Jamais la pluie qui s’abattait sur les champs alentour ne laverait les drames sordides perpétrés des années plus tôt. Lucie regroupa ses mains au-dessus de son volant dans un grand souffle libérateur.
Tout était terminé.
Assise à côté d’elle, Manon considérait depuis leur départ la feuille de papier posée sur ses genoux. Sa tête lui faisait affreusement mal, ses yeux lui brûlaient. Elle essuya les perles qui roulaient sur ses joues et dit en gémissant :
— Non, pas Frédéric… Pas mon frère… Dites-moi que ce n’est qu’un mauvais rêve…
Lucie lui lança un regard où se mêlaient la lassitude et la compassion, la peine et le dégoût. Elle reprit une nouvelle fois :
— J’aimerais bien, Manon. J’aimerais tellement. Mais… il a fait partie du Professeur, de ceux qui ont commis le pire. Il va falloir vivre avec. Je suis sincèrement désolée…
Manon observa ses mains, ses longues mains tremblantes, qu’elle ne contrôlait plus, ses mains qui voulaient arracher, frapper, détruire.
— Non… Non… Non… répétait-elle.
Après une longue hésitation, elle baissa les paupières, inspira amplement et chiffonna le résumé des événements de ces dernières heures, cette escalade de démence absolue.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? s’étonna Lucie, qui avait mis un temps considérable pour tout rédiger.
Manon ouvrit la fenêtre et, dans un geste de désespoir, lâcha la boule de papier dans le vent.
— Mais Manon ! Pourquoi ? Pourquoi ?
— Pas Frédéric… Pas lui…
Elle agrippa ses cheveux et se mit à hurler :
— Comment voulez-vous que j’apprenne une chose pareille ? Que mon propre frère a… a fait assassiner ma sœur ? Que lui-même a tué ? Qu’on lui a ouvert la poitrine ? C’est… C’est au-delà de mes forces ! Personne ! Aucun être humain ne peut vivre ce que je vis ! J’aimais mon frère ! Et il m’aimait !
Lucie garda le silence.
— Mais dites quelque chose ! s’écria Manon, hors d’elle. Dites quelque chose !
La jeune flic sentit les larmes inonder ses yeux.
— Que veux-tu que je te dise ? Que tu as raison ? Que tu as tort ? Je… Bon sang Manon, je ne suis pas Dieu !
Aux larmes s’ajoutait à présent le ton de la révolte.
— Ce n’est pas moi qui vais bâtir ton existence ! Qui vais te guider dans tes décisions ! D’un côté, tu as le choix d’ignorer ! Il suffit que tu notes quelques mots, qui peuvent tout changer. Apprendre que le Professeur était un assassin de la pire espèce, un déséquilibré, mort en se suicidant ! Que cette histoire s’est bien terminée, comme dans un bon film ! Qu’importe ! Tu aurais la conscience tellement tranquille !
Elle reprit son souffle avant de continuer :
— Mais de l’autre, tu as enfin la possibilité de connaître la vérité, de comprendre pourquoi ta sœur et tous ces pauvres innocents ont été assassinés. C’était ton but, non ? Voilà plus de trois ans que tu t’éreintes dans cette traque ! MemoryNode, tes cicatrices, tes recherches, tes nuits blanches ! J’ai failli y rester pour toi ! Me noyer, laisser derrière moi deux orphelines ! Tu imagines ?
— Je…
— Et aujourd’hui, tu peux connaître la vraie vérité, pas ta vérité, et tu la refuses ? C’est toi-même qui disais que les souvenirs font ce que nous sommes, nous donnent une raison de vivre ! Qui seras-tu Manon, si tu te fabriques un faux passé ?
Manon tenta de refouler ses sanglots. Tout se bousculait en elle, à une vitesse prodigieuse.
— Je… Je vis peut-être déjà avec un… un passé qui n’est pas le mien, bafouilla-t-elle, que je me suis fabriqué pour… que tout aille bien… J’évolue peut-être… dans une bulle… Tout ceci, ce qui gravite autour de moi n’a peut-être jamais existé. Je ne sais pas… Je ne sais plus…
Cette fois, Lucie ne rompit plus le silence. Le lent anesthésique de l’oubli allait de nouveau envelopper la jeune mathématicienne, la détacherait de la réelle valeur des choses. Elle n’en garderait aucun traumatisme, pas la moindre trace mnésique. Juste une sensation de vide, une impression somme toute tranquillisante. Qu’allait-elle devenir ? À qui se raccrocherait-elle, sans le soutien de son frère ? Continuerait-elle à traquer le Professeur, à tourner en rond, à vivre une histoire sans fin ?
Lucie éprouva la brutale envie de tout casser dans ce monde tellement déséquilibré.
Dans le faisceau des phares se dessina le contour d’un panneau routier.
— J’aimerais que vous m’accordiez une faveur, demanda Manon. Je voudrais faire un saut à Caen. J’ai besoin de voir ma mère…
Elle regarda Lucie.
— J’ai mal au crâne… Pourquoi j’ai pleuré ? Qu’est-ce que cela signifie ? Et vous ? Vos yeux en larmes ? Pourquoi ?
La flic soupira et s’essuya les yeux.
— C’est une longue histoire… Je te la raconterai plus tard…
Manon se mit à fouiller dans ses poches, la boîte à gants, les rangements latéraux.
— Mon N-Tech ! Où est-il ?
— Cassé… Il est cassé…
— Cassé ? Mais…
— Fais-moi confiance, dit Lucie avec tendresse. Tu sais que tu peux me faire confiance, tu sais ça ?
— Je… Oui, je sais… Alors, pour ma mère ? Elle nous préparera quelque chose, avant qu’on reprenne tranquillement la route ! Et puis, vous avez l’air franchement fatiguée. Je conduirai sur la fin du trajet.
— C’est que… Je suis… Je suis vraiment pressée de rentrer… Mes jumelles m’attendent…
— Ah, vos jumelles ! Oui, je sais. Vos petites filles…
Lucie avait envie d’exploser, de crier que Marie Moinet croupissait sous terre, que sa maison avait été vendue. Que Manon aurait dû apprendre la mort de sa mère, malgré la souffrance, les efforts nécessaires pour le faire. Qu’on ne peut pas garder que le meilleur. Car c’est le pire qui régule une vie, qui forge l’existence et rend les êtres forts.
— Je comprends… fit Manon. Ce n’est pas grave… Je reviendrai avec Frédéric. Ça doit faire longtemps qu’on n’est pas allés lui rendre visite.
Et elle continua à poser des questions, et Lucie à répondre sans entrain. Manon ne se rappelait même plus de l’arrivée de Turin sur l’enquête, de leur route commune vers Bâle, moins encore qu’il avait profité d’elle. Tout était perdu, évanoui quelque part. Un jour, d’autres Turin débarqueraient dans sa vie… Et tout recommencerait… La spirale…
Sans trop savoir pourquoi, Lucie songea au jeune Michaël, frappé du syndrome de Korsakoff, dont la seule place restait, en définitive, l’hôpital psychiatrique. Là où il vivrait en sécurité, avait confié Vandenbusche. Manon, malgré son intelligence et toute sa volonté, finirait-elle un jour dans ce genre d’établissement, parmi les schizophrènes et les suicidaires ?
Abattue, démontée, Lucie décrocha néanmoins son téléphone qui vibrait sur le tableau de bord.
C’était Kashmareck.
Les quatre autres avaient été arrêtés.
C’en était fini du Professeur, pour toujours.
Et Manon constatait, en s’observant dans le rétroviseur central :
— C’est bizarre, cette coloration rousse… J’ai vraiment de drôles de goûts, parfois…
À Dunkerque, Clara et Juliette se ruèrent dans les bras de leur mère. Lucie, épuisée après une nuit blanche au volant, les serra contre elle, émue. Il s’en était fallu de si peu pour qu’elle se noie dans la grotte.
En début d’après-midi, sur le trajet du retour, les filles ne cessèrent de parler, de raconter les petites choses de leur vie. Lucie les écouta, leur répondit, mais alors que Lille se rapprochait, elle ne put s’empêcher de replonger progressivement dans ses pensées. Obsédée par la Chimère, elle redoutait de retrouver son appartement.
À peine s’était-elle garée devant chez elle qu’elle aperçut des étudiants en train de fumer sous le porche de l’entrée. Elle prit ses jumelles, une dans chaque bras, et avança dans le hall, la tête baissée. Rentrer, se cloîtrer, le plus vite possible. Ne pas avoir à affronter leurs regards. Pas maintenant. Tout tournait tellement en elle. Elle ne se rendit même pas compte de la présence d’Anthony dans le groupe.
Sans un mot, Lucie récupéra la nouvelle clé auprès de la concierge et s’enferma à double tour.
La vue du verre brisé, dans sa chambre, lui porta un coup supplémentaire au moral. Elle se précipita vers sa petite armoire, comme si, au fond d’elle-même, elle espérait un miracle.
Mais le meuble était bel et bien vide.
La jeune femme s’écroula sur son lit, tandis que Clara et Juliette retrouvaient leur chambre, leurs jouets, leur univers ludique. Si heureuses dans leur cocon.
Soudain, on frappa à la porte. Juste un coup. Lucie tourna lentement la tête, puis se leva, un mouchoir à la main. Elle ouvrit pour ne découvrir que le vide du couloir, s’avança, rejoignit les étudiants dans le hall, parmi lesquels elle reconnut Anthony, et demanda :
— Vous n’avez vu personne sortir ? Là, maintenant ?
Elle obtint le silence pour seule réponse. Après un échange de regards, l’un des garçons osa enfin :
— Non, personne n’est sorti…
Lucie serra ses deux poings.
— Vous allez me harceler comme ça longtemps ?
— Vous harceler ? Mais qui vous harcèle ici ? Ça ne va pas, madame ?
Elle partit à reculons, sans comprendre. Alors, ce coup sur la porte ? Juste un jouet qui tombe ? Une farce de ses filles ? Probable.
Dans sa cuisine, elle se versa un grand verre de jus d’orange qu’elle ne réussit même pas à avaler. Trop nauséeuse. Tout à l’heure, elle irait chercher Manon à l’hôpital et la raccompagnerait chez elle, impasse du Vacher. Tout promettait d’être vraiment compliqué. La mort de Frédéric… son implication dans les meurtres du Professeur… Les arrestations en série… Cette folie…
Mais Lucie faisait confiance à Vandenbusche. Il saurait prendre les bonnes décisions quant à l’avenir de sa patiente… La liberté, ou alors…
Ce soir également, Lucie obtiendrait les dernières conclusions de l’enquête. Savoir qui, parmi les quatre interpellés, avait enlevé Manon et tué Dubreuil. À moins qu’il ne s’agisse d’Ardère ou en définitive de Frédéric. Dans ce cas, le « pourquoi » resterait sans doute en suspens pour toujours.
Lucie inspira. Aux autres de trouver les réponses à présent. Son rôle s’arrêtait là.
D’un mouvement lent, elle fit tourner le jus d’orange sur lui-même, puis regarda longuement dans le vide. Tout à coup, elle posa avec fermeté le verre sur la table, se leva, se rassit, se leva de nouveau.
Une fois dans le hall, elle appela :
— Anthony ?
L’étudiant releva la tête.
— Oui ?
— Viens, s’il te plaît.
— Pourquoi ?
— Viens, dépêche-toi !
Il chercha un soutien dans les yeux de ses amis, qui détournèrent le regard. Alors il s’approcha, la démarche hésitante.
— Madame, écoutez… On a vu les policiers, chez vous. On sait que votre porte a été forcée, mais ce n’est pas moi qui…
— Peu importe si c’est toi ou un autre. Je veux juste te parler.
Le jeune homme suivit Lucie dans l’appartement. La vue des gamines dans leur chambre le rassura. Rester seul avec cette folle… Pas question…
Direction la cuisine. La flic ferma la porte donnant sur le salon.
— Vous pouvez pas laisser ouvert ?
— Assieds-toi…
Anthony obéit, les mains moites. Lucie s’installa sur une chaise en face de lui.
— Je sais que l’un de vous a volé le contenu de mon armoire. Que vous êtes tous au courant.
Anthony répéta, en baissant les yeux :
— Ce n’est pas moi qui…
— Peut-être, peut-être pas, qu’est-ce que ça change ?
La voix tremblante de Lucie fit place à un interminable silence. Anthony ne savait plus où se mettre. La jeune femme finit par reprendre :
— Je… Je ne veux pas que vous racontiez des bêtises. Alors, je vais te dire la vérité, que tu rapporteras aux autres. Je peux compter sur toi ?
Anthony acquiesça. D’un geste rapide du bras, il essuya la sueur sur son front.
Le silence, de nouveau. Lucie peinait à commencer son récit. Rouvrir la cicatrice, des années plus tard… Laisser affleurer son passé, sans fermer les barrières, sans rien refouler…
— Dans cette armoire se trouvaient deux échographies. Tu les as bien vues… Je me trompe ?
— Euh… J’ai vu celle de vos jumelles, mais…
— Ce n’étaient pas mes filles. Ces échographies me viennent de ma mère…
Anthony eut un léger recul de surprise.
— Votre mère ? Vous voulez dire que…
— L’une des deux jumelles, c’est moi… J’avais trois mois et je mesurais moins de dix centimètres… Et sur la seconde échographie, j’ai cinq mois… Mes membres avaient grossi. Tu as dû voir les petites mains, les doigts… la masse sombre du crâne, les os de la colonne vertébrale.
— Oui, oui, mais… c’est pas moi, je vous jure… Et puis j’y comprends plus rien. On croyait que c’était un troisième enfant sur l’autre échographie… Un enfant qui…
— Que j’aurais découpé en morceaux par exemple, et conservé dans un bocal, c’est ça ?
— Non, c’est pas ça… Mais il n’y a qu’un bébé sur cette échographie ! Où se trouve votre…
Anthony ne termina pas sa phrase, soudain frappé par l’évidence.
Lucie le regarda droit dans les yeux.
— Eh oui Anthony, entre le troisième et le cinquième mois ma jumelle avait disparu. Je l’avais purement et simplement… absorbée. J’ai dévoré ma sœur…
Elle se prit la tête dans les mains, incapable de continuer de parler. Elle revit la chambre d’hôpital, se rappela ces bandages, autour de son crâne, les visages des médecins, les sons, les couleurs, les odeurs écœurantes… Puissance de la mémoire… Manon avait tellement de chance, parfois, de pouvoir choisir.
Péniblement, elle chuchota enfin :
— Dans le petit récipient, il y a… une mèche de cheveux, deux ongles et… et trois dents, qui baignent dans un liquide verdâtre. Je les ai mélangés à du formol… On avait retrouvé tout ça sous mon crâne, à l’intérieur d’une excroissance, ce que les médecins appellent un kyste dermoïde intra-cérébral.
Anthony se sentait de plus en plus mal à l’aise. D’un geste hésitant, il plongea la main dans la poche de son jean.
— Euh… J’ai du mal à vous suivre… Vous voulez un Kleenex ?
— Non. Écoute-moi Anthony… Quand… Quand j’ai découvert la vérité, j’ai fait toutes les recherches possibles et imaginables… La majeure partie des kystes dermoïdes se forment très tôt, au stade embryonnaire… Ce qu’il se passe, c’est que… l’ectoderme, un feuillet externe de l’embryon dont, plus tard, dérivent divers éléments comme la peau, les cheveux, les dents, se trouve enfermé à l’intérieur d’autres tissus… Mais cet enfermement n’empêche pas l’ectoderme d’évoluer… Et cela entraîne l’accumulation de substances impossibles à évacuer. Elles constituent ce fameux kyste dermoïde… Généralement, il se développe dans l’utérus… Mais en ce qui me concerne, il… il a grandi sous la boîte crânienne… Les douleurs sont apparues à l’âge de la puberté. J’avais seize ans au moment de mon opération.
— C’est horrible ce que vous racontez… Des ongles, des dents, là, dans la tête ?
Lucie détourna le regard.
— Le pire, c’est que mon cas ne correspond pas vraiment à la définition traditionnelle du kyste dermoïde… La matière organique que l’on a sortie de mon crâne n’était pas la mienne… La vérité, c’est qu’une partie de ma jumelle avait continué à grandir, à se développer en moi, alors que je l’avais avalée…
— Ce n’est pas possible !
— Si, c’est possible… J’ai fait des tests ADN de ce kyste, il y a des années. Les dents, les ongles, les cheveux…
Elle inspira.
— Cet ADN n’était pas le mien… Je suis ce que la science appelle une Chimère, Anthony. Une Chimère… Je suis responsable de la mort de ma propre sœur.
L’étudiant ne savait plus comment réagir. Cette histoire était une abomination. Il dit cependant :
— Vous savez, quand j’ai vu votre bocal, j’ai cru que… Je sais pas… Que vous aviez fait des trucs bizarres, genre magie noire, ou vaudou. Que vous aviez tué l’un de vos propres enfants, et gardé les restes… Un peu comme le drame de ces bébés congelés. Mais là… vous n’étiez même pas née, c’est pas de votre faute ! C’était juste un accident !
Lucie esquissa un petit sourire triste. Elle se leva et dit :
— En tout cas, toi et les autres, vous devez me rendre ce qui m’appartient… Il est temps que je coupe le cordon. Que je me sépare de ma jumelle. Pour toujours…
Anthony se leva à son tour et recula de sa démarche maladroite vers la porte de la cuisine, sans quitter la jeune femme des yeux. Il resta là quelques secondes, avant de s’enfuir, les épaules baissées.
Dix minutes plus tard, Lucie ramassait une boîte fermée devant sa porte d’entrée.
Les squatteurs, dans le hall, avaient tous disparu.
Elle s’isola dans la salle de bains et posa le carton sur le bord du lavabo. Avec une douleur infinie, elle sortit alors les échographies et le bocal, ces traces venues hanter ses nuits depuis l’adolescence et qui l’avaient transformée en un être solitaire et incompris.
Elle avait tant à donner, à partager. Tellement d’amour. Et elle n’avait jamais pu. À cause de ça.
Les yeux en larmes, la jeune flic tourna le robinet, hésita une dernière fois, et fit basculer le contenu du récipient qui glissa contre l’émail avant de disparaître définitivement.
La Chimère venait de mourir.
L’avenir s’ouvrait, enfin…