Mesihi a souffert de remettre l'objet de son amour à d'autres bras, de l'abandonner à d'autres regards ; le poète subtil et original, maître du renouveau de la poésie ottomane, dont les vers inspireront des centaines d'imitateurs, sacrifie sa passion dans une générosité triste. Lui qui a possédé les corps et les cœurs des beautés les plus élégantes de la ville, qui les a décrits dans un catalogue en vers n'ayant rien à envier à celui de Don Juan, empli de tendresse et d'humour, a relégué son bonheur après celui de l'artiste.

Michel-Ange sent aussi mauvais qu'un barbare ou un esclave du Nord à peine capturé, son visage est disgracieux, loin des éphèbes de Chirâz aux grains de beauté indiens, sa voix est pleine de colère et sans raffinement, ses mains sont dures, usées par le ciseau et le marteau de son art, mais malgré tout, malgré tout sa force, son intelligence, sa persévérance brute, le chant aigu que l'on devine dans son âme passionnée attirent Mesihi sans remède, ce que le sculpteur ne semble pas percevoir.

En bas, dans la grande pièce chichement illuminée par des candélabres en fer, une coupe à la main, échangeant de loin en loin quelques propos sans intérêt avec un Arslan amusé, le poète n'ose pas imaginer ce qui se passe à l'étage, où Michel-Ange a souhaité aller se reposer, aussitôt rejoint, sur un signe de leur hôte, par la chanteuse andalouse.

La nuit est bien avancée, mais il lui reste encore deux ou trois heures avant de mourir ; déjà des traits sombres cernent les yeux de Mesihi. Il ne peut s'empêcher d'en vouloir à cet Arslan apparu comme un djinn dans un conte pour lui soustraire par ses machinations la compagnie de ce Franc mal équarri qu'il désire si fortement.

Il se met à réciter des vers.

Un poème persan.

Je ne cesse de désirer que lorsque mon désir

Est satisfait, que ma bouche atteint

La lèvre rouge de mon amour,

Où mon âme expire dans la douceur de son haleine.

Arslan sourit, il a reconnu l'inimitable Hâfiz de Chirâz, ce que lui confirme le dernier couplet :

Et tu invoqueras toujours le nom de Hafiz

En compagnie des tristes et des cœurs brisés.

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