Les jours passent, Michel-Ange commence à se demander s'il n'a pas commis une erreur. Il hésite à écrire une lettre à Sa Sainteté. Rentrer en grâce et repartir à Rome. Jamais. A Florence, la statue du David a fait de lui le héros de la ville. Il pourrait accepter les commandes que l'on ne manquera pas de lui passer lorsqu'on apprendra son retour, mais cela déclencherait la furie de Jules avec qui il est engagé. L'idée de devoir s'humilier une fois de plus devant le pontife lui provoque un bel accès de rage.
Il brise deux vases et une assiette de majolique. Puis, calmé, il se remet à dessiner, des études d'anatomie, principalement.
Trois jours plus tard, après les vêpres, précise Ascanio Condivi, il reçoit la visite de deux moines franciscains, qui arrivent trempés par la pluie battante. L'Arno a beaucoup grossi ces derniers jours, on redoute une crue. La servante aide les moines à se sécher ; Michel-Ange observe les deux hommes, leurs robes maculées de boue à l'ourlet, leurs chevilles nues, leurs mollets maigres.
— Maître, nous venons vous transmettre un message de la plus haute importance.
— Comment m'avez-vous trouvé ?
Michel-Ange pense amusé que Jules II a de bien piètres envoyés.
— Sur indications de votre frère, maître.
— Voici une lettre, pour vous, maestro. Il s'agit d'une requête singulière, provenant d'un très haut personnage.
La lettre n'est pas cachetée, mais scellée de caractères inconnus. Michel-Ange ne peut s'empêcher d'être déçu en voyant qu'elle ne provient pas du pape. Il pose la missive sur la table.
— De quoi s'agit-il ?
— D'une invitation du sultan de Constantinople, maître.
On imagine la surprise de l'artiste, ses petits yeux qui s'écarquillent. Le sultan de Constantinople. Le Grand Turc. Il retourne la lettre entre ses doigts. Le papier ciré est une des plus douces matières qui soient.