8.

L’air satisfait, Anthony replia son téléphone portable et le fourra dans sa poche.

Aux dernières nouvelles, la flic venait de récupérer sa voiture dans le parking juste en bas et filait sur Valenciennes. Pourquoi n’était elle pas montée jusqu’à l’appartement cinq minutes, histoire de vérifier que tout roulait ? Drôle de gonzesse.

En tout cas, elle ne reviendrait pas de sitôt. En bonne mère, malgré tout, elle l’avait questionné sur son activité. Il avait alors simplement raconté qu’il remplissait des grilles de Sudoku, dans le fauteuil face aux jumelles, et qu’elles dormaient à poings fermés.

Certain qu’il ne serait pas dérangé, l’étudiant partit en exploration.

Grâce aux interrupteurs à intensité variable — le seul dispositif un peu high-tech de l’appartement —, il tamisa la lumière, ce qui lui permit de voyager au cœur de ce petit trois pièces sans risquer d’éveiller les mouflettes.

L’ordinateur, d’abord. Il alluma le moniteur. Tiens, tiens, une connexion ouverte sur Meet4Love, un site de rencontre. En pleine page, le profil de la flic : « La trentaine épanouie, dynamique, couche-tard et lève-tôt. Caractère dunkerquois, poigne dure et cœur tendre. Aime le mystère et la magie d’un regard. Réserver une grande place pour mes deux filles. » Anthony, un sourire moqueur aux lèvres, prit soin d’éteindre l’écran et décida de s’intéresser au meuble dans l’angle du salon. À son arrivée, il avait vu la flic y ranger dans l’urgence des papiers e des bouquins. Elle devait ignorer que plus curieux que lui, ça n’existait pas.

Dans le tiroir du haut, un ouvrage sur le vaudou, avec des pages arrachées. À l’intérieur, des dessins de jumeaux. Des espèces de cérémonials cruels, photographiés par l’auteur du livre. Vraiment bizarre. Sous le bouquin, des photocopies. Études détaillées, dossiers médicaux, apparemment confidentiels, sur des tueurs en série américains, avec des clichés bien sanglants comme il fallait.

Un peu ébranlé, Anthony commença à s’interroger. Qui était donc cette Lucie Henebelle, la nana bien élevée et polie qu’il ne croisait que brièvement le matin et le soir, qui n’invitait ni meufs, ni mecs, ne faisait jamais de bruit, ni de fêtes ? Que fichait la mère de deux petites avec de telles monstruosités ? Lui qui s’intéressait principalement à la robotique et à la fabrication « artisanale » de décodeurs de chaînes cryptées pour la famille… Tout cela lui paraissait bien loin de son monde.

Cela ne l’empêcha pas d’ouvrir un vieux grimoire sur la dissection, intitulé Anatomia Magistri Nicolai Physici, dissimulé sous de la paperasse. Il s’agissait d’un original, aux pages légèrement piquées. Des croquis extrêmement minutieux présentaient les coupes des différents muscles du corps humain. Certains dessins montraient un homme attaché en croix, tailladé de grandes fentes pourpres par des savants à la barbe fournie. Un hymne à la douleur.

Quand il tomba sur des feuillets tachés de sang — du vrai sang, il en aurait mis sa main à couper —, il rabattit la couverture et replaça précipitamment le livre bien au fond du tiroir.

« Arrête un peu de flipper ! T’as plus quinze ans ! »

La vue des mômes endormies le rassura, il se ressaisit. Sachant que Henebelle ne risquait pas de le surprendre, il se décida à aller explorer sa chambre, histoire de se changer les idées. Il veillait sur les petites, il ne faisait rien de mal… Il s’occupait un peu, voilà tout. Et puis, photographier avec son portable la petite culotte d’une inspectrice plutôt bien roulée… Joli trophée de chasse…

Il tourna la poignée et ôta ses Reebok, s’assurant ainsi de ne pas abandonner d’empreintes sur la moquette. Pas flic, mais pas con non plus.

La pièce était propre et très sobre, comme dans le reste de l’appartement. Pas de bibelots inutiles. Juste une brosse à cheveux sur le lit, des photos des jumelles, ainsi qu’un bouquin. Encore un truc d’horreur. Le dernier roman de Grangé, une histoire de meurtrier déjanté…

Décidément, à quoi carburait cette bonne femme ? Les flics de la PJ n’en avaient pas assez de leurs journées pour, le soir, se gaver encore de trucs gore ?

Au-dessus d’un haut bahut en pin, sur la droite, l’éclat bleuté d’un pistolet attira son regard. Du bout des doigts, il tira sur le holster en cuir.

Sur le côté, une pochette fermée avec un bouton pressoir. À l’intérieur, une clé minuscule, qui ouvrait sans doute un coffre, ou un casier personnel au commissariat. Il la remit à sa place et sortit le Sig Sauer 9 mm de son étui. L’arme glissa dans le creux de ses mains. À vingt deux ans, il n’avait jamais tenu un tel engin, et en ressentit une étonnante sensation de puissance. Il retourna le semi-automatique, le soupesa, se surprit à viser une lampe de chevet, une paupière baissée.

Un « Pan ! » filtra entre ses dents. Quel sacré revolver ! Non, pas « revolver », mais pistolet, sans barillet. La seule chose qu’il connaissait sur les flingues, à force de s’abrutir de séries télé. Sig Sauer, chargeur 15+1. Était-il chargé, justement ? Cette folle s’en était elle déjà servi, du côté de Lille-Sud ou dans les coins chauds de Roubaix ?

Il se sentit soudain mal à l’aise. Ce jouet pouvait tuer. Il le rengaina et le repositionna exactement à la même place. Henebelle n’y verrait que du feu.

Il allait examiner l’intérieur du bahut, mais une armoire au vitrage teinté, calée dans un renfoncement, retint son attention. Il s’accroupit, voulut en ouvrir la porte. Verrouillée. Il plaqua son front sur le carreau. À l’intérieur, une masse ovale… Il n’arrivait pas vraiment à voir ce que c’était. Un machin d’apparence bizarre, en tout cas.

Un tas de photos traînaient sur le meuble. Il les parcourut rapidement du regard. Sur l’une d’elles, Henebelle, gamine, une dizaine d’années, encadrée par ses parents. Fille unique, apparemment, et vieux pas bien riches, à en juger par leurs fringues et la façade de leur pavillon en crépi usé. Une fille d’ouvrier, de travailleur à la chaîne, à tous les coups. Aujourd’hui elle devait se sentir toute puissante, avec son uniforme… Anthony gloussa, puis s’intéressa aux autres clichés. Les jumelles avec une glace à la crème, les jumelles à la mer, les jumelles dans leur bain… Chose certaine, elle aimait ses bambins.

Il s’intéressa de nouveau à l’armoire. Qu’avait-elle à cacher là-dedans ? Un orteil ? Une oreille ? Un doigt coupé ?

Il fallait trouver la clé. S’agissait-il de celle à l’intérieur de la ceinture de cuir ? Une clé qu’elle devait utiliser souvent, puisqu’elle la gardait en sûreté, auprès d’elle. Une clé qu’elle ne voulait pas perdre, ni laisser traîner n’importe où.

Sauf que, ce soir…

Il posa le holster sur la couette et récupéra le petit morceau de métal. Quand il le pressa dans sa main, il marqua un temps d’hésitation. Pouvait-il violer l’intimité de cette femme à ce point ? Bah ! Il garderait cet écart de conduite pour lui. Quand on fabrique des décodeurs pirates, on sait rester discret.

La clé s’enclencha à la perfection dans la serrure.

Tandis qu’une vague d’angoisse montait dans sa gorge, il écarta lentement la vitre et saisit une large feuille plastifiée.

Une radiographie. Ou, plus précisément, une échographie.

Il s’approcha de l’ampoule du plafonnier et se mit à observer en détail sa trouvaille. On pouvait distinguer une tache transparente et deviner une forme en haricot. Ou plutôt, deux formes.

Des jumeaux.

Il haussa les épaules. Sa déception était immense. Alors, c’était que ça ? La simple photographie des deux fillettes avant leur naissance ?

Il se pencha de nouveau et découvrit une deuxième échographie, qu’il ne prit pas le temps de consulter. Parce que, derrière, se dressait quelque chose.

Quelque chose d’inimaginable.

Son visage se tordit en une infâme grimace.

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