32.

— Lieutenant Turin ?

— Oui.

— Henebelle à l’appareil. J’ai essayé de joindre Manon, mais elle a dû éteindre son portable. Je venais aux nouvelles.

Lucie s’engagea dans la cuisine, le téléphone calé entre l’oreille et l’épaule. Elle sortit les bols du micro-ondes, les plaça devant Clara et Juliette, déjà habillées, et tira un paquet de céréales de l’étagère.

— On a eu un petit… problème ici, avoua Turin entre deux respirations.

Lucie s’immobilisa, les biberons sales de la veille dans les mains. Quelque chose, dans la voix de Turin, laissait présager le pire.

— Quel genre de problème ?

— C’est Manon… Elle a… disparu.

Lucie lâcha brusquement les biberons dans l’évier et crispa ses doigts autour du portable.

— Qu’est-ce que vous me racontez ?

Au bout de la ligne, la voix du flic, rauque, saccadée, caractéristique d’une gorge goudronnée.

— Juste un moment… d’inattention. Elle est pire qu’un gosse. Je fonce… en direction de la gare, on ne sait jamais. Écoutez… il faut à tout prix mettre la main sur… Frédéric Moinet.

— Frédéric Moinet ? Qu’avez-vous découvert ?

— Manon et lui sont déjà venus sur la tombe de Bernoulli.

La nouvelle fit à Lucie l’effet d’un coup de poing sur la tempe.

— Bon sang Turin ! Vous êtes sûr ?

— C’est là qu’il l’a scarifiée… Le message concernant les moines… en septembre dernier… dans la cathédrale.

Juliette profita de l’inattention de sa mère pour bombarder le bol de Clara de corn flakes. Lucie les laissa se débrouiller et se précipita hors de la cuisine, une main sur l’oreille.

— Incroyable ! Il a prétendu que ça s’était passé ici, dans son appartement ! Avec une histoire démente de boule de feu ! J’ai vu les journaux !

— Il vous a roulée dans la farine. C’est un putain de menteur… C’est lui qui manipule sa sœur… Il manipule… tout le monde.

— Mais…

— Écoutez-moi attentivement ! La spirale de Bernoulli comporte sept croix, des croix qui auraient été gravées… voilà cinq ans environ, par le Professeur en personne, je pense…

— Des croix qui représenteraient les meurtres ? Les six meurtres passés et celui de Dubreuil ?

— Peut-être… La première fois où Manon est venue ici, elle a dû comprendre la signification de ces signes, et… je sais, c’est dingue, mais je suis persuadé que face à sa découverte elle a voulu sur-le-champ l’inscrire dans sa chair. Elle avait sûrement des soupçons… La peur qu’on efface les données de son N-Tech, ou qu’on lui… vole ses notes écrites… Ça devait être une information primordiale… Et je crois que… le frère l’en a empêchée… Ou, plutôt, il a… comment dire…

— Trafiqué le message !

— Exactement… Le sacristain qui gardait la cathédrale a affirmé que Frédéric agissait contre la volonté de Manon… Cet enfoiré n’a d’ailleurs pas non plus hésité à cogner le pauvre gars…

Tout s’éclaira dans l’esprit de Lucie.

— Et c’est pour cette raison que Manon ne comprend pas cette phrase ! Il fallait qu’elle reparte de Bâle avec quelque chose, une piste, alors… il l’a charcutée pour lui donner le sentiment qu’elle avait accompli sa mission ! Il l’a trompée ! Il nous a tous trompés !

— Vous avez sans doute raison. Mais je crois qu’aujourd’hui… Manon a de nouveau pigé le sens de ces croix… Et qu’elle est partie se fourrer directement dans les embrouilles…

— C’est pas vrai !

— Il y a un autre truc curieux…

— Quoi encore ?

— Cette phrase… inscrite dans la maison de Hem. « Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage »… Je crois que Manon en a compris le sens. « Tu redouteras ma rage » est l’anagramme presque exacte de « Eadem mutata resurgo », « Changée en moi-même, je renais », l’épitaphe gravée sur la tombe de Bernoulli. Ce qui implique que… le Professeur voulait la conduire à Bâle…

Lucie se posa la main sur le front et la retira aussitôt à cause de son arcade sourcilière douloureuse.

— Mince ! Y a rien de logique là-dedans !

— En effet… Si on suit notre idée, alors ça signifie que le Professeur aide Manon, et que le frère brouille les pistes. Dites-moi… le type que vous avez poursuivi dans le Vieux-Lille… Il pouvait s’agir de Frédéric Moinet ?

Lucie répliqua immédiatement :

— Non, non… il était bien plus petit. Comme vous. Enfin, je crois… Il faisait très sombre…

Elle jeta un œil sur sa montre. Bientôt 8 heures du matin. Plus qu’un quart d’heure avant le départ pour la maternelle.

À l’autre bout du fil, coups de klaxon et fracas de pluie.

— Je vous laisse ! hurla Turin. On se tient au courant… Mais… retrouvez le frère… avant qu’il ne soit trop tard.

— Attendez ! Vous n’avez pas tenté de comprendre ? Ces croix ? La spirale ? Donnez-moi un indice !

— Le sacristain disait que Manon tenait une carte routière de France entre les jambes, cette nuit-là. Je pense qu’aujourd’hui elle a de nouveau repéré l’endroit où elle voulait se rendre… Et elle est probablement partie y rejoindre le pourri qui cherche à l’éliminer… Trouvez le frère !

Il raccrocha.

Lucie resta figée, secouée, le portable à la main.

Frédéric Moinet, son profil Meet4Love idéal, s’était moqué d’elle en beauté. Elle se rappelait encore sa voix calme et tranquille, ses mots en apparence si sincères…

Trahir sa propre sœur, la tromper, des années durant. Aller même jusqu’à la mutiler pour l’éloigner de la vérité… Pourquoi ?

La flic essaya une nouvelle fois le numéro de Manon. Elle abandonna un message sur le répondeur : « Ici Lucie Henebelle, le lieutenant de police qui vous aide dans cette enquête. Ma photo se trouve dans votre N-Tech. Rappelez-moi le plus vite possible, je vous en prie ! C’est très urgent ! »

Les filles piaillaient dans la cuisine. L’un des deux bols venait de se déverser sur la table.

— Juliette ! Bon sang !

— C’est pas moi ! C’est Clara !

— C’est toujours ta sœur ! Et c’est elle aussi qui tient des céréales dans sa main ?

Lucie s’empara du pack de lait et en versa dans un mug propre.

— Eh bien, tu boiras ton lait froid ! Tu ne connais pas ta chance d’avoir une sœur ! Je veux que tu arrêtes de la diriger, de l’accuser ! D’accord ?

— D’accord maman.

— Dépêchez-vous, on va encore se mettre en retard ! On part dans cinq minutes !

Les petites s’écrasèrent et obéirent instantanément. Après un rapide coup d’éponge, Lucie vérifia le contenu des sacs d’école, les plaça devant la porte d’entrée, avec les deux blousons, et resta là quelques secondes, coupée du monde, à réfléchir.

La première fois, en s’emparant du couteau, Frédéric n’avait pas cherché à protéger sa sœur de l’automutilation ou du suicide, il avait en fait voulu l’empêcher d’inscrire « Bernoulli » sur son corps, pour éviter qu’elle n’aille en Suisse.

Cependant, d’une manière ou d’une autre, Manon était parvenue à remonter la piste jusqu’à Bâle. Peut-être à la suite d’une autre crise d’étranglement. Alors, face à sa détermination, sa hargne, Frédéric s’était rendu compte qu’il n’était plus possible de l’empêcher d’agir et il avait décidé de l’accompagner pour la surveiller.

Et là, après la découverte de la spirale avec ses croix, elle avait probablement compris quelque chose d’important qu’elle avait voulu marquer dans sa chair. Frédéric avait alors essayé de maîtriser la situation, il lui avait pris le scalpel des mains pour transformer le message. « Rejoins les fous, proche des Moines » : une formule assez intrigante pour détourner sa sœur de la tombe de Bernoulli et assez floue pour qu’elle ne puisse pas en saisir le sens.

Mais la mémoire du corps, l’étranglement l’avaient de nouveau conduite à Bâle. Et, apparemment, elle avait compris pour la seconde fois.

Frédéric Moinet avait voulu contrôler le destin de sa sœur. Lui faire ignorer la mort de sa propre mère. La ramener à Lille. Vivre dans l’appartement juste à côté, pour mieux la surveiller, la manipuler. Rentrer et sortir de chez elle au gré de ses envies. Trafiquer les données de son N-Tech. Effacer, ajouter, modifier. Tout mettre en œuvre pour la protéger. Et, aussi, l’empêcher d’approcher la vérité. Manon avait sans doute senti cela, sans réellement le savoir. D’où la raison de la panic room et du coffre-fort avec les codes secrets.

En tout cas, cette vérité effrayait Frédéric. Une vérité que le Professeur cherchait à exposer en aidant Manon. Ou en se servant d’elle.

Incompréhensible. Et plus incompréhensible encore si on tenait compte de l’homme aux bottes, ce cambrioleur de retour trois années plus tard…

Une seule certitude dans cette histoire : la mathématicienne amnésique, où qu’elle se cache, se trouvait en très grand danger.

Et en était parfaitement inconsciente.

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