Pour tromper l'ennui, Michel-Ange dessine des gorges, des cavets et des scoties sur des feuilles déjà encombrées de cuisses, de pieds, de chevilles et de mains.
Il attend.
Il note des listes interminables dans son carnet.
Il travaille un peu au tombeau de Jules Della Rovere, le pape intransigeant qui dix ans plus tôt, encore cardinal, mena les troupes vaticanes contre les janissaires de Bayazid dans le Sud de l'Italie. Il a rencontré tour à tour les deux ennemis, et a offert à l'un un mausolée, à l'autre un pont.
Chaque jour, Manuel vient lui faire la lecture.
Michelangelo aime les histoires.
Il n'apprécie rien tant que les récits de batailles, les agissements des dieux merveilleux au haut de l'Olympe, les combats des anges et des démons. Il y entend des images ; il voit un héros courbé par le poids de son épée décapiter la Gorgone, une goutte de sang surgir de la blessure d'un jeune cerf, les éléphants d'Hannibal plier le genou dans la neige.
Il écrit quelques madrigaux.
Le souvenir de la beauté andalouse, de ses murmures dans la nuit, du contact de ses mains revient le hanter souvent.
A plusieurs reprises, il a hésité à retourner à la taverne, ou à demander à Mesihi de l'y accompagner ; mais il devine confusément les sentiments du Turc à son égard et ne souhaite pas le blesser. Cette amitié étrange lui plaît ; malgré ce que pourraient laisser croire ses sautes d'humeur et ses emportements, il éprouve quelque chose pour Mesihi et, au plus secret de son âme, là où les désirs brûlent, se trouve sans doute le portrait du poète, bien caché.
Michel-Ange est obscur à lui-même.
Lorsqu'il reçoit la visite d'Arslan, un matin, alors qu'on vient de lui annoncer que l'ouverture dans les remparts, préalable à la construction, est achevée, il est en joie. Arslan a appris le début des travaux du pont, il sait que le sultan est fier de son architecte, il vient donc le féliciter et lui présenter ses respects. L'homme est affable. Sa conversation est agréable. Toute la capitale ne parle que de ce nouvel ouvrage, dit-il. Vous allez être le héros de la ville, comme à Florence.
Michel-Ange, un peu gêné, ne sait comment aborder le sujet qui l'intéresse.
Ils s'assoient dans la cour, à l'ombre du figuier.
Ils parlent de Florence, de politique, de Rome, en compagnie de Maringhi le marchand, qui connaît par ailleurs Arslan ; cette coïncidence semble un excellent présage à l'artiste. Il bout de trouver un moyen de revoir l'objet de sa passion.
C'est Maringhi qui le trouve pour lui.
— C'est bientôt la Saint-Jean, patron de Florence, dit le négociant. Je vais donner une fête, je compte sur votre présence.
— Je connais d'excellents musiciens, ajoute Arslan en se tournant vers le sculpteur.
Michel-Ange ne peut s'empêcher de rougir.