33.

La commission rogatoire pour perquisitionner l’appartement de Frédéric Moinet n’avait pas tardé. D’après la direction générale d’Air France, un rendez-vous avait bien été fixé avec la société Esteria, mais Frédéric Moinet ne s’y était pas rendu. Il n’avait pas non plus séjourné dans la chambre d’hôtel qu’il avait réservée et ne répondait pas sur son portable. Depuis 21 heures la veille, il s’était purement et simplement volatilisé.

Dans l’appartement du jeune chef d’entreprise, Lucie s’approcha de l’expert en informatique affairé devant l’ordinateur. L’homme paraissait préoccupé. Il fit claquer ses gants en latex et repositionna le boîtier de l’unité centrale.

— Plus de disque dur. Il a été arraché. Impossible de faire parler cette machine.

Lucie bâilla discrètement.

— Et il n’y a pas de sauvegardes ? Sur des clés USB ou des DVD ?

L’expert ouvrit plusieurs tiroirs, la mine déconfite.

— Regardez. Tout a été raflé. Je vais voir auprès de son fournisseur d’accès Internet si on peut récupérer ses émails. Ça ne posera en tout cas aucun problème pour ceux qu’il n’a pas encore lus et qui sont, de ce fait, sur le serveur SMTP. Mais on arrive un peu tard, semble-t-il.

Le commandant Kashmareck s’avança. Il avait avalé le dossier Professeur toute la nuit, incapable de trouver le sommeil.

— D’après notre serrurier, la porte avait été forcée, expliqua-t-il en se passant vigoureusement les mains sur les joues. Du travail propre et discret. Un type qui s’y connaît.

— De toute évidence l’individu qui a essayé d’éliminer Manon, répliqua Lucie. Il a dû venir ici faire le ménage avant de s’occuper de la sœur. Pourquoi ? Que pouvait bien cacher Frédéric Moinet ?

Kashmareck se crispa. Un technicien du LPS[10] relevait des empreintes à proximité de l’ordinateur, d’autres flics fouillaient tiroirs et armoires.

— On a intérêt à éclaircir ce merdier avant qu’on nous tombe dessus. Cette histoire commence à faire grincer des dents dans la hiérarchie.

— Si Turin n’avait pas foiré en perdant Manon, on n’en serait pas là. Vous avez remonté l’incident à Paris, j’espère ?

— Pas encore.

— Mais pourquoi ? Il a fait une bourde ! Il était responsable de Manon !

Il la fixa durement.

— T’en mêle pas, d’accord ?

Lucie soutint l’orage de son regard, sans ciller.

— Le Parigot a des relations, c’est ça ?

— N’oublie pas que tu t’adresses à ton supérieur hiérarchique, alors ferme-la !

Kashmareck enchaîna immédiatement sur un autre sujet. Un don, chez lui.

— Bon ! Concentrons-nous plutôt sur l’enquête au lieu de perdre notre temps ! Qu’avons-nous précisément ? Primo, un gars, probablement le faux cambrioleur d’il y a trois ans, qui s’introduit chez le frère et tente à nouveau d’étrangler la sœur, évaporée dans la nature. Secundo, le frère, menteur, manipulateur, qui dissimule des informations primordiales pour notre affaire, lui aussi injoignable. Et tertio, cerise sur le gâteau, un taré qui donne des coquilles de nautiles à manger à ses victimes, de retour ici, chez nous, après quatre années de veille.

Kashmareck se mit à énumérer en dépliant ses doigts un à un :

— L’agresseur, le frère, le Professeur. Sans oublier la sœur, volatilisée. Et qui a hérité de ce fantastique quarté gagnant ? Moi, brillant et passionné commandant de la brigade criminelle de Lille !

— Même si on a l’impression d’un sac de nœuds, je suis persuadée que tout va se délier brusquement. C’est trop… bouillant.

— Tu parles ! Tout va nous exploser à la figure, oui ! Si le frère et Manon disparaissent définitivement, on retourne à la case départ. Et on se retrouve tous au placard.

Le major Greux apparut à l’entrée, le téléphone portable à la main. Derrière lui, des policiers en uniforme circulaient dans le couloir.

— J’ai deux infos importantes à vous communiquer !

Il s’intercala entre Lucie et le commandant.

— La première : on vient de dénicher quatre burins dans les apparats en travaux. L’un d’entre eux semble correspondre à celui décrit par le paléontomachin. Trois centimètres de large environ, l’extrémité coïncide parfaitement avec la trace sur le morceau d’ammonite. On va l’amener au labo pour comparer les défauts.

La nouvelle laissa Lucie sans voix. Kashmareck se mit à arpenter la pièce de long en large avant d’exposer son raisonnement :

— Supposons une fraction de seconde, je dis bien supposons, que Frédéric Moinet soit le Professeur. Comment aurait-il pu tuer sa sœur Karine alors qu’il se trouvait aux États-Unis avec Manon ? Nous avons vérifié de nouveau tout cela, ses alibis sont irréfutables, y compris pour d’autres victimes du Professeur. Physiquement, ça ne peut pas être lui ! Mais allons au-delà des lois de la physique, et considérons qu’il soit dix fois meilleur que David Copperfield. Pourquoi revenir quatre années plus tard tuer une vieille sadique et enlever sa propre sœur, sachant que cela attirerait forcément l’attention sur lui ? Pourquoi kidnapper cette sœur qu’il cherche à protéger en la contraignant à suivre des cours de tir ou de self défense ? Ça n’a absolument aucun sens !

Lucie fit claquer ses doigts.

— Ou alors, peut-être que quelqu’un d’autre voulait braquer les projecteurs sur Frédéric Moinet…

— Qui ?

— Le Professeur en personne, qui cherche à nous montrer quelque chose. Quelque chose que le troisième larron, le faux cambrioleur, veut à tout prix dissimuler. Rappelons-nous que le Professeur a enlevé Manon, qu’il pouvait la tuer, et pourtant, il ne lui a pas fait de mal, ne l’a pas violée. Et aujourd’hui, il l’aiguille vers Bâle, piste que le frère cache depuis le début. Le Professeur, le cambrioleur et le frère sont liés par… un chaînon manquant. Et ce chaînon manquant, c’est la mémoire de Manon. Je ne vois pas d’autre explication.

Kashmareck s’appuya sur une chaise, sans rien répondre. Greux se racla la gorge. Le commandant lui fit un signe du menton pour l’inciter à parler.

— L’autre info nous vient du graphologue qui analysait ces décimales de π, dans la maison hantée de Hem. Un truc vraiment louche, mais qui pourrait concorder avec vos dires. Enfin, d’après ce que j’ai compris.

Kashmareck poussa un long soupir.

— Vas-y, annonce.

Le major sortit un papier de sa poche.

— Deux mille quatre cent quatre décimales de π ont été peintes sur les murs du hall. Au passage, deux mille quatre cent quatre, c’est 24/04, date de la mort de Dubreuil, mais passons sur ce détail. Le graphologue avait d’abord affirmé que nous avions affaire à un gaucher, vous vous rappelez ?

— Exact…

— Mais il a découvert, dans la séquence, des séries de chiffres peintes de la main droite. Ça s’est reproduit neuf fois exactement, à des endroits différents et éloignés. À chaque fois, six ou sept chiffres consécutifs…

Lucie et le commandant échangèrent un regard intrigué. Ils prononcèrent en même temps la même question :

— Et alors ?

— On a fait l’essai. En trempant un pinceau de taille identique dans la peinture, on réussit à tracer six ou sept chiffres, justement, avant d’avoir à le plonger de nouveau dans le pot. Le graphologue est maintenant certain à cent pour cent qu’en réalité, notre homme est droitier ou ambidextre. Les chiffres inscrits de la main droite sont plus naturels. Il pense qu’à plusieurs reprises, le Professeur a dû « oublier » de peindre avec sa main gauche et ne s’en est aperçu qu’en trempant de nouveau son pinceau.

Lucie se tira les cheveux vers l’arrière et lança :

— Et donc… Le Professeur a voulu se faire passer pour un gaucher. Encore une fois, il a voulu nous rapprocher de Frédéric Moinet !

Elle ne tenait plus en place.

— Je vais peut-être pousser le vice un peu loin, ajouta-t-elle mais… pourrait-on imaginer que le Professeur soit venu déposer le burin ici, pour qu’un nouvel élément accuse Moinet ?

— Tu le vois venir piquer ce burin, décrocher son ammonite et le remettre à sa place ? intervint Kashmareck. Et, en plus, deviner que notre paléontologue nous aiguillerait vers cette piste ? Allons Henebelle ! Sois quand même un peu cohérente !

Lucie triturait maintenant ses boucles blondes.

— J’ai pire à proposer… Et si c’était le Professeur qui avait « forcé » Manon à suivre des cours ? Et s’il avait manipulé son N-Tech pour qu’elle puisse se protéger du cambrioleur et remonter vers la vérité ?

— Mais tu délires !

— N’empêche que c’est une hypothèse qui se tient. Peut-être approche-t-il Manon comme bon lui semble. Il suffit que sa photo se trouve dans le N-Tech. Et même… S’il avait accès à la machine, à l’heure qu’il est, il peut très bien l’avoir effacée… Il éprouve sans doute le besoin de nous parler. Pour se mettre en lumière, pour briller. Ou nous montrer à quel point nous sommes stupides. On a déjà traité des dossiers tordus, mais je dois dire que celui-là détient sans aucun doute la Palme d’or.

Le portable de Lucie vibra. Numéro inconnu. Elle s’excusa et s’éloigna au fond de la pièce.

À l’autre bout de la ligne, une voix féminine :

— Ne prononcez surtout pas mon nom, et répondez par oui ou par non. Vous vous nommez bien Lucie Henebelle ?

Lucie connaissait cette intonation. Ses joues s’empourprèrent sur-le-champ.

— Oui.

Un silence, puis :

— Vous êtes seule ?

— Non.

— Arrangez-vous pour l’être. La moindre entourloupe, et je raccroche. Je vous laisse dix secondes. Allez !

— Un instant…

Lucie fit comprendre au commandant qu’il s’agissait d’un appel personnel et sortit dans l’impasse.

— Manon ! Dites-moi si vous allez bien !

— Je vais bien. Vous avez promis de m’aider, vous vous rappelez, n’est-ce pas ?

— Oui, je me rappelle.

Le raclement du métal, le deux-temps modéré d’une masse fendant l’air. Pas de doute, Manon se trouvait dans un train.

— J’ai inscrit dans mon N-Tech que je pouvais vous faire confiance. Dites-moi que je ne me trompe pas. Dites-le-moi.

— Vous ne vous trompez pas.

— Vous pouvez noter ? demanda Manon.

— Deux secondes…

— Dépêchez-vous !

Lucie sortit son carnet de la poche de son caban. Elle tremblait jusqu’à la dernière phalange.

— Je… Je vous écoute.

— Très bien. Soyez attentive, parce que je ne répéterai pas. Vous allez vous rendre dans un village qui s’appelle Trégastel, sur la côte nord de la Bretagne. Une fois là-bas, vous vous dirigerez vers la plage et chercherez un gigantesque rocher en forme de tête de mort. Il est assez avancé dans la mer, vous l’atteindrez en marchant sur d’autres rochers. Il faudra aller tout au bout. Un conseil, enfilez des chaussures antidérapantes. Vous…

— Laissez-moi le temps d’écrire !

— Dépêchez-vous ! Dépêchez-vous !

— Bretagne… Trégastel… La plage… Rocher en forme de tête de mort… C’est bon.

— De Lille, vous aurez à peu près sept heures de route, en roulant à bonne allure. Trouvez un prétexte auprès de votre hiérarchie et filez vers la Bretagne. Vous m’y attendrez à 20 heures. J’ai votre photo, c’est vous que je veux voir, et uniquement vous. Si je m’aperçois que vous n’êtes pas venue seule, ou qu’on vous a suivie, je détruirai sur-le-champ les nouvelles informations que j’ai collectées, et tout s’évanouira. Ai-je été suffisamment claire ?

— Mais pourquoi ? Mes collègues pourraient vous aider !

Manon se mit à chuchoter :

— Non ! Je ne veux pas qu’on m’empêche d’agir, ni qu’on me pose des questions. Je veux la peau du Professeur. Le tuer de mes propres mains.

— Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Je ne peux pas !

— 20 heures. Ne soyez pas en retard. Si vous manquez notre rendez-vous, ou si je me rends compte que vous me jouez un mauvais tour, je m’aventurerai seule là-bas. Dans… les ténèbres…

— Ne faites pas ça ! Ce serait du suicide !

— Alors rejoignez-moi. Mon avenir, ma vie dépendent de vous. De vous seule. Et rapportez-moi mon Beretta, je sais que c’est la police qui l’a, c’est enregistré dans mon N-Tech. Ne l’oubliez pas.

Elle raccrocha.

Lucie sentit son estomac se resserrer. « Mon Dieu, Manon, qu’est-ce que tu me fais faire ? » se dit-elle en se massant les tempes.

Pour aider Manon, elle devait aller à l’encontre de toutes ses convictions. Mentir à ses supérieurs. Tromper ses filles.

Elle se retourna et vit Kashmareck devant l’entrée de la maison. Il s’approcha, le front soucieux, cigarette aux lèvres.

— Tu n’as pas l’air dans ton assiette. Blanche comme un cachet d’aspirine. Mauvaise nouvelle ?

Lucie ne prit pas le temps de réfléchir et improvisa :

— C’est… ma mère… Elle… est à l’hôpital… Un… accident de voiture…

— Merde ! Et c’est grave ?

Lucie était au bord des larmes. Pas besoin de simuler, son comportement la répugnait.

— Les médecins ne savent pas encore…

Elle sortit un mouchoir et se frotta le coin de l’œil.

— Je dois partir sur Dunkerque… Tout de suite…

Kashmareck lui posa la main sur l’épaule.

— Ce n’est pas le meilleur moment pour moi, tu sais ?

Il la secoua, la forçant à se ressaisir. Il l’avait rarement vue dans un tel état.

— Tu ne te laisses pas abattre, OK ? Vas-y. On va essayer de se débrouiller sans toi.

— Merci commandant.

— Tiens-moi au courant. Et profite de ton passage à l’hôpital pour faire soigner ce fichu mollet.

Lucie acquiesça et s’éloigna d’un pas pressé, boitillant légèrement.

Qu’avait-elle fait ? Quelle frontière avait-elle franchie ? Elle, lieutenant assermenté de la police judiciaire ? Elle, censée combattre le crime ?

Et si ça se passait mal ? Si le sang coulait ? La justice ne la raterait pas. La taule, direct.

Elle se convainquit d’avoir fait le bon choix, alors qu’elle s’enfonçait avec sa vieille Ford dans les artères de Lille. Il fallait passer chercher les jumelles à l’école, remonter les déposer chez sa mère à Dunkerque, avant de foncer vers les côtes déchiquetées de la Bretagne. Abandonner les petites, une fois encore.

Quand donc les éduquerait-elle comme une mère « normale » ? Ce métier finirait par la briser, elle aussi. Comme il avait démoli tant de familles et de couples. Lucie risquait sa place, sa carrière, peut-être même sa vie. Mais Manon lui accordait sa confiance. Sans oublier sa promesse…

Manon, ses filles… Ses filles, Manon…

Elle freina brusquement à un feu rouge, évitant de justesse la collision.

Demain, c’était son anniversaire. Trente-trois ans. Où le fêterait-elle ? Dans quel endroit sordide ?

Trop tard. Sa décision était prise. À présent, il fallait aller au bout. Vers une destination inconnue et assurément dangereuse.

Les ténèbres, avait chuchoté Manon.

Elle mit la radio à fond et s’efforça de ne plus songer aux conséquences de son acte.

Pas avant d’avoir déposé les petites.

Les seuls êtres capables de lui faire tout abandonner.

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