XXX
Mademoiselle Cora avait pris des billets pour voir Violettes impériales le lendemain et après on devait aller souper dans un bistro où elle n’avait que des amis. C’était une opérette, comme on disait autrefois. Elle l’avait vue avant la guerre avec Raquel Meller qu’elle adorait. Elle avait connu toutes les gloires nationales de cette époque, alors qu’elle était encore môme et les regardait passer à l’entrée des artistes, celles qu’on trouve maintenant sur les vieilles affiches chez les brocanteurs, Raquel Meller, Maud Loti et Mistinguett.
— La Miss dansait encore à soixante-dix ans. C’est vrai qu’il fallait trois boys pour la soulever.
À l’entracte, elle m’a entraîné dans les coulisses, elle connaissait quelqu’un, un gros agité qui s’appelait Fernando et autre chose, mais je n’ai pas retenu. Il a reçu mademoiselle Cora comme si c’était tout ce qui lui fallait. On s’est regardés et on a même eu de la sympathie tous les deux, tellement on se comprenait dans le genre ah merde !
Mademoiselle Cora lui a donné une bise.
— Bonsoir mon petit Fernando… Il y avait des années…
Fernando ne cachait même pas qu’il aurait pu s’en passer cinquante de plus.
— Bonsoir, Cora, bonsoir…
— La dernière fois, c’était… Voyons…
— Oui, c’est ça, je me souviens parfaitement…
Il serrait les mâchoires, il sifflait du nez, il se retenait pour être poli.
— Excuse-moi, Cora, mais je suis en plein boulot…
— Je voulais seulement…
J’ai pris mademoiselle Cora par la taille.
— Viens, Cora…
— Je voulais te présenter un jeune acteur dont je m’occupe…
J’ai tendu la main.
— Marcel Kermody. Enchanté.
Le Fernando m’a regardé comme si c’était le plus vieux métier du monde.
— Je le représente, dit mademoiselle Cora.
Le type m’a serré la main, en regardant ses pieds.
— Excuse-moi, Cora, mais ce n’est pas le moment. J’ai mes figurants… Enfin, si j’ai un trou…
Je pensais que ça devait se jouer comme ça depuis toujours. J’étais historique. J’ai même commencé à sentir le rôle.
— Je peux vous apporter des coupures de presse, lui dis-je.
— C’est ça, c’est ça.
— Je danse, je chante, je fais le cascadeur et je bouffe de la merde. Je peux vous faire le saut périlleux, si vous voulez…
J’ai commencé à enlever mon blouson.
— Pas ici, gueula-t-il. Mais enfin, qu’est-ce que c’est ?
J’ai murmuré.
— Vous auriez pas un franc ?
Il ne disait plus rien, le Fernando. Il sentait que la prochaine fois c’était le poing dans la gueule. Parce qu’il fallait voir mademoiselle Cora, si heureuse de se retrouver dans son milieu artistique, où elle était encore si connue et si aimée.
— Venez, mademoiselle Cora.
— Et le deuxième acte ?
— C’est trop en une fois. On reviendra.
— Tu sais que Jean Gabin a commencé comme danseur aux Folies-Bergère ? Tu es trop timide, Jeannot. Mais tu lui as fait impression. Je l’ai tout de suite vu.
Le bistro était rue Dolle, à la Bastille, que mademoiselle Cora prononçait la Bastoche. Elle est allée tout de suite embrasser le patron en pantalon gris à petits carreaux et pull cachemire tabac qui avait une tête à picoler, avec de la couperose, et il y avait des photos de boxeurs et de coureurs cyclistes partout et Marcel Cerdan au-dessus du bar qui s’était tué en avion alors qu’il était à l’apogée. Il y avait d’autres champions du monde sur les murs, Coppi, Antonin Magne, Charles Pélissier, André Leduc, qui avaient tous gagné le Tour de France. Il y en avait qui étaient grimpeurs, d’autres triomphaient sur les pavés du Nord, à la descente, sur le plat, au sprint. Les géants de la route. Il y avait aussi des champions du circuit automobile de Monaco, avec les noms à l’appui, Nuvolari, Chiron, Dreyfus, Wimille. J’ai eu de la sympathie pour le patron. Les gens se font terriblement oublier, surtout ceux qui ont été inconnus. La photo fait beaucoup pour eux et on ne pense jamais assez à ce que ça a été la vie des gens avant la photographie.
Mademoiselle Cora est allée aux toilettes et le patron m’a offert un verre en attendant.
— C’était quelqu’un, mademoiselle Cora, me dit-il pour m’encourager. Elle a du mérite. C’est dur de se faire oublier quand on a été quelqu’un.
Il avait lui-même fait du vélo, trois fois le Tour de France.
— Vous roulez encore ?
— Le dimanche, parfois. J’ai plus de jambes. C’est plutôt pour mémoire. Vous avez l’air d’un sportif, vous aussi.
— Moi, c’est la boxe. Marcel Kermody.
— Ah oui, bien sûr. Excusez-moi. Encore un petit verre ?
— Non, merci, c’est mauvais pour la forme.
— Elle vient ici tous les mercredis, mademoiselle Cora, quand on a le lapin chasseur. La boxe, hein ?
Il n’a pas pu s’empêcher :
— C’est comme Piaf et Cerdan, dit-il.
Du coup, il s’est même assis à la table.
— Cerdan et Piaf, pour moi, c’était la plus belle histoire d’amour de toutes, dit-il.
— L’une chante, l’autre pas, lui dis-je.
— Comment ?
— Il y a un film comme ça.
— Si Cerdan ne s’était pas tué en avion, ils seraient encore ensemble.
— Qu’est-ce que vous voulez, c’est la vie.
— Mademoiselle Cora, je pensais qu’elle allait couler, il y a dix ans. Elle a pu trouver du boulot comme madame pipi dans une brasserie. Cora Lamenaire, vous vous rendez compte ! Si elle n’était pas tombée amoureuse de ce voyou, pendant les Allemands… Heureusement qu’elle a rencontré un de ses anciens admirateurs qui s’est occupé d’elle. Il lui sert une pension confortable. Elle ne manque de rien.
Il m’a jeté un coup d’œil entre copains, comme pour me rassurer, que je n’allais manquer de rien, moi non plus.
— C’est un roi du prêt-à-porter, il paraît. Un Juif.
Je me suis marré.
— Ça doit être le même, dis-je.
— Vous le connaissez ?
— Oui, c’est tout à fait lui.
Je me sentais bien.
— Je prendrais bien encore un kir.
Il s’est levé.
— Ça reste entre nous, hein ? Mademoiselle Cora a terriblement honte de cette époque, quand elle était madame pipi. Ça lui est resté sur le cœur.
Il m’a apporté un kir et il est allé s’occuper des clients. Je dessinais avec mon doigt sur la nappe et je me sentais bien en pensant au roi Salomon. On devrait lui donner pleins pouvoirs. L’installer là-haut, là-haut, là où il brille par son absence, là où il manque un roi du prêt-à-porter. On n’aurait qu’à lever les yeux et aussitôt on recevrait un pantalon sur la gueule. Je voyais très bien monsieur Salomon installé sur son trône et faisant pleuvoir les pantalons avec bienveillance. C’est toujours les parties inférieures qui sont les plus pressées. Les parties élevées, c’est du luxe. La télé a dit qu’un milliard et demi d’hommes y compris les femmes vivent avec moins de trente balles par mois, sans compter celles qu’ils prennent dans la peau. Et moi je suis du genre luxueux qui revendique pour les parties élevées. Si tu avais travaillé huit heures par jour dans une mine… J’ai mes parties luxueuses qui rêvent de grand patronat paternaliste et de grand capital. Mais ça manque de roi Salomon, là-haut, et c’est l’angoisse. Je continuais à dessiner avec mon doigt sur la nappe en me demandant où et comment j’avais attrapé ça, cette angoisse de luxe. Après, je me suis demandé ce qu’elle foutait, mademoiselle Cora, depuis qu’elle était aux toilettes, peut-être quelle rêvait au temps où elle était madame pipi, on a tous des coups de nostalgie, des fois. Maintenant que Monsieur Salomon lui avait accordé sa bienveillance financière, elle pouvait se permettre de rêver. Elle devait souvent se faire plaisir en descendant dans les toilettes des brasseries et se sentir bien en voyant qu’elle n’était pas là et que c’était quelqu’un d’autre. On ne devrait jamais permettre à ceux qui ont été quelqu’un de devenir quelque chose. J’irais voir le roi Salomon pour lui demander s’il m’avait envoyé exprès chez mademoiselle Cora parce qu’il avait jugé que j’étais ce qu’il lui fallait et qu’il avait voulu lui offrir un peu plus que sa bienveillance financière. Il avait dû décider que j’avais exactement la gueule de voyou pour lui plaire, comme l’autre, et c’était encore de l’ironie et du sarcasme chez lui ou même pire, de la rancune et de la vengeance, quand elle l’avait plaqué pour cette frappe de nazi. Il était vraiment le roi de l’ironie, ce salaud-là.
Mademoiselle Cora revenait.
— Excuse-moi, Jeannot… J’ai téléphoné à une copine. Tu as choisi ? Ils ont du lapin chasseur aujourd’hui.
Là elle a eu un bon mot :
— Un lapin chasseur pour Jeannot Lapin !
J’ai ri parce que c’était une plaisanterie tellement minable que j’avais pitié d’elle. Ça remonte toujours le moral à une plaisanterie minable quand on rit. Il y avait un programme à la première chaîne où on pouvait écouter des plaisanteries minables, échangées par des personnes qui ont de la peine pour elles et pour qui on a de la peine.
Mademoiselle Cora aimait beaucoup le vin rouge mais elle n’était pas ce qu’on appelle une pocharde. Je pensais à ce que monsieur Salomon avait fait pour elle et c’était comme un conte de fées. Une vieille personne devenue sans moyens, et soudain un roi apparaît et la tire de madame pipi et lui fait une rente. Après quoi, le roi décide que ce n’est pas assez et qu’il faut faire encore quelque chose de plus pour le souvenir, et c’est le soussigné, Marcel Kermody. Il y a rue Chapuis, près de chez moi, une vieille clocharde qui circule, elle a des cheveux blancs et des bandages autour d’une jambe gonflée le double de l’autre, elle est vêtue si l’on peut dire de torchons et le plus mauvais pour la tribu des Kermody c’est qu’elle pousse toujours un tandem, qui est une bicyclette deux places, comme vous pouvez vous en informer. Je ne sais même pas si c’est un mari qu’elle a perdu ou un enfant ou peut-être les deux on ne peut pas tout savoir, et des fois ça vaut mieux.
— À quoi penses-tu, Jeannot ? Tu es bien loin.
— Je suis tout près de vous, mademoiselle Cora. Je réfléchissais à une autre personne que je connais et que vous avez évitée.
Elle fit une mine.
— Elle est jalouse ?
— Comment cela, pardon, mademoiselle Cora ?
— Elle m’arracherait les yeux si elle nous voyait ?
Le patron avait mis un disque d’accordéon et ça m’a permis de dégager.
— Mademoiselle Cora, pourquoi dans les chansons réalistes c’est toujours le malheur et le crève-cœur ?
— Parce que c’est un genre populaire.
— Ah bon.
— C’est le genre qui veut ça.
— C’est quand même des trucs pas permis. Vous avez des filles mères qui deviennent putes pour élever leur fille et puis la fille se fait belle et riche et la mère devient une vieille clocharde et meurt de froid dans la rue. Merde.
— Oui, j’avais une chanson comme ça, de monsieur Louis Dubuc, musique de Ludovic Semblât.
— Trop, c’est trop.
— C’est bon pour l’émotion. Il en faut beaucoup pour faire sortir les gens de chez eux.
— Bon, il y a sûrement ceux qui se sentent un peu mieux en écoutant ça, parce qu’au moins ils n’ont pas à se jeter dans la Seine ou à mourir de froid dans la rue, mais moi je trouve qu’on devrait rendre les chansons réalistes plus heureuses. Moi je trouve qu’on devrait chanter heureux. Si j’avais du talent, je rendrais les chansons heureuses au lieu de leur en faire baver. Moi je trouve pas qu’une femme qui se jette dans la Seine parce que son jules l’a quittée, c’est réaliste.
Elle but un peu de vin et elle a eu de l’amitié pour moi dans le regard.
— Tu penses déjà à me quitter ?
J’ai serré les fesses. Je ne dis pas seulement pour l’expression. Je les ai serrées vraiment. C’était la première fois qu’elle me menaçait de se jeter dans la Seine.
Alors je lui ai ri au nez. J’ai fait cette tête de vraie frappe qu’elle aimait parce que c’est juste que la femme souffre. J’avais oublié que dans les chansons réalistes on a besoin d’en baver en amour, sans ça il n’y a pas assez de sentiment.
Mais c’était l’angoisse. Je ne pouvais pas lui dire mademoiselle Cora, je ne vous quitterai jamais. C’était pas dans mes moyens.
Alors j’ai dégagé :
— Comment ça s’était passé, entre vous et monsieur Salomon ?
Elle ne parut pas étonnée.
— Ça s’est passé il y a longtemps, Jeannot.
Et elle a ajouté pour me rassurer :
— Nous sommes seulement amis, maintenant.
J’avais le nez dans mon assiette parce que j’avais envie de rigoler et que justement je n’avais pas envie de rigoler du tout. Elle avait le droit de me rêver jaloux d’elle. Ce n’était pas comique. Et ce n’était pas tragique non plus. Elle n’était pas une vieille clocharde qui pousse devant elle un tandem vide. Elle était bien habillée de mauve et d’orange avec un turban blanc croisé sur le front, et elle avait une rente qui lui tombait chaque mois. Son avenir était assuré. Tous les mercredis, elle venait goûter ici au lapin chasseur.
— On a eu une histoire avant la guerre. Il était amoureux fou de moi. C’était un homme très généreux. Des fourrures, des bijoux, une voiture avec chauffeur… En 40, il a eu un visa pour le Portugal mais je n’ai pas voulu partir avec lui et il est resté. Il a trouvé cette cave aux Champs-Élysées et il est resté quatre ans dans le noir sans voir la lumière du jour. Il m’en a terriblement voulu, quand je suis tombée amoureuse de Maurice. Il travaillait pour la Gestapo et on l’a fusillé à la Libération. Monsieur Salomon m’en a beaucoup voulu. Au fond, il n’a pas de gratitude, si tu veux savoir. Il ne le paraît pas, mais il est très dur. Il ne m’a jamais pardonné. Pourtant, il me devait la vie.
— Comment ça ?
— Je ne l’ai pas dénoncé. Je savais qu’il se cachait dans une cave des Champs-Élysées, comme Juif, et je n’avais qu’un mot à dire. Maurice était spécialisé dans la chasse aux Juifs et je n’avais qu’un mot à dire. Je ne l’ai pas fait. Quand on s’est expliqués, après, je le lui ai rappelé, je lui ai dit, monsieur Salomon, vous n’avez pas de gratitude, je ne vous ai pas dénoncé. Ça lui a fait de l’effet. Il est devenu tout blanc. J’ai même cru qu’il allait avoir une attaque. Mais pas du tout, au contraire, il a commencé à rire.
— C’est sa valeur-refuge, le rire.
— Oui, il a vraiment commencé à rire. Et puis il m’a montré la porte du doigt et il a dit au revoir, Cora, je ne veux plus vous voir. Voilà comment il est. Et pourtant, tu en connais beaucoup, qui sauvaient des Juifs pendant l’occupation ?
— Je ne sais pas, mademoiselle Cora, je n’étais pas encore de ce monde à cette époque, Dieu merci.
— Eh bien moi, j’en ai sauvé un. Pourtant j’étais complètement dingue de Maurice et j’aurais fait n’importe quoi pour lui faire plaisir. Mais je me suis tue pendant quatre ans, je savais où il se cachait, monsieur Salomon, et je n’ai rien dit.
— Vous alliez le voir, de temps en temps ?
— Non. Je savais qu’il ne manquait de rien. La concierge de l’immeuble lui apportait à manger et tout. Il avait dû l’acheter à prix d’or.
— Pourquoi vous croyez ça ? Elle le faisait peut-être de gaieté de cœur.
— Alors, comment ça se fait qu’elle a ouvert un commerce de bonneterie rue La Boétie, après la guerre ? Avec quel argent ?
— Monsieur Salomon le lui a peut-être offert après coup, pour la remercier.
— Eh bien, moi, il ne m’a pas remerciée. La seule chose qu’il a faite pour moi, c’est quand j’ai eu des ennuis à la Libération, à cause de Maurice. Il est allé les voir au Comité des acteurs, quand j’y passais pour l’épuration, et il leur a dit : « Laissez-la tranquille, messieurs. Mademoiselle Cora Lamenaire savait où je me cachais pendant quatre ans et elle ne m’a pas dénoncé. Elle a sauvé un Juif. » Et puis il s’est encore marré, et il est parti.
Brusquement je me suis marré, moi aussi. J’aimais beaucoup le roi Salomon. Mais à présent je l’aimais encore plus.
Mademoiselle Cora avait les yeux baissés.
— Il y avait alors une grande différence d’âge entre nous. Vingt ans de différence, à l’époque, c’était beaucoup plus qu’aujourd’hui. Il en a quatre-vingt-quatre, aujourd’hui, et moi… C’est beaucoup moins comme différence entre nous, maintenant.
— Vous êtes toujours beaucoup plus jeune que lui, mademoiselle Cora.
— Non, ce n’est plus pareil.
Elle sourit aux miettes de pain sur la table.
— Il vit seul. Il n’a jamais aimé une autre femme que moi. Mais il ne peut pas me pardonner. Il m’en veut de l’avoir laissé tomber. Mais moi quand je tombe amoureuse, c’est pas à moitié. Je suis le genre de femme qui se donne complètement, Jeannot.
C’est tout ce qu’il me fallait. Mais j’ai pas moufté. Elle avait pourtant levé les yeux vers moi, pour plus d’allusion.
‘– Je ne savais pas au début que Maurice travaillait pour la Gestapo. Quand on aime un homme, on ne sait jamais rien de lui, Jeannot. Il tenait un bar et il y avait des Allemands qui venaient, comme partout. Je n’avais d’yeux que pour lui et tu ne vois jamais vraiment un mec quand tu ne vois que lui. On lui avait tiré dessus deux fois mais je croyais que c’étaient des histoires de marché noir. En 43, j’ai appris qu’il s’occupait des Juifs, mais tout le monde s’occupait des Juifs alors, c’était légal. Mais même lorsque je l’ai su, je n’ai rien dit, pour monsieur Salomon. Et pourtant je te jure que j’aurais fait n’importe quoi pour Maurice.
Le patron est arrivé avec le dessert.
— Salomon ne peut pas comprendre, dit mademoiselle Cora. C’est quelqu’un de très dur. Quand il aime, il est sans pitié. Lorsqu’il a appris que j’étais dans la misère, il m’a tout de suite fait une rente pour se venger.
Le dessert n’était pas mal non plus.
— Vous lui avez écrit que vous étiez dans la mouise ?
— Moi ? Non. J’ai ma fierté. Non, il a appris ça tout à fait par hasard. J’ai travaillé comme madame pipi aux toilettes de la Grande Brasserie, rue Puech. Il n’y a pas de honte. Je pensais même qu’un journaliste allait me découvrir là et faire un article dans France-Dimanche, tu sais, Cora Lamenaire est devenue madame pipi, et que ça pourrait rappeler mon nom à la surface et me relancer, on ne sait jamais.
J’ai vite regardé, mais non, elle ne disait pas ça pour rire.
— J’y suis restée trois ans et personne ne m’a remarquée. Et puis, un soir, j’étais assise devant ma soucoupe, quand je vois monsieur Salomon qui descend l’escalier et va pour pisser. Il est passé à côté de moi sans me voir, ils sont toujours pressés. J’ai cru mourir. Je ne l’avais pas vu depuis vingt-cinq ans, mais il n’avait pas changé. Il était devenu tout blanc avec une barbiche mais c’était le même homme. Il y en a qui se ressemblent de plus en plus, en vieillissant. Et il avait le même regard noir, avec des lueurs. Il est passé sans me voir, très élégant, chapeau, gants, canne, prince-de-galles. Je savais qu’il s’était retiré du pantalon et qu’il s’était mis dans S. O. S., tellement il était seul. J’avais pensé l’appeler mille fois, mais j’ai ma fierté et je ne pouvais pas lui pardonner son ingratitude, quand je l’ai sauvé de la Gestapo. Tu ne peux pas imaginer l’effet que ça m’a fait de le voir. Il était toujours le roi Salomon et moi, Cora Lamenaire, j’étais devenue madame pipi. Je ne dis pas ça pour les madame pipi en général, il n’y a pas de sot métier, mais j’ai été quelqu’un, moi, j’ai connu la faveur du public, alors… Tu vois ?
— Je vois, mademoiselle Cora.
— Tu peux t’imaginer mon état, pendant que le roi Salomon pissait à côté. Je ne savais pas si je devais me sauver ou quoi. Mais je n’avais pas à avoir honte. Je me suis vite refait une beauté. Je te dirai franchement que j’ai eu un coup d’espoir comme c’est pas possible. J’avais à peine cinquante-quatre ans, je me défendais encore, et lui avait au moins soixante-quatorze ans. J’avais ma chance, quoi. On pouvait refaire notre vie ensemble. Bon, tu l’as compris, j’ai toujours été une romantique, et ça m’a tout de suite repris. On pouvait peut-être tout recommencer, on pouvait tout sauver, une vie à deux, quelque part à Nice. Je me suis donc refait une beauté. Je m’étais levée, je l’attendais. Monsieur Salomon est sorti des toilettes et il m’a vue. Il s’est arrêté tellement que j’ai cru qu’il allait tomber. Il a serré sa canne qu’il tenait à la main avec ses gants. Il a toujours été très élégant des pieds à la tête. Il restait là à me regarder et il ne pouvait pas parler. Et c’est là que je lui ai donné un vrai coup, mais avec le sourire. Je me suis assise sur ma chaise et j’ai poussé vers lui la soucoupe avec les pièces de un franc. Là, je l’ai vu trembler. Je te jure, je l’ai vu trembler comme si la terre le secouait. Il est devenu gris et il a tonné – tu sais quelle voix il a… « Quoi ? Vous ? Ici ! Non ! Oh mon Dieu ! » Et puis c’est devenu un murmure. « Cora ? Vous ? Madame pipi ! Je rêve, je rêve ! » Et puis ses jambes l’ont lâché et il s’est assis sur l’escalier. Moi, j’étais là, à sourire, les mains sur les genoux. Je triomphais. Alors il a sorti son mouchoir et il s’est essuyé le front d’une main tremblante. « Monsieur Salomon, lui dis-je, ce n’est pas un rêve, je peux vous assurer que c’est même tout le contraire ! » J’étais très calme, et j’ai même fait sonner les pièces de un franc dans la soucoupe. Il a répété encore quelques fois « Madame pipi ! Vous ! Cora Lamenaire ! » Et puis tu ne me croiras pas, mais il a eu une larme qui lui a coulé sur la joue. Une larme, une seule, mais tu sais comment ils sont…
J’ai dit :
— Oui, ils ne les lâchent pas facilement.
— Et puis il s’est levé, il m’a saisie par le poignet, il m’a traînée après lui, en remontant l’escalier. On s’est mis à une table dans un coin et on a parlé. Non, ce n’est pas vrai, on ne s’est pas parlé, lui, il n’arrivait pas à dire un mot, et moi j’avais rien à ajouter. Il a bu de l’eau et il s’est retrouvé. Il m’a acheté un appartement et il m’a fait une belle rente. Mais pour le reste…
Elle s’est encore occupée des miettes sur la table.
J’ai crié au patron deux cafés deux, comme lorsque j’étais serveur au Bel-Air.
— Pour le reste, mademoiselle Cora…
Pour le reste, le roi Salomon avait pensé à moi. Et je ne savais même pas si c’était le geste auguste du moqueur ou s’il y avait de la tendresse, de l’amitié, et peut-être même un peu plus, dans ce sourire. Allez savoir. Tout ce que je savais c’était que j’étais assis dans le sourire du roi Salomon.
— Je suis allé le voir deux ou trois fois. Il m’a fait visiter.
— Le standard ?
— Oui, là où ils reçoivent les appels. Des fois il s’installe et il répond lui-même. Ils reçoivent tout le temps des appels des gens qui sont dans le dénuement humain et qui n’ont personne et si tu veux mon avis, il a besoin de ces appels qu’il reçoit, il se sent moins seul. Et il n’a jamais pu m’oublier. S’il m’avait oubliée, il ne serait pas tellement impardonnable, après plus de trente-cinq ans. Mais c’est la rancune. Chaque année il m’envoie des fleurs pour mon anniversaire, pour souligner.
— Une vraie peau de vache, quoi.
— Non, il n’est pas méchant. Mais il est dur avec lui-même.
— Peut-être qu’il fait semblant, mademoiselle Cora. C’est un homme qui s’habille avec la dernière élégance, comme vous n’êtes pas sans remarquer. C’est le stoïcisme qui veut ça. Le stoïcisme, vous savez, c’est quand on ne veut plus souffrir. On ne veut plus croire, on ne veut plus aimer, on ne veut plus s’attacher. Il a peur de vous perdre. À son âge, il a peur de s’attacher. Les stoïques étaient des gens qui essayaient de vivre au-dessus de leurs moyens.
Mademoiselle Cora buvait son café avec tristesse.
— Les stoïques, c’est des gens qui essayent de se retenir.
— Eh bien, il a tort de se retenir, monsieur Salomon. À quoi ça sert de passer sa vie à vivre si on ne peut pas profiter de la vie à la fin ? On aurait pu voyager, tous les deux. Je ne sais pas ce qu’il essaye de prouver. Tu as vu ce qu’il a mis sur le mur, au-dessus de son bureau ?
— J’ai pas remarqué.
— Il a mis la photo de De Gaulle sur le journal avec ce qu’il a dit des Juifs : « Peuple d’élite, sûr de lui et dominateur. » Il a découpé ça avec de Gaulle et il l’a encadré.
— C’est normal d’avoir la photo de De Gaulle, quand on est patriote.
J’ai eu le fou rire. Je n’ai pas pu me retenir, c’était mon côté cinéphile. Le gag.
Elle parut un peu désorientée et puis elle m’a caressé la main sur la table, comme si j’étais un peu con, mais ça ne fait rien, maman t’aime bien quand même.
— Nous n’allons pas parler du roi Salomon toute la soirée, Jeannot. C’est un vieux monsieur un peu bizarre et qui est très malheureux. Il m’a dit lui-même que la nuit il se lève pour prendre le standard. Il passe trois ou quatre heures chaque nuit à écouter les malheurs des autres. C’est toujours la nuit qu’on est dans le besoin. Et moi qui pourrais l’aider, je suis pendant ce temps-là à l’autre bout de Paris. Tu comprends ça, toi ?
— Je pense qu’il ne veut pas se remettre avec vous parce qu’il a peur de vous perdre. L’autre jour, il n’a même pas acheté un chien pour cette raison. C’est le stoïcisme qui veut ça. Vous devriez regarder dans le dictionnaire. Le stoïcisme, c’est quand on a tellement peur de tout perdre qu’on perd tout exprès, pour ne plus avoir peur. C’est ce qu’on appelle l’angoisse, mademoiselle Cora, plus connue comme pétoche.
Mademoiselle Cora me considérait.
— Tu as une curieuse façon de t’exprimer, Jeannot. On dirait que tu dis toujours autre chose que ce que tu dis.
— Je ne sais pas. Je suis cinéphile, mademoiselle Cora. Au ciné vous êtes là dans le noir à vous marrer comme des baleines et c’est la meilleure chose que vous pouvez faire dans le noir. C’est très difficile pour monsieur Salomon de se rattacher au dernier moment à une femme tellement plus jeune que lui. C’est comme dans L’Ange bleu de monsieur Joseph Sternberg, avec Marlène Dietrich, quand le vieux professeur a perdu la tête pour une chanteuse beaucoup plus jeune que lui. Vous avez vu L’Ange bleu, mademoiselle Cora ?
Ça lui a fait plaisir.
— Oui, bien sûr.
— Voilà. Alors vous comprenez que monsieur Salomon l’a vu aussi et il a peur.
— Je n’ai pas l’âge de Marlène dans le film, Jeannot. Je pourrais le rendre heureux.
— C’est ce qu’il ne veut pas par-dessus tout, mademoiselle Cora. Bon Dieu, je vous l’ai pourtant expliqué. Quand vous êtes heureux, ça donne de l’importance à la vie, et alors on a encore plus peur de mourir.
Mademoiselle Cora avait un petit truc. Elle mouillait son doigt, l’appuyait contre les miettes de pain sur la table et puis les mettait sur sa langue. C’était pour ne pas manger de pain qui fait grossir.
— Si je comprends bien, Jeannot, tu t’es mis avec moi parce que je ne peux pas donner d’importance à la vie ? Comme ça, tu es tranquille ?
Voilà. C’est toujours la même chose en amour, vous leur donnez un doigt, elles veulent toute la jambe.
— J’aurais beaucoup à dire, mademoiselle Cora.
— Dis-le. Je t’invite.
Je ne pouvais pas lui faire comprendre que c’était une histoire d’amour mais qu’elle n’y était pour rien. Je me suis retenu un moment mais elle était là, devant moi, avec des yeux et un sourire qui étaient tous les deux dans le dénuement.
Je pouvais lui dire, mademoiselle Cora je vous aime vous aussi comme toutes les espèces menacées, mais c’était trop loin pour elle. Si elle avait senti qu’il y avait du goéland et du bébé phoque là-dedans, elle n’aurait pas été heureuse. Le mieux que je pouvais faire, c’était de lui rappeler des souvenirs. Je lui ai lancé :
— Tu vas pas me faire chier, hein ?
Elle s’est tout de suite apeurée. Là, elle comprenait. La fille soumise. C’est comme ça qu’on les appelait, dans sa poésie.
— C’est pas une raison parce que tu me refiles du pognon de temps en temps qu’il faut commencer à me les casser !
Elle s’est éclairée et a mis sa main sur la mienne.
— Excuse-moi, Jeannot.
— Ça va.
Elle a eu un petit rire.
— C’est la première fois que tu m’as tutoyée…
Ouf.
Le patron est venu nous offrir un calva sur la maison. Mademoiselle Cora gardait sa main sur la mienne, plus pour le patron qu’autre chose. Elle me cherchait au fond des yeux et se taisait pour plus d’expression. On la voyait très bien à travers, telle qu’elle était à vingt ans, avec son joli sourire espiègle, et les cheveux coupés tout droits au milieu du front. Elle avait pris l’habitude d’être jeune, jolie, populaire et aimée et ça lui est resté. Après, elle s’est admirée dans son sac à main où il y avait un miroir. Elle a pris son bâton de rouge et s’est refait un peu les lèvres.
— Est-ce que vous voulez que je parle à monsieur Salomon ?
— Ah non, surtout pas ! De quoi j’aurais l’air ! Tant pis pour lui.
J’avais du plaisir à regarder mademoiselle Cora. La robe avait des manches longues jusqu’aux bracelets. Le sac était tout neuf en crocodile. Elle avait une ceinture orange avec des petits pois.
— Mademoiselle Cora, je voudrais que vous me laissiez lui parler. Il ne faut pas lui en vouloir parce qu’il est resté quatre ans dans cette cave sans venir vous voir. C’était dangereux. Il a besoin de vous.
Pour ne rien vous cacher, il m’en a parlé l’autre jour.
— Non ?
— Bien sûr il ne m’a pas dit qu’il ne peut pas vivre sans vous. Il a sa dignité. Mais il me demande toujours de vos nouvelles. Et quand il prononce votre nom, c’est la lumière sur son visage. Soyez tranquille, je ne vais rien lui promettre. La pire des choses qui peut vous arriver dans ce cas-là, c’est la pitié. Je ne veux pas lui faire sentir que vous avez pitié de lui.
— Ah non, surtout pas ! dit mademoiselle Cora en s’écriant. Il a un orgueil !
— Il faut ménager sa virilité masculine. Avec votre permission je vais lui faire imaginer le contraire. Je vais lui faire croire que vous avez besoin de lui.
— Ah non, Jeannot, là, alors…
— Attendez, mademoiselle Cora. Vous avez du sentiment pour lui ou merde ?
Elle m’a considéré un moment.
— Je ne comprends pas où tu veux en venir, Jeannot.. Tu veux te débarrasser de moi ?
— Bon, alors n’en parlons plus.
— Ne te fâche pas…
— Je ne me fâche pas.
— Si tu m’as assez vue…
Elle allait commencer à chialer alors que j’essayais de la sauver, cette conne. Je ne cherchais pas à m’en débarrasser, je n’ai jamais pu me débarrasser de personne. J’ai encore murmuré :
— Mademoiselle Cora, mademoiselle Cora ! en lui prenant la main parce que c’est un geste dont le besoin se fait toujours sentir.
J’ai demandé l’addition et le patron m’a dit que c’était déjà fait. Mademoiselle Cora est allée à la cuisine dire au revoir et on est restés un moment ensemble à être polis.
— Eh oui. C’était quelqu’un, mademoiselle Cora. Et il y a longtemps que vous…
— Non, pas tellement, avant, je travaillais à Rungis.
— Vous êtes trop jeune pour avoir connu ça, mais Cora Lamenaire, c’était un nom… Seulement, elle n’a jamais écouté que son cœur. C’est une femme pour qui il n’y a que la vie sentimentale qui compte…
Je suis allé aux toilettes, ça valait mieux. Quand je suis remonté, mademoiselle Cora m’attendait. Elle m’a pris le bras et on est sortis.
— Il est gentil, le patron, non ?
— Formidable.
— Je viens le voir de temps en temps. Ça lui fait plaisir. Il a été amoureux fou de moi, tu peux pas savoir !
— Ah bon ?
— Tu peux pas savoir. Il me suivait partout. Je faisais beaucoup de tournées en province et à chaque étape, il était là.
— Ben, il courait le Tour de France, à ce que j’ai compris.
— Tu es drôle. Non, vraiment, il me suivait partout. Il voulait m’épouser. Alors, je viens le voir de temps en temps. Il me fait vingt pour cent de réduction.
— Quand on a aimé quelqu’un, il reste toujours quelque chose.
— Et pourtant c’était il y a près de quarante ans.
— Il reste toujours quelque chose, mademoiselle Cora. Monsieur Salomon aussi, qui n’a jamais pu vous oublier.
Elle prit un petit air dur.
— Oh, celui-là ! Une vraie tête de mule. Je n’ai jamais vu un homme aussi têtu.
— Pour vivre quatre ans caché dans une cave, il faut être têtu. Les Juifs sont des gens tellement têtus que c’est même pour ça qu’ils sont encore là.
— Juifs ou pas Juifs, les hommes sont tous pareils, Jeannot. Il n’y a que les femmes qui savent aimer. Les hommes, c’est la vanité masculine avant tout. Des fois je pense à lui et il me fait pitié. Vivre seul comme un vieux loup, à quoi ça ressemble ?
— Ah ça, évidemment.
— À son âge, il a besoin d’une femme pour s’occuper de lui. Quelqu’un qui lui ferait des petits plats, qui sait tenir un intérieur, le décharger de tous les soucis. Et pas une étrangère mais quelqu’un qui le connaît bien, parce qu’il doit comprendre qu’à quatre-vingt-quatre ans on ne peut plus commencer avec une personne qu’on ne connaît pas. On n’a plus le temps de se connaître, de s’habituer l’un à l’autre. Il va mourir seul dans un coin. Est-ce que c’est une vie, ça ?
— Bien sûr que non, mademoiselle Cora.
— Tu ne me croiras pas, mais il m’arrive de ne pas pouvoir dormir la nuit, tellement je pense à monsieur Salomon tout seul dans sa vieillesse. J’ai le cœur trop sensible, voilà.
— Voilà.
— Remarque, je suis très bien comme je suis. Je n’ai pas à me plaindre. J’ai mon appartement, mon confort. Mais je ne suis pas égoïste. Même si je dois perdre ma tranquillité, j’accepterais de m’occuper de lui, s’il me le demandait. On n’a pas le droit de vivre uniquement pour son propre compte. Des fois, quand je suis restée quelques jours dans mon appartement sans voir personne, je me sens terriblement inutile. C’est de l’égoïsme. Il m’arrive de me trouver assise devant ma table à pleurer, tellement j’ai honte d’être là toute seule à m’occuper de moi-même et de personne d’autre.
— Vous pourriez peut-être travailler à S. O. S. comme bénévole, mademoiselle Cora.
— Il n’accepterait pas, tu penses. C’est dans son appartement et il croirait que je lui fais des avances et que j’essaye de le récupérer. Pour ne rien te cacher, je téléphonais souvent à S. O. S., dans l’espoir de tomber sur lui, mais c’est toujours vous autres, les jeunes, qui répondez. Je suis tombée sur lui une seule fois. J’en suis restée tout émue et j’ai raccroché…
Elle a ri et moi aussi.
— Il a une très belle voix au téléphone, monsieur Salomon.
— C’est une chose importante, la voix, au téléphone.
— Il paraît qu’il collectionne des cartes postales et des timbres-poste et des photos de gens qu’il n’a même pas connus. Je ne sais pas s’il a gardé une photo de moi. Autrefois, il en avait des tas et des tas. Il me découpait même dans le journal et puis il me collait dans un album. Une fois, j’ai eu droit à toute une page dans Pour vous. Il a acheté cent numéros. Il a dû jeter tout ça dehors, à présent. Je n’ai jamais vu un homme aussi rancunier. Évidemment, il était fou de moi, et alors il a dû détruire tous les souvenirs pour ne pas se rappeler. Tu sais, quand on s’est vus pour la dernière fois et qu’il m’a donné l’adresse de la cave où il s’est retiré pour que je vienne le voir, il tenait ma main dans la sienne et tout ce qu’il pouvait répéter, c’était Cora, Cora, Cora. J’ai fait une bêtise, j’aurais dû aller le voir, mais qu’est-ce que tu veux, quand j’ai rencontré Maurice, ça a été le coup de foudre, j’ai perdu la tête. Je ne suis pas le genre qui calcule et qui pense à l’avenir. Si j’avais été maligne, je serais allée le voir deux ou trois fois, juste pour le cas où les Allemands perdraient la guerre. Mais c’est pas mon genre. C’était le moment où j’avais le plus de succès, je chantais partout, j’étais très demandée. Mais il n’y avait que Maurice qui comptait, et rien d’autre. Un jour, il y a un garçon de café qui est venu me dire vous devriez faire attention, mademoiselle Cora, Maurice est un homme très dangereux. Vous aurez des ennuis, après. C’est tout ce qu’il m’a dit et puis il a eu des ennuis lui-même, la Gestapo l’a ramassé. Je me suis un peu renseignée, et c’est là que j’ai appris que Maurice travaillait pour la Gestapo. Mais c’était déjà trop tard, je l’aimais. Les gens ne comprennent jamais qu’on puisse aimer quelqu’un qui ne vous mérite pas. Moi non plus je ne comprends pas maintenant comment j’ai pu l’aimer. Seulement, en amour, il n’y a rien à comprendre, c’est comme ça, on n’y peut rien. C’est pas un truc où on peut faire ses comptes. C’est la plus belle connerie que j’ai faite dans ma vie mais je n’ai jamais été calculatrice. Je vivais comme si c’était une chanson. Et puis, quand on est jeune, on ne s’imagine pas qu’un jour on va être vieux. C’est trop loin, ça dépasse l’imagination. Une fois, je suis passée aux Champs-Élysées à côté de l’immeuble où monsieur Salomon était dans sa cave et j’ai eu du remords. Je me souviens très bien, j’ai même tout de suite traversé. Si tu m’avais dit à l’époque que j’allais avoir soixante-cinq ans et monsieur Salomon quatre-vingt-quatre, je t’aurais ri au nez. Évidemment, j’aurais pu venir le voir, la nuit, lui apporter du champagne et du foie gras, lui demander comment ça allait et s’il avait le moral. J’y ai pensé. Mais tu sais quoi ? Je crois que c’est maintenant seulement que je l’aime vraiment. Avant la guerre, il me couvrait de cadeaux, il était encore jeune, il me flattait, j’aimais aller dans des endroits avec lui, mais ce n’était pas le vrai sentiment. Alors tu comprends que quand j’ai rencontré Maurice et quand ça a été le vrai sentiment, la folie, la passion, quoi, monsieur Salomon, c’était comme s’il n’avait jamais existé. J’avais eu d’autres amants, tu sais. J’étais un peu folle de moi-même quand j’étais jeune. Je me souviens que ce qui me gênait le plus pendant l’occupation, quand je n’allais pas le voir dans sa cave, c’était qu’il était juif. Tu comprends bien que ce n’était pas du tout parce qu’il était juif. Ça m’était bien égal. C’est comme pour Maurice, ça m’était bien égal qu’il était pour les nazis. Un homme est un homme on aime ou on n’aime pas. J’étais trop jeune, je n’ai pas su apprécier monsieur Salomon à sa juste valeur. Il faut la maturité. Mais c’est trop tard. C’est ce qu’il y a de plus bête avec la maturité, ça vient toujours trop tard. Et tu veux que je te dise ? Monsieur Salomon, il n’a pas encore la maturité. Sans ça il y a longtemps qu’il m’aurait demandé de vivre avec lui. Il est aussi vieux que possible, et il a encore des passions, des intensités, des colères noires. Il n’a pas su s’adoucir. Parce qu’enfin, il n’y a pas de doute, il m’aime toujours, et c’est la passion qui le rend si rancunier. S’il ne m’aimait plus comme avant et si ce n’était pas la passion, il y a longtemps qu’il m’aurait demandé de venir vivre avec lui, on aurait eu un arrangement. Ce serait la maturité et le bon sens, chez lui. Mais non, mais non, c’est la passion, la rancune, la colère noire. Tu connais bien son regard : ça brûle là-dedans.
J’ai dit :
— Il y a de la flamme dans l’œil des jeunes gens, mais dans celui du vieillard il y a de la lumière.
Elle parut étonnée.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Monsieur Salomon l’a trouvé dans Victor Hugo.
— En tout cas, c’est un passionné. Il n’a pas su se reconvertir. Je me suis dit pendant longtemps qu’il ne réussirait pas à faire le dur jusqu’au bout, que ça allait s’adoucir, chez lui, et qu’un beau jour, on sonnerait à ma porte, j’irais ouvrir, et il y aurait là sur le palier monsieur Salomon avec un grand bouquet de lilas à la main et il me dirait Cora, tout est oublié, venez vivre avec moi, tout est oublié sauf que je vous aime…
J’ai louché un peu vers mademoiselle Cora et j’ai vu qu’elle n’était pas là, qu’elle souriait dans un rêve. Elle avait un visage de môme, dans l’obscurité, avec sa mèche toute droite sur son front et le sourire naïf qui avait confiance dans l’avenir.
Elle a soupiré.
— Mais non. Il est impardonnable. Tu vois, s’il m’aimait moins, il y a longtemps qu’il se serait arrangé. Si c’était pas la passion, il serait beaucoup moins demandant. Et il a le cœur qui n’a pas su vieillir et c’est ça qui le rend impardonnable. Il ne peut pas me pardonner, comme s’il avait vingt ans et que c’était encore la violence des sentiments, et alors, plutôt crever que de pardonner. Il ne sait pas vieillir. Il ne fait que durcir tout autour, à l’extérieur, comme les vieux chênes, mais à l’intérieur c’est la jeunesse du cœur, ça bouillonne, ça se révolte, ça veut tout casser. Alors il continue à vivre entouré de mes photos et de mes affiches qu’il doit avoir dans un coffre fermé à clé et qu’il sort sûrement la nuit pour les regarder. Si j’étais un peu plus pute, j’irais lui faire la comédie, j’irais lui dire, monsieur Salomon, je sais que vous ne pensez jamais à moi, mais moi je pense à vous tout le temps, j’ai besoin de vous, et je me mettrais à sangloter, si j’étais vraiment pute, je me jetterais à ses genoux, et des fois je crois que c’est ce qu’il attend, ce salaud-là, et je me demande si je ne vais pas le faire un jour, il ne faut pas hésiter parfois à oublier sa fierté, quand c’est pour aider quelqu’un à vivre. Qu’est-ce que tu en penses ?
J’ai aspiré l’air, j’en avais besoin.
— C’est vrai que vous êtes un peu dure avec lui, mademoiselle Cora. Il faut savoir pardonner.
— Mais tu te rends compte que ça fait trente-cinq ans qu’il me traite par le silence !
— C’est un peu de votre faute. Il ne sait pas que vous avez commencé à l’aimer vraiment. Vous ne lui avez pas fait savoir. Je suis sûr qu’aujourd’hui, si les Allemands revenaient, et s’il se retrouvait dans sa cave…
— J’irais avec lui.
— Il faut le lui dire.
— Ça le ferait rire. Tu sais comment il est. Il a un rire, on dirait qu’il balaie tout et qu’on est tous des fétus de paille là-dedans. Des fois, on dirait que le rire est tout ce qui lui reste. C’est terrible de ne pas pouvoir aider un homme qui est si malheureux.
— Quand est-ce que vous avez compris pour la première fois que vous l’aimiez vraiment ?
— Je ne peux pas te dire. C’est venu peu à peu, chaque année un peu plus. Et puis il a été quand même très gentil quand il m’a sauvée de madame pipi et qu’il m’a donné tout le confort et une rente. Je ne pouvais plus lui en vouloir. C’est venu peu à peu. Ce n’était plus la folie et la passion, comme avec Maurice, j’avais changé, ce n’étaient plus les égarements. Je me suis mise à penser à lui de plus en plus souvent. Ça s’est mis à grandir, quoi.
On s’est quittés devant la porte. Elle ne m’a pas demandé d’entrer. Mais on est restés un bon moment sur le palier. J’ai allumé la minuterie trois fois. La deuxième fois, quand j’ai rallumé, j’ai vu qu’elle pleurait. Je n’avais encore jamais reçu tant de tendresse féminine dans les yeux d’une bonne femme qui aurait pu être ma grand-mère. Elle m’a caressé la joue et elle sanglotait, mais en silence, sans faire de bruit. Heureusement ça s’est éteint. J’ai encore dit :
— Mademoiselle Cora, mademoiselle Cora, et j’ai dégringolé l’escalier. J’avais envie de chialer, moi aussi. Mais ce n’était pas de la pitié. C’était de l’amour. Ce n’était pas de l’amour seulement pour mademoiselle Cora, non, c’était beaucoup plus. Oh putain je ne sais pas du tout ce que c’était.