Le sobre Michelangelo s'est assoupi au creux des coussins et se réveille seul et angoissé, dans son lit de bois. Des lambeaux de cauchemar lui scellent les paupières. Il se souvient vaguement que Mesihi et Manuel l'ont ramené dans une voiture ou une chaise à porteurs et l'ont jeté sur son lit. La honte l'étreint. Il serre les dents. Tire sur sa barbe à l'arracher. La douleur des remords est telle qu'il se réfugie dans la prière. Mon Dieu pardonnez-moi mes péchés, mon Dieu pardonnez-moi d'être auprès d'infidèles, mon Dieu libérez-moi de la tentation et préservez-moi du mal.
Puis il se lève, chancelant, comme au sortir du bateau dont il a débarqué quelques jours auparavant, et décide de rentrer à Florence au plus tôt. Sans doute a-t-il peur ; peut-être voit-il, penché au-dessus de lui, le pape furieux brandissant l'excommunication ; il pense au Jugement dernier : il va rejoindre Mahomet dans un des cercles de l'Enfer, où il sera dépecé et éventré pour l'éternité, au milieu des diables et des démons.
Mais n'est-ce pas le pape lui-même qui a provoqué ce départ ? Dieu ne l'a-t-il pas voulu ? Sa Sainteté ne l'a-t-elle pas fait chasser comme un indésirable, qui plus est sans le payer ? Seuls ses frères savent qu'il se trouve à Constantinople. Il cache son séjour pour le moment et date ses autres lettres de Florence par l'intermédiaire du marchand Maringhi, auquel il a demandé la plus grande discrétion. Quand bien même on saurait qu'il n'est plus en Toscane, on le penserait à Bologne, à Venise, à Milan, même, mais certainement pas auprès du Grand Turc.
Une fois n'est pas coutume, l'immense sculpteur se rend dans la salle d'eau et, autant pour laver ses angoisses que pour effacer les effets du vin lourd de la veille, il s'asperge le visage d'eau glacée. Puis, rasséréné, il se noue par habitude une toile autour de la tête, en turban, comme le font les artistes pour se protéger de la poussière du marbre ou des éclaboussures de pigments. Est-ce parce qu'il a pensé aux sculptures du tombeau de Jules II, par simple manie, ou pour conjurer les effets de la migraine, comme si son cœur battait fort dans ses méninges alourdies par le vin, qui raidit aussi bien le col que l'empois ? Sans doute tout cela à la fois.
Lorsqu'on frappe à sa porte, le sculpteur est à sa table, en train d'ébaucher, de mémoire, les chevilles et les mollets de l'échanson de la veille, à traits fins, rapides ; il n'a pas retenu son nom ; Mesihi lui a expliqué quelque chose sur sa provenance, son origine lointaine qu'il a oubliée aussi. Il lève les yeux à regret de son dessin.
— Mesihi de Pristina est là, maestro.
Le serviteur du marchand Maringhi lui apporte, avec la nouvelle de la visite, un bouillon d'entrailles et un morceau de pain.
— Je descends, plutôt. Je mangerai en bas.
Il passe une tunique, chausse ses galoches, sort sur la galerie, marche jusqu'à l'escalier et atteint la cour. Mesihi l'attend, assis sur un tabouret à l'ombre du grand figuier. Le ciel d'Istanbul est extraordinairement bleu, ce matin-là, pure couleur étalée jusqu'aux pierres du caravansérail, tout contre les feuilles de l'arbre au vert si dense. Le serviteur approche un second tabouret, une caisse de bois, deux assiettes de consommé fumant, une miche brune et quelques pousses d'ail de printemps.
Mesihi s'est levé en voyant approcher Michelangelo, il l'a salué avec grâce. Elégamment vêtu, le sourire brillant, la silhouette élancée, le poète a pris soin de maquiller légèrement ses yeux, sans doute pour cacher les effets du manque de sommeil et de la débauche. En l'absence du drogman Manuel, les deux hommes doivent se contenter pour communiquer des rudiments de franc que sait Mesihi. Michel-Ange s'applique à parler doucement, à articuler ; cette langue rappelle sans doute à Mesihi les marchands italiens de son enfance, les intonations dalmates de sa mère, chrétienne capturée à Raguse. Ils ne parlent ni d'Art, ni de poésie ni d'architecture, mais du goût de la soupe, de la clémence du jour ; pour des raisons différentes, ni l'un ni l'autre n'évoque la soirée de la veille. Le déjeuner achevé, le domestique approche un broc de cuivre et leur verse de l'eau sur les mains.
Rejoints par un dessinateur et un ingénieur, le grand artiste et le poète favori du vizir quittent les entrepôts de Maringhi le Florentin pour se rendre sur le port.