dans le prochain numéro du Nouvel Observateur, vu qu’il paraît chaque semaine, et une semaine, monsieur Salomon, ce n’est pas si long que ça, vous êtes en excellente santé et il n’y a aucune raison pour qu’il vous arrive quelque chose d’ici là…

J’en avais la voix qui tremblait, tellement je m’enfonçais de plus en plus, c’est toujours ainsi avec l’angoisse, ça sort malgré vous, vous dites exactement ce que vous ne voulez pas dire.

— Monsieur Salomon, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Le Nouvel Observateur paraîtra la semaine prochaine, c’est mathématique, chez eux. Ils peuvent pas s’empêcher. Il y aura encore une prochaine fois, une semaine, c’est rien, par les temps qui courent…

Je me suis tu mais c’était trop tard. J’avais gâché une amitié à laquelle je tenais plus qu’à n’importe quoi dans le dictionnaire. J’en avais des larmes qui me venaient.

À mon immense surprise, monsieur Salomon s’est adouci dans un bon sourire, et il y a eu deux fois plus de rides autour des yeux, comme c’est toujours le cas chez eux quand ils se marrent. Il m’a mis sur l’épaule une main pleine d’enseignement.

— Allons, mon jeune ami, ne pensez donc pas tout le temps à la mort ! Un jour, la sagesse aidant, vous n’aurez plus peur. Patience ! Vers quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans, vous aurez acquis cette solidité intérieure à toute épreuve qui est la force de l’âme, et dont j’espère vous laisser le souvenir. Haut les cœurs ! Pensez aux vers immortels du grand poète Paul Valéry, depuis décédé, d’ailleurs, qui a crié : « Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre ! L’air immense ouvre et referme mon livre ! Vivez si m’en croyez n’attendez à demain ! Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie ! » Non, c’est de monsieur Ronsard, il est décédé depuis, lui aussi. Ils sont tous décédés, d’ailleurs, mais leur force de l’âme demeure. Ah ! Les roses de la vie ! Cueillez, cueillez ! Tout est là, Jeannot ! Cueillir ! Il n’y a pas que la mort qui nous cueille, il y a aussi nous qui cueillons les roses ! Vous devriez aller plus souvent à la campagne, cueillir les roses ! Vous oxygéner ! Inspirer, expirer !

Il avait de la lumière qui lui venait du ciel sur le visage, mais j’avais beau regarder, je ne pouvais pas dire, je ne savais pas si c’était la rage, le désespoir et la vieillesse ennemie et s’il se foutait avec la dernière férocité de lui-même et de son acharnement à aimer et à vouloir vivre encore et encore et sans fin, comme c’est pas permis. Je n’avais aucune chance de me défendre, il était champion du monde, à quatre-vingt-quatre ans, on devient toujours champion du monde.

— Quelles roses de la vie, nom d’une vieille pute ! gueulai-je, car je venais de penser à mademoiselle Cora et j’en ai eu un coup au cœur, parce que ça n’avait aucun rapport. Moi, je vais vous dire, monsieur Salomon, même si ça doit vous fâcher, mais les roses de la vie, je voudrais vous y voir ! Je voudrais vous voir cueillir les roses de la vie ! J’ai encore jamais respecté un homme comme je vous respecte, à cause du courage avec lequel vous paniquez, vu que c’est la proximité et le définitif, et pour les roses de la vie, je ne dis pas que vous ne pouvez pas les respirer avec votre nez, mais pour le reste, alors là, permettez-moi de passer sous silence !

Et j’ai croisé mes bras sur ma poitrine comme mon bon maître le faisait lui-même dans ses moments antiques et solennels, et ce n’était pas pour la raillerie que je l’imitais, j’aurais donné la moitié de ma vie pour qu’il en ait une de plus.

Monsieur Salomon avait la loupe dans un œil mais il avait de l’amitié dans l’autre. Il garda encore quelques instants la main sur mon épaule et puis il s’est de nouveau penché sur les petites annonces et il semblait se pencher d’encore plus haut que je ne puis vous le dire.

— Où en étais-je… Françoise, 23 ans, coiffeuse, ravissante, 1 m 65, 50 kilos, yeux bleus.

Il resta ainsi penché, mais je crois que c’est plutôt pour les souvenirs. Bon, les souvenirs, on y a toujours droit. Puis il se leva tout seul, je n’ai pas eu à l’aider, et il trotta jusqu’aux rayons de sa bibliothèque. Il a fait glisser son doigt sur les livres en cherchant, à travers sa loupe. Ils étaient tous reliés, dorés, et c’était du vrai cuir.

— Ah, voilà…

Il en a pris un qui était rouge.

— Laissez-moi vous lire ceci, Jeannot… C’est de notre cher Victor Hugo. Écoutez !

Il a levé un doigt en l’air d’un geste instructif :

Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune


[homme


Car le jeune homme est beau mais le vieillard est


[grand !

— C’est pas vrai ! gueulai-je. Il a vraiment écrit ça ?

— Regardez vous-même. Et encore ceci, tenez…

Il a levé le doigt encore plus haut :

Un vieillard qui revient vers la source première


Entre aux jours éternels et sort des jours changeants !


Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,


Mais dans l’œil des vieillards on voit de la lumière !

Là, on s’est regardés, et puis monsieur Salomon m’a mis les bras autour des épaules et on a ri tous les deux, pliés en deux, mais alors vraiment ce qu’on appelle rire, et on a fait deux pas de danse, tous les deux, en levant la jambe, même que j’ai dû le soutenir un peu, pour qu’il ne se casse pas la gueule. Jamais encore on n’a été davantage comme père et fils, on aurait même pu faire un numéro de famille, monsieur Salomon et moi, comme cet acrobate américain de soixante-treize ans, monsieur Wallenda, qui était tombé de trente-cinq mètres en Amérique en marchant sur la corde, au-dessus du vide, dans la rue, et son fils a aussitôt pris sa place. C’est toujours de père en fils, dans le métier.

Après, monsieur Salomon m’a raccompagné à la porte, en tenant toujours un bras autour de mes épaules.

Quand j’étais pour sortir, il m’a demandé :

— Comment va mademoiselle Cora ?

— Je m’en occupe.

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