Le vizir Ali Pacha fait remettre à Michel-Ange un contrat en latin et une bourse de cent aspres d'argent pour ses frais. Le secrétaire qui lui tend les papiers a les mains douces, les doigts fins ; il s'appelle Mesihi de Pristina, c'est un lettré, un artiste, un grand poète, protégé du vizir. Un visage d'ange, un regard sombre, un sourire sincère ; il parle un peu franc, un peu grec ; il sait l'arabe et le persan. Puis arrivent une série de dignitaires : le shehremini, responsable de la ville de Constantinople ; le mohendesbashi, l'ingénieur supérieur, qu'on n'appelle pas encore architecte en chef ; le defterdâr, l'intendant ; une moisson de serviteurs. Falachi et Manuel traduisent aussi vite qu'ils le peuvent les mots de bienvenue et les encouragements de la foule ; on prend le sculpteur par le bras, on l'introduit dans la pièce adjacente, où un repas est préparé ; déjà des pages à demi dissimulés derrière leurs longues aiguières dorées versent de l'eau parfumée dans des timbales. Michel-Ange le frugal goûte du bout des lèvres le bœuf aux dattes, les aubergines macérées, la volaille à la mélasse de caroube ; désorienté, il ne parvient à reconnaître ni le goût de la cannelle, ni celui du camphre ou du mastic. L'artiste pense que tous ces gens l'ignorent malgré le faste de la réception ; il n'est pour eux qu'une image, un reflet sans matière et se sent légèrement humilié.

Michelangelo le divin n'a qu'une envie, c'est de voir l'atelier qu'on lui a promis, et de se mettre au travail.

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