Arslan est revenu une fois rendre visite au sculpteur.

Il l'a trouvé, dans sa chambre, occupé à noter la liste de ses dernières dépenses.

Arslan s'étonne de la présence du singe qui gambade librement en dehors de sa cage ouverte, saute en criant de la table à l'épaule de l'artiste, puis sur le lit et jusque dans les jambes du visiteur.

Le Turc l'écarte du pied, sans ménagement. — Où avez-vous déniché cette bestiole ?

— C'est un cadeau de Mesihi. Il vient de l'Inde, ajoute fièrement Michelangelo en souriant. Arslan hausse les épaules.

— C'est horrible, cela crie et sent mauvais. Méfiez-vous, il pourrait vous mordre.

Michel-Ange éclate de rire.

— Non, jusqu'ici il n'a mordu que Maringhi, qui le mérite. Je l'ai appelé Jules, en l'honneur de son mauvais caractère. Moi il me mange dans la main, regardez.

Il attrape une noisette dans un petit sac et la présente au singe ; celui-ci s'approche et prend délicatement le fruit sec dans ses doigts minuscules, avec un grand respect et une vraie noblesse.

Michel-Ange ne peut s'empêcher de rire à nouveau.

— N'est-il pas distingué ?

Arslan a une moue dégoûtée.

— Il y a quelque chose de diabolique dans leur attitude presque humaine, maestro.

— Croyez-vous ? Je trouve cela amusant. Arslan préfère changer de sujet.

— Avez-vous des nouvelles de votre pont ?

— Oui. Les ingénieurs se battent pour des problèmes de portée et de hauteur des piles. Les travaux d'aménagement ont commencé sur les deux rives ; je vais bientôt dessiner les détails des arches et des piliers et dresser des plans d'exécution cotés.

— Ce n'est pas encore fait ?

— Non, j'attends les avis des ingénieurs.

— Vous allez donc rester parmi nous encore longtemps.

Michelangelo soupire.

— C'est possible.

— Cela n'a pas l'air de vous réjouir.

— J'avoue que l'Italie me manque. Mes frères me réclament, qui plus est.

— Si je peux vous aider en quoi que ce soit, n'hésitez pas. Qu'est-ce qui pourrait rendre votre séjour plus agréable ?

Le sculpteur ne peut s'empêcher de penser à la chanteuse andalouse, à sa voix et ses mains dans la nuit.

— Rien que vous n'ayez déjà fait, je vous remercie. Et Mesihi veille à mes moindres désirs.

— Ah, ce Mesihi.

Il y a comme un reproche dans la voix d'Arslan.

— C'est un compagnon charmant et un guide agréable.

— Un homme qui se perd dans le vin et l'opium se perd lui-même.

— Certes. C'est néanmoins un grand poète. Arslan marque une hésitation.

— Avez-vous entendu sa poésie, maestro ?

— J’en connais les extraits qu'on a bien voulu me traduire. C'est aussi beau que notre Pétrarque.

— Si vous le dites.

Michel-Ange est légèrement agacé par les insinuations du jeune homme Comme à son habitude, il ne peut s'empêcher d'être à la limite de l'impolitesse :

— Auriez-vous quelque chose contre lui ? Arslan n'hésite pas une seconde.

— Non, bien sûr, au contraire. C'est le protégé du grand vizir ; on peut mesurer l'importance de quelqu'un à la puissance de ses amis.

Sans être un courtisan accompli, Michel-Ange a saisi la perfidie des mots d'Arslan.

Il aimerait que le singe vienne opportunément uriner sur les chausses du commerçant, mais l'animal a attrapé la plume sur l'écritoire et essaie, chevalier velu maniant maladroitement une lance trop grande pour lui, de la tenir droite et de tracer Dieu sait quoi sur le papier.

Michel-Ange rit aux éclats.

— Vous voyez ? Tout cela n'a pas grande importance.

Arslan se sent obligé de s'esclaffer avec lui.

— Ce ne sont que des singeries, s'il faut en croire votre horrible bête.

Michel-Ange reste un moment silencieux, avant de souffler.

— C'est juste. Nous singeons tous Dieu en son absence.

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