Michel-Ange rêve d'un banquet d'autrefois, où l'on discuterait d'Eros sans que jamais le vin n'empâte la langue, sans que l'élocution ne s'en ressente, où la beauté ne serait que contemplation de la beauté, loin de ces moments de laideur préfigurant la mort, quand les corps se laissent aller à leurs fluides, à leurs humeurs, à leurs désirs. Il rêve d'un banquet idéal, où les commensaux ne tangueraient pas dans la fatigue et l'alcool, où toute vulgarité serait bannie au profit de l'art.
Il regarde les hôtes s'enlaidir dans la jouissance, tous, sauf Arslan et Mesihi qui se toisent étrangement, dans un air de défi mutuel, sans presque porter la coupe à leurs lèvres parfaites.
Il y a là un mystère que Michelangelo ne cherche pas à percer ; il pense vaguement, car il est vaniteux, que cela a à voir avec lui, avec sa personne.
Comme toujours lorsqu'il est sur le point d'achever un projet, il est heureux et triste ; heureux d'avoir terminé et triste que l'ouvrage ne soit pas aussi parfait que si Dieu lui-même l'avait créé.
Combien faudra-t-il d'œuvres d'art pour mettre la beauté dans le monde ? pense-t-il en observant les convives s'enivrer.
Le feu dansant dans le bassin déforme les visages ; ce sont tous de terribles monstres d'un autre âge, des gargouilles d'ombres mouvantes. Seule une flamme orangée l'hypnotise, c'est le corps de la chanteuse. Ses légers mouvements, sa mélodie qui monte dans la nuit, sa main qui frappe savamment la percussion dans l'indifférence générale.
Michelangelo se sent anxieux.
Il a envie d'avoir de nouveau près de lui dans la pénombre la voix aimée. Il sent que Mesihi le regarde avec une inquiétude étrange. Des sentiments contradictoires l'agitent.
Cette fois-ci, il s'est bien gardé de toucher au vin lourd que ses compatriotes engloutissent à grandes lampées bruyantes.