Le sculpteur n'a jamais rien vu de semblable.
Dix-huit piliers des plus beaux marbres, des dalles de serpentine et des placages de porphyre, quatre arcs en plein cintre qui portent un dôme vertigineux. Mesihi le conduit à l'étage, sur la galerie d'où l'on domine la salle de prière. Michelangelo n'a d'yeux que pour la coupole, et surtout, pour les fenêtres par lesquelles s'introduit, en force, un soleil découpé en carrés, une lumière joyeuse qui dessine des icônes sans images sur les parements.
Une telle impression de légèreté malgré la masse, un tel contraste entre l'austérité extérieure et l'élévation, la lévitation, presque, de l'espace intérieur, l'équilibre des proportions dans la simplicité magique du plan carré où s'inscrit parfaitement le cercle du dôme, le sculpteur en a presque les larmes aux yeux. Si seulement Giuliano da Sangallo son maître était là. Le vieil architecte florentin se mettrait sans doute immédiatement à dessiner, à relever des détails, à tracer des élévations.
En dessous de lui, dans le chœur, les fidèles se prosternent sur les innombrables tapis : Ils s'agenouillent, posent le front à terre, puis se relèvent, regardent leurs mains tendues devant eux comme s'ils tenaient un livre, avant de les porter à leurs oreilles pour mieux entendre une clameur silencieuse, et s'agenouillent à nouveau. Ils marmonnent, psalmodient, et le bruissement de toutes ces paroles inaudibles bourdonne et se mêle à la lumière pure, sans images pieuses, sans sculptures qui détournent de Dieu le regard ; seules quelques arabesques, des serpents d'encre noire, semblent flotter dans l'air.
Etres étranges que ces mahométans.
Etres étranges que ces mahométans et leur cathédrale si austère, sans même une image de leur Prophète. Par l'intermédiaire de Manuel, Mesihi explique à Michel-Ange que les enduits de plâtre blanc dissimulent les mosaïques et les fresques chrétiennes qui recouvraient autrefois les murs. Les calligraphies sont nos images, maître, celles de notre foi. Manuel déchiffre pour l'artiste les écritures barbares : Il n'y a de dieu que Dieu, Mohammad est le prophète de Dieu.
— Mohammad est ici celui que vous appelez Maometto, maître.
Celui que Dante envoie au cinquième cercle de l'Enfer, pense Michel-Ange avant de reprendre sa contemplation du bâtiment.