XXXIV

J’ai appelé Tong pour qu’il me remplace au taxi et je suis allé à la bibliothèque municipale pour lire Salammbô, il y a rien de plus rigolo que le gars Flaubert qui faisait l’amour avec les mots et qui se retirait chez eux. Après, je suis allé chez monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier, pour la bonne nouvelle. Il était assis dans son fauteuil avec sa couverture sur les genoux. J’ai dû faire le ménage parce qu’il n’y a personne. Bientôt il n’y aura plus de domestiques. Je lui ai dit qu’il allait avoir une signature dans une vraie librairie. Il est devenu tellement heureux que j’ai eu peur que ça allait le tuer. Il était assis là avec sa calotte d’Anatole France sur la tête et ses longues moustaches bien propres. Il peut encore se lever et faire sa toilette tout seul et après il ira à l’hospice où il ne sera pas mal non plus.

— C’est une bonne librairie, au moins ?

Il a ce qu’on appelle une voix chevrotante.

— La meilleure. La jeune femme qui la gère a été emballée par votre livre.

— Vous devriez le lire, Jean.

— Oh vous savez, moi, la lecture… J’ai quitté en communale.

— Je comprends, je comprends. Du reste, notre système éducatif est épouvantable.

— Ça, vous pouvez le dire. On devient tous des encyclopédies vivantes.

Je suis allé lui faire son marché. Il aime les sucreries. J’ai acheté des dattes parce que ça fait exotique, les oasis, ça donne des horizons. Il était content.

— J’adore les dattes.

Bon, c’était toujours ça de gagné et je suis parti. Il y avait une assistante sociale qui venait deux fois par semaine, en cas de. Ce qu’il y a de plus dangereux chez eux, c’est les os. Ils se cassent comme un rien et ils ne peuvent plus se relever. Il faudrait quelqu’un deux fois par jour.

Je suis rentré à la piaule où j’ai trouvé Chuck et Yoko qui discutaient des problèmes de la corne d’Afrique. Ils s’entretuaient. Ils ont de plus en plus des problèmes qui s’entretuent, là-bas. Chuck approuvait les Cubains et Yoko déplorait. Je regardais Yoko rêveusement, à cause du fantasme noir chez les dames, à ce qu’il paraît, mais si je proposais à mademoiselle Cora de me faire remplacer par Yoko, Aline ne me le pardonnerait pas. J’ai mis le disque où mademoiselle Cora se jette du pont dans la Seine avec son enfant illégitime, et au dos il y en avait un autre, où elle perdait la raison et errait jusqu’à la fin dans les rues de Paris, à la recherche de son amoureux. J’ai essayé d’en parler à Chuck et Yoko mais ils m’ont écouté avec ennui, parce que ce n’était pas la corne de l’Afrique.

— Bon, tu la plaques, et après ? dit Yoko. Ça lui donnera des émotions et c’est mieux que rien.

— Il est vrai qu’une femme qui aime la mauvaise littérature, c’est dangereux, reconnut Chuck. Elle va peut-être te loger une balle dans la peau.

J’ai réfléchi.

— Et où veux-tu que je prenne un revolver ? Je ne peux pas lui en donner un, je n’en ai pas.

— Et suicidaire, par-dessus le marché, ce connard, grogna Yoko. Tu devrais…

— Je devrais aller travailler huit heures par jour dans une mine, je sais. Comme ça, j’y penserais plus. Moi, si j’étais mineur, je vous foutrais sur la gueule.

— Et d’abord, qu’est-ce qui t’a pris de la baiser, à la fin ? grogna Chuck.

— Je me suis exprimé comme ça. Je voulais leur montrer à tous.

— Toi et tes histoires d’amour, c’est quelque chose…

Yoko cracha, mais pas vraiment, en faisant seulement pff avec ses lèvres parce qu’il était hygiénique.

— Je t’ai déjà expliqué que j’ai fait ça dans le mouvement. À la disco, ils se sont moqués d’elle, et j’ai voulu leur montrer. Et puis j’ai recommencé pour ne pas avoir l’air. C’est une femme qui a été jeune et belle et il n’y a pas de raison. Et puis il ne s’agit même pas d’elle, tenez.

Ça l’a intéressé, Chuck.

— Tu pourrais peut-être nous expliquer de quoi il s’agit ?

J’ai haussé les épaules et je suis parti. J’étais content de leur avoir laissé un peu de mystère.

Je suis allé au gymnase et j’ai tapé sur le sac de sable pendant vingt minutes et ça m’a soulagé. Ça fait du bien à l’impuissance de pouvoir taper sur quelque chose. La seule chose qui pouvait me tirer de là sans douleur c’était si le roi Salomon voulait bien oublier sa rancune et prendre mademoiselle Cora pour son compte. C’était la meilleure solution pour eux aussi, s’ils pouvaient se récupérer. Je comprenais que pour monsieur Salomon, ces quatre années qu’il était resté caché dans une cave sans que mademoiselle Cora lui fasse signe, c’était évidemment un reproche sanglant, mais d’un autre côté il lui devait de la reconnaissance puisqu’elle ne l’avait pas dénoncé comme Juif, alors que c’était bien vu. Il y a des temps, des époques où il ne faut pas être trop exigeant et savoir gré aux gens de ce qu’ils ne font pas contre vous. J’ai été pris d’une juste indignation à l’idée qu’il y avait trente-cinq ans qu’ils gâchaient leur vie et que c’était la rancune, les regrets, le remords, plutôt que d’être assis sur un banc quelque part à respirer les lilas là où il y en a. J’ai sauté sur mon vélomoteur et j’ai filé tout droit chez monsieur Salomon, il n’y avait que lui qui pouvait me tirer d’affaire.

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