30.

Les paupières baissées, un casque sur les oreilles, Manon écoutait inlassablement les conversations enregistrées dans la journée. Lucie Henebelle, la flic aux boucles blondes, venue la rencontrer à Swynghedauw pour lui parler du Professeur… Turin, de nouveau sur l’affaire… Sa récente agression, dans l’appartement… Cette cicatrice incomplète, dont elle avait si longtemps cherché la signification… La tombe de Bernoulli… Elle se rapprochait de la solution, elle le sentait.

Manon ouvrit soudain les yeux.

Elle s’affola. Une voiture inconnue ! Turin, à ses côtés ! Que se passait-il ? Sa main se porta immédiatement sur la poignée de la porte, mais la feuille A4 scotchée dans l’angle du pare-brise interrompit son geste. Son écriture :

« Direction la cathédrale de Bâle, pour la tombe de Bernoulli.

Tu redouteras ma rage — Eadem mutata resurgo.

Il est normal que tu te trouves dans cette voiture avec Turin. Il s’occupe de l’affaire. Ne réponds pas à ses questions. Bernoulli. Juste Bernoulli… »

— C’est au moins la dixième fois que tu attrapes cette putain de poignée de portière, cracha le lieutenant parisien sans quitter la route des yeux. J’ai verrouillé, pour éviter que tu fasses une connerie. T’es pire qu’un gosse.

Il vida sa canette de Coca, qu’il écrasa d’une seule main et jeta par la fenêtre.

— Pourquoi je m’acharne à te le répéter ? Dans une minute, tu auras oublié, et il faudra tout recommencer. Je ne sais pas comment tu supportes ton état. Ou si, je sais. Tu ne le supportes pas, mais même ça, tu l’oublies.

Un panneau vert « Bruxelles-Luxembourg-Namur ». Il s’engagea sur l’autoroute E411, puis observa sa passagère du coin de l’œil. Les traits d’ange d’abord, la poitrine ensuite, dont les formes bombées arrondissaient son pull.

— Je croyais être guéri de toi, confia-t-il dans un souffle. Je croyais t’avoir oubliée. Du moins, j’ai essayé, j’ai vraiment essayé. Mais… Manon… Te revoir… Tout se réveille… C’est quand même un hasard formidable, non ? Je veux dire là, nous deux, arpentant le bitume, comme à la vieille époque. Au temps où nos journées étaient pleines de rebondissements.

Manon tourna la tête vers la vitre passager, la gorge nouée. Comment avait-elle pu accepter de partir seule avec lui ? Pourquoi n’était-ce pas cette Lucie Henebelle qui l’accompagnait ? Elle effleura discrètement le métal de son téléphone portable dans sa poche. Un malaise grandissant lui serrait le cœur.

— Quand tu m’as abandonné, tu m’as rendu fou, poursuivit-il. Tu…

Elle se tourna vers lui, incapable de contenir le feu de sa colère.

— Abandonné ? Mais de quoi tu parles ? Je n’ai jamais éprouvé le moindre sentiment pour toi, j’ai toujours été claire ! C’est toi qui ne me lâchais pas, qui me harcelais ! À l’époque, j’aurais dû porter plainte ! J’aurais dû raconter que le grand lieutenant Turin n’était qu’un pervers, un voleur de sous-vêtements et un client régulier des prostituées !

Il ricana.

— Mais tu ne l’as pas fait, parce que je continuais à te fournir des informations sur le Professeur. Tu étais pire qu’une droguée. Donnant-donnant, tu te rappelles ?

— Donnant-donnant, répéta-t-elle. Échange de bons procédés.

Elle le regarda fixement.

— Tu t’es fait soigner ?

— Je vais bien, merci de te soucier de ma santé sexuelle.

— Ta maladie des femmes se guérit, tu sais… Tu aurais dû…

Elle vit ses mâchoires se contracter.

— Garde tes leçons pour toi. Les psys, c’est pas mon truc. Ni aujourd’hui, ni jamais. Ne parle plus de ça, t’as compris ?

Manon sentit un tressaillement sous sa peau. Elle avait oublié à quel point ce type était volcanique. Et dangereux.

— Aujourd’hui, les compteurs sont remis à zéro, rétorqua-t-elle sèchement. Ne t’avise surtout pas de me toucher ou je déballe tout. Contente-toi de regarder la route, et emmène-nous là-bas. D’accord ?

Il reprit un ton conciliant, et même étonnamment calme.

— En tout cas, je vois que tu as sérieusement progressé. On pourrait presque te croire normale…

— Je suis normale !

— Si on veut… Au fait, j’ai aperçu ce poster de toi, cette publicité pour les N-Tech…

— Des photos de moi ? Où ça ?

— Tu dois avoir plein d’admirateurs, des tas de gens qui veulent te rencontrer. Tu as bien réussi ta reconversion, loin des mathématiques.

Elle le considéra avec mépris. Décidément, en quatre ans, rien n’avait changé.

— Ma reconversion ? Sais-tu seulement à quoi ressemble mon quotidien ? Sans MemoryNode, je ne suis plus rien ! Mes voisins pensent que je suis folle ou que je me fiche d’eux parce que je ne les reconnais pas ! On me prend pour un être creux, vide, alors que… que tout est encore en moi ! Je bouillonne, Hervé ! Je bouillonne de vie ! Mais que faire, moi qui ne peux même plus ouvrir le gaz sans prendre le risque de faire exploser mon appartement ? Je ne sais jamais ce qu’il se passe autour de moi ! Quel jour sommes-nous ? Matin, soir ? Quel mois ? Est-ce que j’ai déjà mangé, ou ramasse le courrier ? Voilà mes éternelles obsessions. Je n’ai plus d’envies, voyager ou acheter de jolies choses ne me sert à rien. Je vis dans une boîte hermétique ! C’est cela que tu appelles une reconversion réussie ?

Il tenta de lui caresser le visage, mais elle le repoussa vivement. Il retint son bras pour ne pas la cogner.

— Puisque tu t’es enfin décidée à me parler, lui envoya-t-il, tu pourrais peut-être m’expliquer ce qu’on va foutre en Suisse ?

Elle pointa la feuille A4.

— « Eadem mutata resurgo. » « Changée en moi-même, je renais. »

— Me voilà super avancé.

— Si tu pouvais rester agréable, cela faciliterait les choses. « Eadem mutata resurgo » est une citation très connue dans les communautés mathématiques, inscrite sur la tombe de Jacques Bernoulli. Elle concerne les spirales.

— Encore ces fichues spirales ?

— Qu’on leur fasse subir une rotation, qu’on les agrandisse ou qu’on les rapetisse, elles restent toujours identiques à elles-mêmes, elles renaissent à l’infini. C’est le sens de « Eadem mutata resurgo ». Ces figures parfaites ont fasciné le mathématicien suisse jusqu’à sa mort, il leur a même consacré un traité, Spira mirabilis.

— C’est bien beau tout ça. Et alors ?

— Et alors ? Rappelle-toi le message, inscrit dans la maison hantée de Hem !

— Parce que tu te rappelles maintenant, toi ?

— J’ai appris, je…

— Je n’y étais pas dans ta maison, je te signale.

— « Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage ». « Tu redouteras ma rage » est l’anagramme exacte de « Eadem mutata resurgo », sauf qu’il faut changer l’un des « r » en un « m ». « Si tu m l’r ». D’une manière ou d’une autre, même sans cet… étranglement, le Professeur savait que je résoudrais cette énigme. Il cherche à nous conduire là-bas. Il a quelque chose à nous montrer.

Turin émit un sifflement d’admiration.

— Décidément, tu m’en boucheras toujours un coin. T’es une nana prodigieuse.

Il réfléchit un temps, se remémorant sa conversation avec Henebelle. L’hypothèse du Professeur d’un côté, de l’agresseur de l’autre, avec le protecteur, au centre. Trois individus qui se tiraient apparemment dans les pattes.

— Mais… quel serait l’intérêt pour le Professeur de nous emmener là-bas ? Pourquoi il se mettrait volontairement en danger en nous aidant quatre ans plus tard ?

— Je l’ignore. Mais en tout cas, il n’agit certainement pas pour notre bien ou notre confort. Le message dit bien : « tu redouteras ma rage ». Cherche-t-il à nous entraîner dans l’un de ses pièges ? À nous mener vers une autre victime ?

Manon bâilla et plaqua l’arrière de son crâne contre l’appuie-tête.

— Et maintenant, si tu permets… Je ne sais pas depuis quand je n’ai pas dormi, mais je suis fatiguée. Et quand je suis fatiguée, je dors.

— Parlons encore un peu… Tu ne veux pas connaître ma vie de ces quatre dernières années ? Savoir comment j’ai évolué dans ma carrière ?

— Tu peux parler des heures et des heures, je ne noterai rien. Je me fiche royalement de ta vie.

De nouveau les écouteurs, les conversations enregistrées. Turin serra le poing. Cette garce se foutait de sa gueule.

Les rayonnements orangés des lampadaires explosaient sur le pare-brise en étoiles diffuses. Les bandes blanches défilaient sous les roues. Soudain, à droite, un panneau.

Une aire de repos, à dix kilomètres.

Turin s’attarda sur le visage de Manon. Tout remontait à la surface. L’objet de ses rêves les plus secrets, de sa douleur, de ses obsessions nocturnes se tenait là, à ses côtés. Il se mit à l’imaginer nue, la poitrine offerte, oscillant contre lui.

Un torrent brûlant se déversait dans ses artères. Oui, il était malade. Malade des femmes, de la baise, des putes. Malade de Manon. Du sexe. Toujours plus. Il avait voulu se guérir, ou tout au moins freiner ses élans en intégrant la Crim. S’éloigner de la tentation qui plane sur les flics des Mœurs. Travailler sans cesse, affronter le pire, jusqu’à ne plus distinguer la nuit du jour. Mais tout cela n’avait servi à rien. Les pulsions enflaient, là, en lui, toujours plus violentes.

Il la contempla encore, sans se lasser. Il pouvait la posséder si facilement. Maintenant, sur cette aire d’autoroute. Aller jusqu’au bout, sans aucun risque. Pourquoi se priver ? Il n’y aurait pas une âme. Ou peut-être un ou deux voyageurs qui, d’ici quelques minutes, découvriraient un couple enlacé dans une voiture. Entités anonymes qui repartiraient vers nulle part, sans chercher à comprendre.

Le changement de direction éveilla Manon. Turin, à sa gauche… La peur… Le geste vers la poignée… La feuille A4, qui freine son mouvement et la rassure. Ainsi, ils allaient en Suisse… à Bâle. Bernoulli. Elle ôta son casque.

— Qu’est-ce que tu fais ? Depuis combien de temps roule-t-on ?

— Deux heures. Pause pipi, si tu veux.

— Ça va aller…

Dans un ronflement tranquille, le véhicule dépassa une station-service qui paraissait flotter dans l’air, tel le vaisseau de lumière de Rencontre du troisième type. Ils s’avancèrent vers le parking destiné aux véhicules légers.

Manon fronça les sourcils.

— Les toilettes sont de l’autre côté, me semble-t-il.

— Pas besoin, un arbre me suffira. Si ça te tente, il y a des biscuits dans le coffre, fit Turin en enfilant son cuir. J’arrive…

Manon se frotta les mains l’une contre l’autre et regarda longuement autour d’elle à travers les vitres. Le parking était presque désert, seuls quelques camions au loin. Un décor sordide. Elle se mit à frissonner.

Le coffre se rabattit violemment. La jeune amnésique sursauta. Panique instantanée.

La main sur la poignée, la feuille A4. Direction Bâle, avec Turin. Turin ? Pourquoi lui ?

Elle jeta un œil dans le rétroviseur. Personne. Elle défit sa ceinture de sécurité et se retourna. Le bitume, les camions immobiles sur la gauche, la masse noire des arbres sur la droite, et deux ou trois points lumineux s’éloignant sur l’asphalte.

Où était Hervé Turin ?

— Hervé ? se surprit-elle à crier, soudain en proie à des bouffées d’angoisse.

Peut-être parti aux toilettes, ou en train de fumer une cigarette. Sûrement même.

Elle voulut allumer la radio pour se rassurer, mais l’appareil n’émit aucun son. Pas de clé sur le contact. Cela était-il normal ? Pourquoi se trouvait-elle seule dans une voiture inconnue, en pleine nuit ? Où s’était elle encore échouée ? Comment ? Pourquoi ?

Tout se mit à tourner. Elle plaqua ses mains sur ses oreilles.

Au moment où elle se décida à ouvrir la portière, à courir en direction des camions, le lieutenant réapparut, le perfecto sous le bras, et pénétra dans l’habitacle.

— Qu’est-ce que je fiche ici ? grogna Manon. Tu aurais dû me laisser un mot ! Je croyais que… Ne recommence plus jamais !

Il ébouriffa ses cheveux noirs. Manon aperçut une lueur malsaine dans ses yeux.

— Je pourrais recommencer dans cinq minutes, si je voulais. Puis dans dix. Sortir me cacher, t’observer, comme à l’instant, et revenir t’effrayer. M’amuser avec toi.

— M’observer ? Qu’est-ce que…

— Je pourrais rester ici des plombes, et te dire que nous venons d’arriver, à chaque fois. Je pourrais te raconter les pires saloperies. Te traiter de sale pute, par exemple, ou alors…

Il fouilla dans sa poche et agita un morceau de dentelle noire.

— Te forcer à bouffer ta propre petite culotte, mais…

D’un geste très vif, il claqua son poing sur le tableau de bord.

— Bouh ! hurla-t-il en cachant le sous-vêtement.

Manon bondit sur son siège, haletante.

— Qu’est… Qu’est-ce qu’il se passe ? Que fait-on ici ?

— Pipi. Tu ne te souviens pas ?

Elle se retourna dans tous les sens. Pourquoi son cœur battait-il si vite ? Et cette suée, partout sur son corps ?

— Où sommes nous ?

Il se mit à lui caresser la cuisse. Elle lui attrapa fermement le poignet.

— À quoi tu joues ? N’essaie même pas !

— Tu ne peux pas savoir ce que je ressens. C’est… pire que la gangrène. Ce besoin de… posséder la chair des femmes. Tu sais, je crois qu’il manquait peu de chose pour que je bascule de l’autre côté. Du côté sombre…

Il dégagea sa main et lui agrippa la nuque.

— La limite est tellement fragile. Je comprends si bien ces enfoirés que je traque… Je me sens si proche d’eux, parfois…

— Lâche-moi !

La crainte filtrait dans le vibrato de sa voix. Elle, seule avec un obsédé qui avait déjà tenté de la violer. Cela lui paraissait hier.

Tout recommençait. Le monstre Turin se réveillait. La face noire de l’être.

Sans qu’il puisse réagir, elle lui envoya un coup de coude en pleine figure et se jeta sur la portière.

Tous ses sens se braquèrent sur un seul objectif : la fuite.

Brusquement, sa main se figea sur la poignée.

Ses veines saillirent sur ses bras, ses globes oculaires se révulsèrent tandis que ses muscles se contractaient avec une tension inimaginable.

Une forte lumière bleue. Des crépitements électriques.

Elle voulut hurler. Mais pas un cri ne parvint à franchir ses lèvres.

Malgré ses efforts, elle se sentit subitement incapable de remuer le petit doigt. Sa langue pendait légèrement entre ses dents. Impossible de la rentrer dans la bouche.

Paralysée.

Mais consciente.

De nouveau le noir, l’isolement.

— Le dernier Taser, murmura Turin en essuyant le sang qui coulait de son nez. 50 000 volts pour une paralysie d’un bon quart d’heure. Ni traces, ni séquelles physiques. Pas mal comme joujou, non ?

Aucun mouvement du côté des camions. Pas de lumière, pas un bruit, rien.

Il sortit, réapparut côté passager et allongea Manon sur la banquette arrière.

— Tu m’as fait mal, sale pute. Tu m’as vraiment fait mal !

Il alla ensuite récupérer une trousse de secours dans le coffre et se colla un pansement sur le nez. Puis il revint se coucher sur Manon, verrouilla les portières, et lui ôta son pull, avant de plonger sa langue dans la bouche immobile de la jeune femme.

Manon ne put même pas fermer les yeux.

— Je ne vais pas te pénétrer, lui chuchota-t-il en lui léchant le lobe de l’oreille, mais juste faire un truc entre les seins. Me déverser sur toi…

Il déboutonna sa braguette, lentement, semblable au bourreau préparant son office.

— Puis je te rhabillerai, te remettrai devant, et je quitterai cette aire tranquillement. Tu ne te souviendras de rien.

Une larme coula sur la joue de Manon et vint mourir sur la banquette. Le tissu l’absorba, comme si elle n’avait jamais existé. Bientôt, rien n’aurait existé. Turin allait posséder sa chair, engloutir cette partie intime de son esprit qu’on protège jusqu’à la mort, et qui a le pouvoir de briser l’être au moment où elle se brise elle-même. La définition amère d’un viol.

Deux minutes durant lesquelles Manon prendrait la mesure de chaque geste, de chaque frottement. Elle oublierait, certes, mais rien ne pourrait empêcher que l’enfer du moment n’ait existé.

— Je sais où tu habites maintenant, et j’ai le prétexte du Professeur pour rentrer chez toi aussi souvent que je le souhaite. Quel fantastique coup du sort…

Il lui retira son chemisier, son pantalon, puis dégrafa son soutien-gorge, qu’il attrapa avec les dents. Il caressa ses seins avant d’y plonger son visage en feu et se mit à lui sucer les tétons. Puis, lentement, sa langue effleura les scarifications.

— Tu n’as jamais voulu de moi, ma puce… Tu t’es bien foutue de ma gueule à l’époque. Mais à partir d’aujourd’hui, tu seras le plus parfait des objets sexuels. Le chemin de ma guérison.

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