Michel-Ange est furieux, rouge de colère, il brise deux fioles d'encre et un petit miroir, envoie bouler sans ménagement le singe à l'autre bout de la pièce puis rappelle Manuel le drogman qui, après lui avoir traduit le rouleau offert par le sultan, a cru plus sage de s'éclipser.
— Trouvez-moi Mesihi, crie-t-il.
Manuel s'exécute aussitôt et revient une heure plus tard en compagnie du poète secrétaire.
— Qu'est-ce que c'est que ça, demande l'artiste en désignant le papier, sans autre préambule, sans même saluer celui qui aimerait tant être son ami.
— C'est un cadeau du sultan, maestro. Un titre de propriété. Un immense honneur. Les étrangers sont exclus de ces bénéfices. A part toi, Michelagnolo.
Mesihi est à la fois triste et fâché du courroux de Michel-Ange. Comment ne comprend-il pas que ce parchemin représente un hommage exceptionnel ?
— Tu me dis que je suis propriétaire d'un village dans une contrée perdue dont j'ignore tout, c'est cela ?
— En Bosnie, c'est exact. Un village, les terres qui s'y rattachent et tous leurs revenus.
— C'est donc cela mes gages ?
— Non maestro, c'est un présent. Tes gages te seront versés une fois le chantier avancé.
Mesihi s'en veut de décevoir ainsi l'objet de sa passion ; s'il le pouvait, il couvrirait d'or Michel-Ange à l'instant même.
Le Florentin s'assoit et se prend la tête entre les mains de chagrin.
Turcs ou romains, les puissants nous avilissent. Mon Dieu ayez pitié.
Michel-Ange comprend que Bayazid le tient en son pouvoir jusqu'à ce que bon lui semble.
Il regarde Mesihi avec haine, avec une telle haine que le poète, s'il n'était pas au moins aussi orgueilleux que le sculpteur, en éclaterait en sanglots.