L'atelier se trouve dans les dépendances de l'ancien palais des sultans, à deux pas d'une mosquée grandiose dont le chantier vient d'être achevé. Le secrétaire poète Mesihi, le page Falachi et Manuel ont accompagné Michel-Ange prendre possession des lieux, un peu inquiets des réactions de l'artiste.
Une salle haute, voûtée, meublée d'une foule de dessinateurs et d'ingénieurs, en rangs devant de grandes tables encombrées de dessins et de plans.
Des maquettes sur des présentoirs, plusieurs maquettes différentes d'un ouvrage étrange, un pont singulier, deux paraboles qui fabriquent un tablier à leur asymptote, soutenues par une arche unique, un peu comme un chat qui ferait le dos rond.
Voici votre royaume et vos sujets, maestro, dit Falachi. Mesihi ajoute une formule de bienvenue que Michel-Ange n'entend pas. Son regard est fixé sur les maquettes.
— Il s'agit de modèles réalisés à partir du dessin proposé par Léonard de Vinci, maestro. Les ingénieurs l'ont jugé inventif, mais impossible à construire et, comment dire, le sultan l'a trouvé plutôt… plutôt laid, malgré sa légèreté.
Si le grand Vinci n'a rien compris à la sculpture, eh bien il ne comprend rien non plus à l'architecture.
Michel-Ange le génie s'approche du projet de son si célèbre aîné ; il l'observe une minute, puis, d'une gigantesque gifle, le précipite à bas du socle ; l'édifice de bois collé retombe sur ses quatre pattes sans se briser.
Le sculpteur pose alors sa galoche droite sur le modèle réduit, et l'écrase rageusement.
Le pont sur la Corne d'Or doit unir deux forteresses, c'est un pont royal, un pont qui, de deux rives que tout oppose, fabriquera une ville immense. Le dessin de Léonard de Vinci est ingénieux. Le dessin de Léonard de Vinci est si novateur qu'il effraie. Le dessin de Léonard de Vinci n'a aucun intérêt car il ne pense ni au sultan, ni à la ville, ni à la forteresse. D'instinct, Michel-Ange sait qu'il ira bien plus loin, qu'il réussira, parce qu'il a vu Constantinople, parce qu'il a compris que l'ouvrage qu'on lui demande n'est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d'une cité, de la cité des empereurs et des sultans. Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux.
Un pont politique.
Un morceau d'urbanité.
Les ingénieurs, les maquettistes, Mesihi, Falachi et Manuel ont les yeux rivés sur Michel-Ange, comme on regarde une bombarde la mèche allumée. Ils attendent que l'artiste se calme.
Ce qu'il fait. Son regard pétille, il sourit, on dirait qu'il vient de sortir d'un songe trop agité.
Il écarte du pied les débris de la maquette, puis dit calmement :
— Cet atelier est magnifique. Au travail. Manuel, emmène-moi voir la basilique Sainte-Sophie, s'il te plaît.