XLII

J’ai prévenu S. O. S. que c’était fini et que je reprenais le dépannage, mais seulement pour la plomberie, le chauffage, l’électricité, de bons petits trucs pas humains.

Je passais dix heures par jour à bricoler chez des gens et c’était bon pour mon moral, de réparer là où c’est possible. J’aime une bonne fuite d’eau, un tuyau qui claque, les carreaux cassés qu’on peut remplacer, une clé qui se coince. Le reste, c’était seulement Aline. J’ai même voulu déchirer la photo du goéland englué dans la marée noire, tellement je m’en foutais, mais au dernier moment j’ai pas pu. J’aimais mademoiselle Cora encore plus chaque jour qui passait même si elle n’y était pour rien et c’était seulement mon état général. Je n’arrivais pas encore à me limiter à un deux pièces, quatre-vingts mètres carrés. Je me suis réveillé une nuit en rigolant parce que j’avais rêvé que j’étais debout à une entrée de métro à distribuer des tickets de bonheur. J’allais tous les jours chez monsieur Salomon pour voir comment il se remettait de son quatre-vingt-cinquième anniversaire et j’attendais le bon moment pour faire mon dernier bricolage. Je le trouvais tantôt assis dans son fauteuil de vrai cuir, tantôt à son bureau de philatéliste, la loupe à l’œil, tantôt penché sur sa collection de cartes postales avec des tendres baisers et des mots affectueux. Il était resté plus gris de visage depuis sa dernière émotion. Les yeux étaient encore plus sombres et avaient moins de fumerolles, mais je sentais qu’il ne s’était pas entièrement éteint à l’intérieur et qu’il reprenait seulement son souffle. Il me dit qu’il songeait à vendre sa collection de timbres-poste.

— Il est temps de passer à autre chose.

— Il ne faut pas y penser, monsieur Salomon. Avec votre constitution de fer, vous n’avez pas à y penser.

Ça l’a amusé, j’ai vu une petite lueur. Il tapota. Je me souviendrai toujours de ses mains, aux doigts longs, blancs, fins, qu’on appelle des mains de virtuose.

— Je me souviendrai toujours de vos mains, monsieur Salomon.

Il s’est éclairé encore davantage. Il aimait quand je n’avais rien de sacré. Ça minimise.

— Tu es un farceur, Jeannot.

— Oui, je vous dois beaucoup, monsieur Salomon.

— Je vais peut-être passer à autre chose. Avec les timbres-poste, j’ai à peu près fini. Je suis assez tenté par les vieux ivoires…

On s’est marrés tous les deux.

— Je voulais vous parler de mademoiselle Cora.

— Comment va-t-elle ? Tu continues à t’en occuper, j’espère ?

— Merci, monsieur Salomon, c’est gentil d’avoir pensé à moi.

Les fumerolles revenaient. Juste une petite lueur ironique, un petit parcours sur les lèvres.

— C’est curieux comme le passé redevient vif quand on devient vieux, dit-il. Je pense de plus en plus souvent à elle.

Il portait un costume de flanelle gris clair, des bottillons noirs, une cravate rose, et c’était étonnant d’être si élégant avec soi-même. Il y avait un petit livre sur le bureau, des poésies de monsieur José Maria de Heredia qu’il aimait de plus en plus, parce qu’elles avaient beaucoup vieilli, elles aussi.

— Oui, dit-il, en voyant mon regard.

Et il a récité par cœur :

De celle qu’il nommait sa douceur angevine


Sur la corde vibrante erre l’âme divine.


Quand l’angoisse d’amour étreint son cœur troublé ;


Son visage s’est encore adouci.


Et sa voix livre aux vents qui l’emportent loin


[d’elle,


Et la caresseront peut-être, l’infidèle…

Il se tut, et puis il eut un geste.

— C’était une autre époque, Jeannot. Le monde prenait moins de place. Oui, il y avait beaucoup plus de place pour le chagrin intime qu’aujourd’hui…

— Moi je pense que vous êtes bien impardonnable avec elle, monsieur Salomon. Trente-cinq ans, ça suffit comme rancune. C’est même pas élégant, vous qui êtes si bien habillé. Vous devriez l’emmener avec vous.

Il a plissé un peu les yeux.

— Et où, exactement, veux-tu que je l’emmène avec moi, mon petit Jeannot ? me demanda-t-il avec un rien de suspicion et d’une voix un peu désagréable.

Mais je n’ai pas pipé.

— À Nice, monsieur Salomon, seulement à Nice.

Il s’est assombri. J’ai fait encore un pas prudemment.

— Vous devriez lui pardonner, monsieur Salomon, avec votre indulgence proverbiale. Elle ne veut même plus consommer sur les Champs-Élysées, vous savez. Ça lui est resté. Et elle est souvent passée devant cette cave, sous les Allemands…

— Et pourquoi n’est-elle pas entrée, cette pute ? gueula monsieur Salomon avec désespoir et en tapant même du poing, et c’était un mot qui manquait de respect sur ses lèvres. Pourquoi, pas une fois, elle n’est venue me voir ?

— C’est de la rancune, ça, monsieur Salomon, voilà ce que c’est. C’est pas bien.

Monsieur Salomon inspira et expira.

— Tu ne peux pas savoir ce que j’ai souffert, dit-il, après un silence pour se calmer. Je l’aimais.

Il a encore inspiré et expiré et dans ses yeux c’était la flamme du souvenir.

— J’aimais sa naïveté, sa voix un peu rauque des faubourgs, son petit visage de conne. On avait toujours envie de la sauver et de la protéger, entre deux conneries. On n’a pas idée de gâcher sa vie comme elle l’a fait. Et pourtant… Et pourtant, je l’admire, parfois. Gâcher sa vie pour un béguin, ce n’est pas donné à tout le monde.

— Eh bien, monsieur Salomon, vous devez alors vous admirer vous-même.

Il parut interloqué. Jetais content parce que je connaissais. Interloqué : décontenancé, déconcerté.

Il m’a dévisagé longuement, comme si c’était la première fois qu’il me voyait.

— Tu es un garçon… inattendu, Jean.

— Il faut s’attendre à tout et surtout à l’inattendu, monsieur Salomon.

C’est alors qu’ils sont entrés tous. Il y avait la grosse Ginette, Tong, Yoko, les deux frères Masselat, sauf Chuck, qui n’était pas là, et ils faisaient tous des têtes comme en cas de malheur. Nous avons tous l’habitude des coups durs au téléphone mais j’ai tout de suite senti que c’était personnel. Ils nous regardaient et ils se taisaient comme pour gagner un peu de temps avant de sévir.

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ? demanda monsieur Salomon avec un peu d’irritation, parce que c’est toujours énervant de se trouver en butte à des effets dramatiques.

— Il y a mademoiselle Cora Lamenaire qui a essayé de mettre fin à ses jours, dit Ginette.

C’était si fort que d’abord je n’ai rien senti. Et puis la première pensée qu’on a eue, monsieur Salomon et moi, c’était la même. J’avais la gorge trop coupée pour pouvoir parler et j’ai entendu la voix de monsieur Salomon qui ne dit d’abord rien et puis qui murmura :

C’est pour qui ?

Ils ne comprenaient pas. Ils étaient tous là à nous regarder, sauf Chuck, qui n’était pas là. Ginette ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de l’eau quand ce n’est plus l’élément naturel.

— Elle l’a fait pour qui ? demanda monsieur Salomon, encore une fois avec plus de force, et je voyais dans ses yeux que c’était l’angoisse.

— Pour lui ou pour moi ?

Son visage était immobile, un visage de pierre, comme celui des rois de France sur leurs têtes coupées, sauf qu’il avait tout son nez. Il était devenu complètement gris et ça faisait encore plus pierre. Je n’ose pas y penser encore maintenant, même quand j’y pense. Je sais bien que ça existe, passionnément, mais quand c’est à quatre-vingt-cinq ans et trente-cinq ans après, dont quatre ans dans une cave, et toujours aussi passionnément qu’aux plus beaux jours, l’eau était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours, ma commère la carpe y faisait mille tours avec le brochet, son compère, alors ce n’est même plus de la jeunesse du cœur, c’est l’immortalité. Le roi Salomon voulait savoir si mademoiselle Cora avait essayé de se suicider pour lui ou pour moi.

Alors il s’est levé de toute sa hauteur.

Il s’est penché vers eux.

Il a levé vers moi un doigt imprécateur et il a gueulé :

— Elle a fait ça pour qui, nom de Dieu ? Pour lui ou pour moi ?

— Monsieur Salomon, dit Ginette, mais monsieur Salomon…

Nous y sommes allés tous les deux à l’exclusion de tout le monde. On nous a fait entrer tous les deux dans la grande salle où il y avait d’autres cas. Nous nous sommes assis tous les deux sur deux chaises des deux côtés du lit. Mademoiselle Cora était couchée dans le blanc jusqu’au menton. Elle ne paraissait pas trop émue. L’infirmière-chef nous dit qu’elle avait avalé trop de médicaments pour le désespoir. Il y avait d’autres infirmières pour s’occuper d’autres cas dans la salle et il y avait un paravent pour plus d’intimité. On nous a expliqué que mademoiselle Cora était là depuis trente-six heures et qu’elle était hors de danger, mais c’était une façon de parler. Je pensais qu’on avait de la chance, elle ne s’était pas jetée sous le métro ou dans la Seine, elle n’avait pas fini comme dans ses chansons réalistes. Elle avait seulement pris trop de médicaments contre le désespoir, grâce à quoi on a pu la sauver. La femme de ménage, car elle s’en permettait une, avait sonné sans réponse et elle avait appelé la police, à cause des agressions contre les personnes âgées. Elle avait laissé un petit mot d’explication sur sa table de chevet, mais il n’était adressé à personne et c’est toujours dans ce cas que c’est le plus grave. Et quand plus tard on lui a demandé s’il y avait quelqu’un à prévenir, elle avait simplement prié qu’on appelle S. O. S. Bénévoles, elle y connaissait quelqu’un. Il ne fallait pas trop lui parler car les émotions étaient mauvaises pour elle. Monsieur Salomon avait demandé s’il pouvait voir l’explication par écrit qu’elle avait laissée, mais on lui avait refusé, parce qu’il n’était pas de la famille. Il s’est indigné et il a dit hautement :

— Je suis le seul homme qu’elle a au monde, et il ne m’a même pas regardé, tellement il avait raison.

L’infirmière-chef avait hésité et elle lui aurait donné le papier, si je ne lui avais pas fait des gestes non, non, non, de la main et de la tête. On ne pouvait pas savoir ce qu’elle avait mis, dans son billet. Elle avait peut-être écrit que monsieur Salomon était une peau de vache. C’était une occasion, c’était une dernière chance, il ne fallait pas la gâcher, maintenant qu’elle était sauvée, on pouvait la sauver encore davantage, et monsieur Salomon aussi, malgré sa tête de lard. On était assis des deux côtés du lit dans le silence des circonstances et mademoiselle Cora, ainsi couchée avec du blanc jusqu’au menton et ses deux petits bras sur la couverture, ressemblait encore plus à ses photos de jeunesse que dans la vie ordinaire. Elle souriait un peu avec la satisfaction du courage accompli et elle regardait tout droit devant elle, ni l’un ni l’autre. Moi j’avais envie de crever mais on ne peut pas crever chaque fois qu’il y a une raison, on n’en finirait plus. On se taisait donc tous les trois, comme l’avait recommandé le corps médical. Je leur jetais parfois à l’un et à l’autre un coup d’œil suppliant, mais chez mademoiselle Cora c’était toujours sa fierté féminine, et chez monsieur Salomon ses quatre ans dans une cave. J’avais envie de me lever et de casser quelque chose, ils n’avaient pas le droit d’être si juvéniles, elle à soixante-cinq ans et même davantage et lui à quatre-vingt-cinq ans, que Dieu nous garde.

Et comme je me tenais là, les yeux baissés, à fulminer à l’intérieur, monsieur Salomon demanda d’une voix caverneuse, d’une voix qui paraissait venir du fond de sa putain de cave.

— C’était pour qui, Cora ? Pour lui… ou pour moi ?

J’ai fermé les yeux et j’ai presque prié. J’ai dit presque, parce que je ne l’ai pas fait, je suis cinéphile mais pas à ce point. Si mademoiselle Cora disait que c’était parce que je l’avais laissé tomber pour une autre, c’était foutu. Tout ce qu’il fallait pour les sauver l’un et l’autre dans toute la mesure du possible, c’était que mademoiselle Cora murmure « pour vous, monsieur Salomon » ou encore « c’est pour toi, mon Salomon », vu qu’il n’y a pas de diminutif et que « mon Salo », ça prête à des interprétations.

Elle se taisait. C’était mieux que rien, car si elle disait mon nom ou si seulement elle me jetait un de ces regards tendres comme elle en était capable, monsieur Salomon se lèverait définitivement, se dirigerait vers la porte et se retirerait sur ses hauteurs pour toujours. Et moi je rattraperais définitivement mon physique extérieur et je deviendrais un tueur de bébés phoques. Tout ce que je pouvais faire, c’était de baisser le nez et d’attendre que ça se passe comme à la parade d’identification à la police, quand la victime est invitée à reconnaître son agresseur.

Elle n’a rien dit. Pendant tout le temps qu’on est restés là, elle ne nous a même pas regardés, ni l’un ni l’autre, mais droit devant elle, là où il n’y avait personne. Elle n’a pas voulu répondre et elle est restée là sans daigner, avec la couverture blanche ramenée jusqu’au menton et sa fierté féminine. Heureusement l’infirmière est venue nous informer que c’était assez et nous nous sommes levés. J’ai fait un pas pour sortir mais monsieur Salomon ne bougea pas. On ne voyait même pas son visage, rien que le désespoir. Il dit :

— Je reviendrai.

Dans l’ascenseur, il a inspiré et expiré plusieurs fois, avec profondeur. Il s’est appuyé d’une part sur sa canne et d’autre part sur mon bras et nous sommes sortis. Je l’ai fait monter dans la voiture, à côté de moi, et on aurait pu mettre n’importe quoi dans son silence, mademoiselle Cora et tout ce qu’on n’attend plus de la vie et pourtant tout ce qu’on attend encore d’elle.

Je l’ai ramené boulevard Haussmann et je suis revenu à toute vitesse. J’ai acheté un bic, une feuille de papier, une enveloppe et je suis monté. L’infirmière a voulu m’empêcher mais je lui ai dit que c’était une question de vie ou de mort pour tout le monde et elle a compris que c’était vrai, vu que c’est toujours vrai. J’ai traversé la salle jusqu’au coin de mademoiselle Cora et je me suis assis.

— Cora.

Elle a tourné la tête vers moi et elle a souri, il y avait longtemps qu’elle avait décidé que j’étais drôle.

— Qu’est-ce que tu me veux encore, Jeannot Lapin ?

Merde. Mais je ne l’ai pas dit. Pour lui faire plaisir, j’aurais même remué mes grandes oreilles.

— Pourquoi tu as fait ça ? À cause de lui ? Ou à cause de…

— À cause de toi, Jeannot Lapin ? Oh non !

Elle a secoué la tête.

— Non. Ce n’est ni pour toi ni pour lui. C’était… oh je ne sais pas, moi. C’était en général. J’en avais assez d’être à la merci. Vieille et seule, ça s’appelle. Tu vois ?

— Oui. Je vois. Alors je vais t’indiquer un truc.

— Il n’y en a pas. Je sais bien qu’il y en a qui se font tirer la peau… mais pour qui ?

— Je vais t’indiquer un truc, Cora. Quand tu te sens seule et vieille, pense à tous ceux qui sont eux aussi seuls et vieux mais dans la misère et dans les hospices. Tu te sentiras de luxe. Ou alors, tu mets la télé, les derniers massacres en Afrique, ici, là ou ailleurs. Tu te sentiras encore mieux. Il y a la sagesse populaire qui a une expression très bien pour ça : à quelque chose malheur est bon. Et maintenant, prends ça et écris.

— Qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? À qui ?

Je me suis levé et je suis allé voir l’infirmière.

— Mademoiselle désire récupérer son billet d’adieu.

Et j’ai tendu la main. Elle a hésité mais avec la gueule que j’ai elle n’a pas eu confiance. Pour elle, c’était moi l’assassin. Elle m’a regardé en battant des cils et puis elle m’a tout de suite donné l’enveloppe.

C’était adressé à personne.

À l’intérieur, il y avait seulement, Adieu, Cora Lamenaire. On ne savait pas si c’était Adieu à Cora Lamenaire ou si c’était Adieu et je signe. Les deux, probablement. J’ai déchiré le billet.

— Écris-lui.

— Qu’est-ce que tu veux que je lui dise ?

— Que tu t’es suicidée pour lui. Que tu en avais assez de l’attendre, que tu l’aimais chaque année davantage depuis trente-cinq ans et que maintenant ce n’est plus le béguin mais le vrai amour et que tu ne peux pas vivre sans lui, tu te fous en l’air, adieu, pardonne-moi comme je te pardonne. C’est signé Cora.

Elle a gardé un moment le crayon et la feuille à la main, puis elle les a posés.

— Non.

— Vas-y, signe, ou je te fous une de ces raclées…

— Non.

Elle a même déchiré la feuille où il n’y avait rien pour plus de refus.

— Je n’ai pas fait ça pour lui.

Je me suis levé et je me suis mis à hurler, en regardant le ciel, enfin le plafond. Je n’ai rien gueulé d’articulé, ce n’était pas pour plaidoirie, c’était pour me soulager. Après, j’ai pu m’organiser :

— Vous n’allez pas continuer votre querelle d’amoureux encore trente-cinq ans, non ? Ça doit être vrai, ce qu’il dit, Brel, plus ça devient vieux, plus ça devient con !

— Oh, Brel, ça se disait déjà avant lui mais il l’a mis en poésie.

Je me suis rassis.

— Mademoiselle Cora, faites ça pour nous, faites ça pour nous tous. On a besoin d’un peu d’humanité, mademoiselle Cora. Écrivez quelque chose de joli. Faites ça pour la gentillesse, pour la sympathie, faites ça pour les fleurs. Que ce soit un rayon de soleil dans sa vie, nom de Dieu. Il y en a ras le bol de vos vieilles putes de chansons réalistes, mademoiselle Cora, faites-nous quelque chose de bleu et de rose, je vous jure qu’on en a besoin ! Un susucre, mademoiselle Cora, un susucre à la vie, elle a besoin de quelque chose de doux, pour changer. À votre bon cœur, mademoiselle Cora. Écrivez-lui quelque chose comme au temps des cerises, comme si c’était encore possible. Que vous ne pouvez plus, sans lui, et que le remords vous rongeait depuis trente-cinq ans, et que tout ce que vous demandez avant de mourir, c’est qu’il vous pardonne ! Mademoiselle Cora, c’est un très vieil homme, il a besoin de quelque chose de joli. Donnez-lui un peu de joie au cœur, un peu de tendresse, merde. Mademoiselle Cora, faites-le pour les chansons, faites ça pour la vieillesse heureuse, faites ça pour nous, faites ça pour lui, et faites ça…

Et c’est là que j’ai eu cette idée géniale :

— Faites ça pour les Juifs, mademoiselle Cora.

Alors là ça lui a fait le meilleur effet. Tout son petit visage est parti en capilotade, ça s’est froissé, ça s’est ridé, ça s’est fripé et elle a commencé à sangloter et à se fourrer le poing dans les yeux.

C’était l’ouverture.

— Faites ça pour Israël, mademoiselle Cora.

Elle se cachait le visage dans les mains et alors là, quand on ne le voyait pas en entier, elle était vraiment comme une fillette, fillette, dans cette chanson qu’elle avait chantée au Slush. Si tu t’imagines Fillette, fillette. Si tu t’imagines Qu’ça va qu’ça va qu’ça… Je ne me souvenais plus. J’étais claqué, j’avais envie de me lever et de tout changer, de prendre les choses en main et de sauver le monde, du début jusqu’à la fin, en réparant tout depuis le début qui a été mal fait jusqu’à présent et qui n’a pas été sans causer des torts, et de revoir tout ça en détail, en bricolant des améliorations, de revoir tout en détail, tous les douze volumes de l’Histoire universelle et de les sauver tous jusqu’au dernier des goélands. Ça ne pouvait pas durer dans l’état où ça se trouvait. J’allais retrousser mes manches de bricoleur et je reprendrais ça depuis le début et je répondrais à tous les S. O. S. qui se sont perdus dans la nature depuis les tout premiers et je les dédommagerais avec ma générosité proverbiale et leur rendrais justice et je serais le roi Salomon, le vrai, pas le roi du pantalon et du prêt-à-porter ni celui qui coupe les enfants en deux, mais le vrai, le vrai roi Salomon, là-haut où ça manque de roi Salomon comme c’est pas permis et à tous égards et je prendrais les choses en main et je ferais pleuvoir sur leurs têtes mes bienfaisances et mon salut public.

— Mademoiselle Cora ! Écrivez-lui des mots d’amour ! Faites ça pour l’amour, faites ça pour l’humanité ! On peut pas, sans ça. Il faut de l’humanité pour vivre ! Je sais que vous avez raison d’être vache avec lui après tout ce qu’il vous a fait en restant quatre ans dans cette cave comme un vivant reproche, mais ce n’est même pas gentil pour les vaches d’être vache à ce point. Merde, il va finir par croire que vous êtes antisémite !

— Ah non, alors ! dit mademoiselle Cora. Si j’étais antisémite, je n’aurais eu qu’un mot à dire… et il n’aurait pas passé quatre ans dans une cave, crois-moi ! Même quand c’était légal et bien vu et qu’ils ont fait cette rafle au Vel’d’Hiv’, pour envoyer les derniers Juifs en Allemagne, je n’ai rien dit.

— Mademoiselle Cora, écrivez ! Adoucissez ses derniers jours et les vôtres aussi ! Vous ne savez même pas à quel point vous avez besoin de douceur, tous les deux ! Écrivez, cher monsieur Salomon, puisqu’il n’y a rien à faire et que vous ne voulez pas de moi à tire définitif, je soussignée Cora Lamenaire, mets fin à mes jours ! Signé et daté d’avant-hier, parce qu’il est méfiant. Mademoiselle Cora, écrivez pour que ça finisse avec le sourire, entre vous deux !

Mais il n’y eut rien à faire.

— Je ne peux pas. J’ai ma fierté de femme. S’il veut que je lui pardonne, il n’a qu’à venir s’excuser. Qu’il m’apporte des fleurs, qu’il me baise la main comme il sait le faire et qu’il dise, Cora, pardonnez-moi, j’ai été dur, injuste et impardonnable et je le regrette amèrement et je serais heureux si vous me repreniez et si vous acceptiez de vivre avec moi à Nice dans un appartement avec vue sur la mer !

J’ai dû négocier pendant dix jours. Je courais de l’un à l’autre et je négociais. Monsieur Salomon n’allait pas faire des excuses, il voulait bien exprimer des regrets pour le malentendu. Il voulait bien lui apporter des fleurs, mais les deux parties s’engageaient à ne pas discuter les torts réciproques. On est tombé d’accord sur les fleurs : trois douzaines de roses blanches et trois douzaines de roses rouges. Les Champs-Élysées ne seront jamais mentionnés et il ne sera plus fait aucun reproche à cet égard. Mademoiselle Cora voulait savoir si elle allait avoir droit à un domestique et monsieur Salomon s’est engagé. En attendant le départ pour Nice, monsieur Salomon n’allait plus se lever la nuit pour répondre aux S. O. S. lui-même, puisqu’il n’allait plus jamais être seul. Mademoiselle Cora allait détruire les photos de son julot qu’elle gardait sous un tas de vieux papiers dans le deuxième tiroir de sa commode. Comment monsieur Salomon savait qu’elle avait gardé cette photo, je n’ai jamais osé lui demander. Il faut croire qu’il avait gardé traîtreusement une clé quand il avait offert l’appartement à mademoiselle Cora et qu’il était venu fouiller, par jalousie. Je ne veux même pas y penser, ça dépasse l’imagination, une passion comme ça, à quatre-vingts ans et quelques. Monsieur Salomon ne voulait plus jamais remettre les pieds dans l’appartement de mademoiselle Cora, et pourtant même Sadate était allé à Tel-Aviv. Je ne comprenais pas pourquoi, il m’a expliqué que ça lui avait coûté les yeux de la tête, pas au point de vue argent, mais au point de vue crève-cœur, l’idée que l’appartement scellait leur séparation définitive. Mademoiselle Cora ne voulait pas non plus faire les premiers pas en se rendant chez monsieur Salomon, à cause de son passé de femme et de la fierté que cela comporte. J’ai négocié encore deux jours et ils sont tombés d’accord pour se rencontrer amicalement en canotant au bois de Boulogne. On les y a amenés un dimanche, Tong, Yoko et la grosse Ginette pour monsieur Salomon, dans sa Citroën personnelle, et Chuck, Aline et moi-même dans le taxi, pour mademoiselle Cora. Aline voulait voir ça, elle disait que c’était probablement la dernière fois que cela pouvait se voir, mais je trouvais que c’était une idée bien triste et qu’ils pouvaient encore canoter sur la mer Méditerranée pendant de longues années.

On s’est rencontrés au bord de l’eau, monsieur Salomon était porteur du premier bouquet de roses et il l’a présenté à mademoiselle Cora, qui l’a remercié. Après, on les a poussés sur l’eau et ils ont canoté. C’était monsieur Salomon qui ramait, car il avait encore le cœur solide. Ce qui me fait penser que monsieur Geoffroy de Saint-Ardalousier est mort quelques jours après la séance de signature à la librairie, qui a été un grand succès à tous égards. Nous avions réuni tous nos amis par S. O. S. et il a signé plus de cent trois exemplaires, comme quoi parfois tout finit bien. Je le dis vite en passant, car lorsque les choses s’arrangent, j’en ai de l’angoisse, je me demande toujours ce que l’avenir a en tête. Ils ont parlé plus d’une demi-heure en canotant et monsieur Salomon a dû se montrer plein de tact, car elle a accepté d’aller vivre chez monsieur Salomon, en attendant leur départ. Elle a accepté aussi que monsieur Salomon garde ses timbres-poste, tellement elle avait pris de l’assurance. Mais elle ne voulut rien entendre pour S. O. S., elle disait que ça faisait trop de monde chez elle. Monsieur Salomon a fait mettre un répondeur automatique qui renvoyait les appels à une autre permanence.

Je continuais mes dépannages, mais seulement les autres, plomberie, chauffage et électricité. Pour le reste je vis chez Aline. Chuck est rentré en Amérique où il va ouvrir un nouveau parti politique. Yoko a eu son diplôme de masseur et il apporte des soulagements musculaires. Tong a acheté le taxi à part entière et Ginette n’a pas réussi à maigrir. Elle a fait une demande pour travailler au Secours catholique. Je saute un peu dans l’avenir, parce qu’il faut se dépêcher avant que ça finisse. J’allais voir tous les jours monsieur Salomon et mademoiselle Cora pendant qu’ils étaient encore là, et une fois, quand j’ai frappé, j’ai entendu le piano et mademoiselle Cora qui chantait. J’ai frappé encore mais ils étaient tout à leur fête et j’ai poussé la porte. Monsieur Salomon était au piano, vêtu avec sa dernière élégance, et mademoiselle Cora au milieu de la pièce. Elle chantait :

Avec des gestes de gamine


Elle vendait des mandarines


Et dans les rues de Buenos Aires


De sa voix claire


Vous les offrait…

C’est de M. Lucien Boyer, musique de M. René Sylviano, pour les retenir un peu.

J’étais content. J’avais vraiment réussi mon bricolage. Mademoiselle Cora paraissait beaucoup plus jeune et monsieur Salomon un peu moins vieux.

Dans sa corbeille


On choisissait


Et à l’oreille


Elle vous glissait…

Là, mademoiselle Cora souriait d’un petit air espiègle et faisait mine de se toucher les nénés comme pour les soulever.

Prenez mes mandarines


Elles vous plairont beaucoup


Car elles ont la peau fine


Et d’jolis pépins au bout !

Là, elle élevait vraiment la voix et monsieur Salomon, tout éclairé du visage et même franchement jouasse, tapait sur son piano comme un sourd :

Prenez mes mandarines


Et dites-moi où vous perchez


À moins qu’ ça vous chagrine


J’irai vous les éplucher !

Là, monsieur Salomon a donné un coup final sur le clavier, il en a perdu la cendre de son cigare. J’ai pas voulu être de trop, tellement ils étaient l’un à l’autre, et je suis parti. Je me suis assis dans l’escalier et j’ai écouté de loin le reste de la chanson et lorsque ce fut fini, j’ai écouté le silence, car c’est toujours lui qui chante le dernier.

Quand je suis descendu, monsieur Tapu était là comme d’habitude, avec son béret, son mégot et son air universellement renseigné.

— Vous avez vu ? Il a enfin trouvé quelqu’un ! Depuis qu’il cherchait dans les petites annonces !

— Oui, il ne pensait qu’à ça.

— Je la connais. Elle s’appelait Cora Lamenaire, autrefois. Elle chantait à la radio. Ils lui ont fait des ennuis, après.

— Oui, elle a caché monsieur Salomon pendant la guerre. Dans une cave.

— Ah, cette histoire de cave, je l’ai assez entendue ! Il ne parle que de ça.

— Elle venait le voir tous les jours et lui faisait des petits plats. Tous les jours pendant quatre ans. C’est une jolie histoire, monsieur Tapu. Il en faut. Monsieur Salomon a beaucoup souffert, pendant l’occupation, et maintenant c’est un homme heureux ! Il en faut.

— Beaucoup souffert, beaucoup souffert…

Il n’était pas content du tout. Et il cherchait quelque chose, ça ne venait pas. Et puis il a trouvé.

— Souffert, vous voulez rigoler, non ! Car enfin, où est-ce qu’il l’avait choisie, cette cave ? Aux Champs-Élysées, pardi ! Le plus beau quartier de Paris ! Il s’est réservé ce qu’il y a de meilleur et de plus cher, vous pensez bien, avec leurs moyens !

J’ai eu encore un moment révérenciel, comme toujours lorsqu’on vient en ce temple adorer l’Éternel.

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