Quatre chemises de laine dont une déchirée et tachée de sang, deux pourpoints de flanelle, un surcot de la même matière, trois plumes et autant de fioles d'encre, un miroir brisé, quatre feuilles couvertes de dessins, deux autres d'écritures, trois paires de chausses, un compas, des sanguines dans une boîte de plomb, un étui d'argent contenant des sels, une timbale du même métal, voilà l'inventaire précis de ce que l'on trouvera, dans la chambre de Michel-Ange après son départ, méthodiquement consigné par les scribes ottomans.
Il quitte Constantinople en secret. Poursuivi par la présence de la mort, accablé par le souvenir d'un amour qu'il n'a pas su donner avant qu'il ne soit trop tard, trahi, croit-il, par la jalousie de Mesihi, trompé par les puissants, pressé par ses frères et la perspective de se remettre au service du pape, il prend la fuite, comme il a fui Rome trois mois plus tôt, blessé, déchiré, brisé.
Il quitte Istanbul sans un sou.
Mesihi ne s'est plus présenté chez Maringhi. Michel-Ange a hésité à le faire appeler ; il n'a pu s'y résoudre.
Il a organisé sa fuite avec Manuel ; il ignore que, de loin, c'est Arslan qui a pris les arrangements, trouvé l'embarcation vénitienne qui le déposera à Ancône, payé grande partie du prix du passage.
On se débarrasse de l'artiste encombrant perdu entre deux rives.
La nuit de son départ, sur le quai au bas des remparts, le divin Michelangelo n'est qu'un corps blessé et effrayé, enveloppé dans un caftan noir, qui a hâte qu'on mette à la voile, qui a hâte de retrouver Florence.
A quelques centaines de mètres derrière eux, en amont, se dresse la forme noire de l'échafaudage de la butée du pont que Michel-Ange ne verra pas.
Il embrasse longuement Manuel, comme si c'était un autre qui se trouvait à sa place, puis il monte à bord. Il ressent une douleur sourde dans la poitrine, il l'attribue à sa blessure ; des larmes lui montent aux yeux.
Le seul objet qu'il a emporté, c'est son carnet, dans lequel il note quelques derniers mots, alors que le navire passe la pointe du Sérail.
Apparaître, poindre, briller.
Consteller, scintiller, s'éteindre.