Un luth, une mandore et une viole que Michel-Ange ne sait pas appeler oud, saz, et kaman, accompagnés d'un tambour de basque animé par les doigts tantôt caressants, tantôt violents d'une jeune femme habillée en homme, dont les bracelets de métal tintent en rythme, ajoutent de temps en temps une percussion métallique au concert et distraient un peu l'artiste florentin de cette musique à la fois sauvage et mélancolique : c'est avec cet accompagnement que la jeune femme — ou le jeune homme, on ne saurait jurer de son sexe, pantalon bouffant et ample chemise — chante des poèmes auxquels Michelangelo ne comprend rien. Entre deux couplets, pendant que le petit orchestre s'en donne à cœur joie, elle, ou il, danse ; une danse élégante, toute en retenue, où le corps tourne, évolue autour d'un axe fixe, sans que les pieds, presque, ne se déplacent. Une ondulation lente de cordage lâché manipulé par le vent. Si c'est un corps de femme, il est parfait ; si c'est un corps d'homme, Michel-Ange donnerait cher pour voir saillir les muscles de ses cuisses et de ses mollets, son ossature se mouvoir, ses épaules animer ses biceps et ses pectoraux. Par instants, le pantalon bouffant laisse entrevoir une cheville fine mais puissante, tordue par l'effort ; la chemise, qui s'arrête au-dessous du coude, avant les bracelets, dévoile en rythme les saillies des muscles de l'avant-bras, que le sculpteur chérit comme la plus belle partie du corps, celle à laquelle on peut le plus facilement imprimer mouvement, expression, volonté.

Petit à petit, assis en tailleur sur ses coussins, Michel-Ange se sent envahi par l'émotion. Ses oreilles en oublient la musique, alors que c'est peut-être la musique elle-même qui le plonge dans cet état, lui fait vibrer les yeux et les emplit de larmes qui ne couleront pas ; comme dans l'après-midi à Sainte-Sophie, comme chaque fois qu'il touche la Beauté, ou l'approche, l'artiste frémit de bonheur et de douleur mêlés.

Mesihi, à ses côtés, l'observe ; il le voit pris par ce plaisir du corps et de l'âme ensemble que seul l'Art, ou peut-être l'opium et le vin, peut offrir, et il sourit, content de découvrir que l'hôte étranger s'émeut au rythme des bijoux androgynes qu'il ne quitte pas du regard.

Après la visite de la basilique, Michel-Ange a souhaité se reposer un peu, non sans avoir donné auparavant un premier ordre à son équipe, que Manuel s'est empressé de transmettre : Il me faut absolument des plans et relevés de Sainte-Sophie, coupes et élévations. Rien de plus facile, lui a-t-on assuré, mais pour quoi faire ? Le sculpteur est resté évasif. Puis il s'est retiré dans la sobriété de sa chambre, absorbé par le papier et la plume jusqu'à ce que les voix toujours surprenantes de ces cloches humaines au haut des minarets lui confirment, avec l'ombre s'allongeant sur sa page, que le soleil venait de se coucher. Il avait écrit deux lettres, l'une à son frère Buonarroto à Florence, pour donner des instructions au sujet de son frère cadet Giovan Simone, et l'autre à Giuliano da Sangallo à Rome, courrier qu'il confiera le lendemain au marchand Maringhi. Il les avait à peine pliées que Manuel a frappé à sa porte, pour lui annoncer la visite de Mesihi de Pristina, qui souhaitait le convier à une soirée ; ensuite, on boirait et on souperait, si le cœur lui en disait. Michel-Ange a hésité, mais la douce insistance de l'interprète et du poète ainsi que la présence possible du grand vizir Ali Pacha en personne l'ont décidé.

Il s'est donc laissé conduire, à pied à travers les rues tièdes de la ville. Les boutiques fermaient, les artisans cessaient le travail ; les parfums des roses et du jasmin, décuplés par le soir, se mêlaient à l'air marin et aux effluves moins poétiques de la. Cité. Le sculpteur, encore ébloui par sa visite de l'après-midi, était étonnamment bavard. Il a expliqué à Mesihi à quel point Constantinople lui rappelait Venise, qu'il avait visitée dix ans auparavant ; il y avait quelque chose de Sainte-Sophie dans la basilique Saint-Marc, quelque chose qui s'y exprimait de façon brouillonne, étouffée par les piliers, quelque chose que l'artiste ne savait pas réellement décrire, peut-être juste l'illusion du souvenir. Mesihi l'a interrogé sur Rome, sur Florence, sur les poètes et les artistes ; Michel-Ange a parlé de Dante et de Pétrarque, génies indépassables dont ni Manuel ni Mesihi n'avaient jamais entendu le nom de Laurent le Magnifique, regretté patron des Arts qui avait transformé Florence. La conversation est passée à Léonard de Vinci, seul personnage que Manuel et Mesihi pouvaient citer ; Michel-Ange a essayé de leur expliquer que le vieil homme était détestable, prêt à se vendre à toutes les bourses, à aider toutes les armées en guerre, avec des idées d'un autre temps sur l'Art et la nature des choses. Mesihi a raconté comment, au début de son règne, le sultan Bayazid avait été en guerre avec le pape, à cause de son frère Djem, rival renégat, qui s'était réfugié en Italie, à Rome d'abord, puis auprès du roi de Naples ; comment cette guerre avait été suivie d'une autre, avec la république de Venise. L'Empire n'était en paix avec les puissances d'Italie que depuis quelques années.

Ils sont parvenus à une porte ferrée au milieu de hauts murs sans fenêtres, porte dans laquelle s'est ouvert bien vite un judas. Un serviteur les a introduits dans une cour fleurie, éclairée de flambeaux. Dans une pièce au plafond de bois qui donnait sur ce patio on avait installé des coussins et des tapis. On leur a servi des boissons parfumées et des fruits rafraîchis. Puis d'autres convives sont arrivés ; parmi eux le vizir Ali Pacha et son inséparable page génois, ils ont salué Michel-Ange avec une distance que l'artiste a jugée humiliante, le concert a commencé, le sculpteur s'est ému, et à présent il hésite à applaudir la danseuse ou le danseur qui vient d'achever son extraordinaire parade. Mais il se retient, voyant que l'assistance se contente de reprendre ses bavardages sans autre marque d'admiration. Mesihi se retourne vers lui, et lui demande en souriant, dans son franc étrange, si le spectacle est à son goût. Le Florentin acquiesce avec passion, lui qui n'a jamais été intéressé par la musique, sans doute car la musique, chez lui, n'est qu'une triste activité de moine et la danse, un travail de montreur d'ours ou de noceurs paysans.

Incapable de suivre les débats en turc, Michel-Ange, encore frémissant d'émotion, poursuit sa contemplation du danseur (il est de plus en plus persuadé qu'il s'agit d'un homme et non pas d'une femme) qui s'est assis en tailleur, parmi les musiciens, à quelques pas. Il ne détourne le regard, gêné, que lorsque cette beauté esquisse un sourire vers lui. Heureusement il n'a pas besoin de cacher son trouble. Mesihi s'est levé, dans les murmures des spectateurs. Debout, il commence à réciter des vers : une mélodie harmonieuse, rythmée, dont Michel-Ange ne comprend que les assonances. Le luth accompagne par moments le poète ; parfois le public ponctue les fins de vers de ah au h interminable, de soupirs, de murmures admiratifs.

Quand Mesihi se rassoit, Manuel essaie en vain de traduire ce que l'on vient d'entendre ; Michelangelo saisit juste qu'il était question d'amour, d'ivresse et de cruauté.

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