Jean

En voyant le message de Wita, un voile s’est déchiré au fond d’elle. Son trouble était si fort qu’elle a eu du mal à le cacher. À Treblinka déjà, devant la voie ferrée, elle a éprouvé ce sentiment indéfinissable, lueur fugace dans le brouillard.

Elle a dit à Rudi qu’elle s’absentait vingt-quatre heures, le temps d’un aller-retour à Bad Arolsen.

— Rien de grave ? s’est-il inquiété.

— Je dois rendre une visite à mon grand-père.


Façon de parler. Jean repose dans un petit cimetière de Seine-et-Marne avec ses parents, son épouse et son frère aîné, tombé en 1940, pendant la percée de Sedan. Un de ces soldats que l’État français préfère oublier, car leur sacrifice réveille la honte de la débâcle.

Le jour de son enterrement est peut-être le seul où cet homme réservé a brillé, à travers les hommages des copains inconsolables. Elle se souvient de son sourire un peu éteint, de la casquette vissée sur son crâne dégarni. De son odeur usée, mélange de cambouis, de tabac et de transpiration. Son monde, c’était le rail. Et le soir, la belote ou la coinche au bistrot, chez Paulette. À la retraite, il avait gardé cette habitude. Entre anciens, on se comprenait. On se tenait chaud les jours de cafard.

Quand Irène était petite, il la juchait sur l’établi et demandait, Qu’est-ce que tu racontes de beau ?

Elle passait le plus clair de son temps dans les livres. Lui qui s’arrêtait aux pages sport du journal du dimanche aimait qu’elle lui parle du comte de Monte-Cristo ou du Chevalier de Maison-Rouge.

Un matin, il ne s’est pas réveillé. Ce départ discret lui ressemble, il avait toujours peur de créer du dérangement. Tous les copains cheminots ont défilé dans la petite maison de banlieue pour boire du ratafia, la larme à l’œil. Irène avait douze ans, elle s’ennuyait dans sa robe noire. Regrettait de ne pas pouvoir lire, tapie à l’écart. Elle a fini par s’éclipser dans l’atelier de Jean. Elle se rappelle encore l’odeur de bois moisi, les vieilles lanternes en laiton qui rouillaient sur les étagères, près de ces anciens panneaux de fin de caténaire qu’on appelle cacahuètes. Un vieux carnet de voyageurs de 1971 traînait sur le bureau. Une couverture jaunie, où l’inscription « PARIS-EST » surplombait une locomotive crachant son panache de fumée.

En ouvrant les tiroirs, elle a découvert un cahier d’écolier. Elle l’a feuilleté, sans comprendre ce que signifiaient ces noms difficiles à déchiffrer, ces messages qui semblaient l’écho d’un même cri. C’est étrange, le flair des gosses. Irène a su tout de suite que ces lignes d’écriture étaient un secret, et qu’il était pour elle.

Les premiers mois, elle le planquait derrière ses livres. À force de l’étudier, elle finissait par connaître certains messages par cœur. Et puis elle s’est lassée et l’a remisé au fond d’une armoire. Quand elle a quitté la France, elle a rangé le cahier du grand-père dans une pochette à son nom, Jean Deslorieux. Il a voyagé avec elle, d’une chambre d’étudiante à Tübingen au grenier de sa maison d’épouse, jusqu’à celle qu’elle occupe aujourd’hui. Elle s’étonne de l’avoir gardé.

Peut-être parce qu’il était tout ce qui la reliait à ce grand-père qu’elle avait frôlé sans le connaître.


— Tu es là, murmure-t-elle en retrouvant la pochette au fond d’un carton.

L’encre a pâli, les pages libèrent une odeur fanée. L’écriture de Jean trahit l’effort.

Lui qui n’avait pas dépassé le certificat d’études s’était appliqué à orthographier ces noms pleins de consonnes. Pour la gamine qu’elle était, certains prénoms étaient familiers, comme Marcel ou Fernande. D’autres la fascinaient, car elle ne les avait jamais entendus : Jankiel, Pinkus, Rivka.

Irène les redécouvre.

Certains prient un proche de s’enquérir de leurs enfants, dont ils ont été séparés après l’arrestation. Précisent qu’ils sont français. D’autres les confient à leur concierge ou à une voisine. À leur bon cœur, à la grâce de Dieu. S’excusent de ne plus avoir d’argent à leur donner. Mentionnent parfois une cachette dans leur appartement : Prenez ce que vous voulez.

La plupart se veulent rassurants : Je vais bien, ne te tracasse pas. Je reviendrai vite. J’ai un moral de fer.

Un mot revient sans cesse : Destination inconnue.

Il court sur les pages, obsédant.

Plane sur les paroles de réconfort, les conjectures optimistes.

Je pars pour une destination inconnue.

Nous sommes en route pour une destination inconnue.

Je roule vers je ne sais où dans un wagon d’animaux.

Peut-être allons-nous en Pologne, ou ailleurs.

Ils embrassent leurs petits, leur mari bien-aimé. Donnent leurs dernières consignes. Soyez sages et courageux. Travaillez bien. Soyez patients.

Il les a retranscrites avec soin, laissant un blanc là où le mot était illisible ou effacé.

Un message la déchire, rédigé par un garçon qui signe Titi, à sa petite maman chérie :

« Je sais que je vivrai toujours et que je vous reverrez. Je ne sais pas ce qui m’a endurci comme ça. J’ai le caractère d’un homme. »

Irène se demande si la faute d’orthographe est d’origine. Jean était méticuleux, il l’a sans doute reproduite.

Comme autrefois, elle ne peut détacher ses yeux de ces mots d’amour et de détresse.

À douze ans, elle ne comprenait pas pourquoi son grand-père s’était échiné à les consigner. Ni où allaient tous ces gens qu’on emportait loin de ceux qu’ils aimaient.


Maintenant, elle sait.

Il lui a fallu trente-huit ans.

S’exiler, laisser l’enfance derrière elle. Recoudre des fragments de vies effilochés, rencontrer des inconnus qui ressemblaient à Jean. Modestes, pleins de secrets.

Combien de fois a-t-elle croisé la mention de ces messages jetés par la lucarne des wagons sans faire le lien ?

Les cheminots les ramassaient sur le ballast et s’arrangeaient pour les transmettre à leurs destinataires. En Pologne, en Tchécoslovaquie, en France.

En 1942, Jean avait dix-neuf ans. Il travaillait à l’entretien des lignes du réseau Paris Est, entre la gare de Bobigny et celle du Bourget.

Là d’où partaient les convois.

Elle se figure sa sidération devant ces mains d’enfants tendues à travers les barbelés. Les pleurs et les gémissements qui montaient des wagons. Son impuissance.

Ramasser les bouts de papier pliés qui tombaient des trains et les conduire à bon port. Au moins ça.

Peut-être craignait-il que leurs billets ne se perdent. Il lui arrivait de ne trouver personne à l’adresse indiquée, quand il y en avait une.

Le temps qu’il devait mettre à les recopier, un à un. Il n’en a jamais parlé à personne.

Irène se retrouve dans cette application scrupuleuse.


Elle qui passe sa vie dans les archives, elle avait oublié qu’elle en possédait une. Comme elle a été lente à en comprendre la valeur.

Ce cahier dont elle a hérité a-t-il aiguillé sa route ?

Elle croyait avoir bifurqué au hasard. S’être réinventée seule.

Les gens que son grand-père voyait partir, elle les cherche au bout du voyage. Collecte leurs dernières traces pour leurs descendants. Quel vertige de réaliser que Jean et elle font la même chose.


Qui sait ? Peut-être qu’elle ne fait que marcher à sa rencontre.

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