Michel-Ange ne parlera pas de cette nuit dans le calme de la chambre au-delà des eaux douces de la Corne d'Or, ni à Mesihi, ni à Arslan, encore moins à ses frères ou, plus tard, aux quelques amours qu'on lui connaît ; il garde ce souvenir quelque part dans sa peinture et dans le secret de sa poésie : ses sonnets sont la seule trace incertaine de ce qui a disparu à jamais.
Mesihi, quant à lui, exprimera plus clairement sa douleur ; il composera deux ghazal sur la brûlure de la jalousie, douce brûlure, car elle fortifie l'amour en le consumant.
Il a passé la nuit à boire, seul lorsque leur hôte s'est retiré à son tour, vaincu par la fatigue ; il a vu la beauté andalouse quitter discrètement la maison, à l'aube, enveloppée dans un long manteau ; il a attendu patiemment Michel-Ange, qui a évité son regard ; il a traîné le sculpteur épuisé jusqu'aux bains de vapeur, a convaincu son âme déchirée de s'en remettre à ses mains ; il l'a baigné, massé, frotté fraternellement ; il l'a laissé s'assoupir sur un banc de marbre tiède, enveloppé dans un linge blanc, et l'a veillé comme un cadavre.
Lorsque Michelangelo quitte sa torpeur et s'ébroue, Mesihi est toujours auprès de lui.
Le sculpteur est empli d'une énergie éblouissante, malgré l'alcool ingéré la veille et le manque de sommeil, comme si, en se débarrassant des squames et de la crasse, il s'était défait du poids des remords ou des abus ; il remercie le poète de ses soins et lui demande d'avoir la gentillesse de le raccompagner à sa chambre, car il souhaite se remettre au travail.
En retraversant la Corne d'Or, Michel-Ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu'il en a les larmes aux yeux. L'édifice sera colossal sans être imposant, fin et puissant. Comme si la soirée lui avait dessillé les paupières et transmis sa certitude, le dessin lui apparaît enfin.
Il rentre presque en courant poser cette idée sur le papier, traits de plume, ombres au blanc, rehauts de rouge.
Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville.