Dans la solitude désemparée de celui qui ignore tout de la langue, des codes, des usages de la réunion à laquelle il prend part, Michel-Ange se sent vide, objet d'attentions qu'il ne saisit pas. Mesihi s'est assis de nouveau à ses côtés ; Ali Pacha a provoqué la joie bruyante de l'assemblée en prononçant, presque en chantant, ces paroles mystérieuses, Sâqi biyâ bar khiz o mey biyâr, aussitôt suivies d'effet : un serviteur a distribué des coupes bleutées, Manuel a expliqué l'évidence, Viens échanson, lève-toi et apporte le vin, et d'un pas magique, d'un geste où le lourd vase de cuivre ne pesait en rien, le danseur ou la danseuse si léger, si légère, a rempli les verres l'un après l'autre, en commençant par celui du vizir. Michel-Ange le génie a frissonné quand les étoffes lâches, les muscles tendus se sont approchés si près, et, lui qui ne boit jamais, il porte maintenant la coupe à ses lèvres, en signe de gratitude envers ses hôtes et en hommage à la beauté de celui ou celle qui lui a servi le vin épais et épicé. Cyprès lorsqu'il est debout, c'est un saule quand, penché sur le buveur, l'échanson incline le récipient d'où jaillit le liquide noir aux reflets rouges dans la lueur des lampes, des saphirs qui jouent aux rubis.
Les commensaux ont formé un cercle, les musiciens se tiennent à l'écart. Le danseur, la danseuse s'assoit pour redevenir chanteur ou chanteuse le temps que les verres soient vidés. Fasciné par la voix puissante qui s'envole si facilement dans les aigus, Michel-Ange n'écoute pas l'explication du traducteur, qui s'échine à commenter le chant. Cette deuxième ivresse, celle de la douceur des traits, des dents d'ivoire entre les lèvres de corail, de l'expression des mains fragiles posées sur les genoux, est plus forte que le vin capiteux qu'il engloutit pourtant à pleines gorgées, dans l'espoir qu'on le resserve, dans l'espoir que cette créature si parfaite s'approche de lui à nouveau.
Ce qui se produit, et se reproduit entre chanson et chanson des heures durant jusqu'à ce que, vaincu par tant de plaisirs et de vin, le sobre Michelangelo s'assoupisse au creux des coussins, comme un enfant trop bien bercé.