C'est à première vue un tout autre art que celui de Mesihi, celui de la hauteur de la lettre, de l'épaisseur du trait qui donne le mouvement, de l'agencement des consonnes, des espaces s'étendant au gré des sons. Accroché à son calame, le poète calligraphe offre un visage aux mots, aux phrases, aux vers ou aux versets. On sait qu'il dessinait aussi des miniatures, mais aucune de ces images ne semble avoir survécu, à moins que l'une d'elles ne dorme encore dans un manuscrit oublié. De scènes de beuveries, des visages, des jardins où s'étendent les amants et des animaux fantastiques qui les survolent, illustrations de grands poèmes mystiques ou de romans courtois : peintre anonyme, Mesihi ne signe que ses vers, qui sont peu nombreux ; il préfère les plaisirs, le vin, l'opium, la chair, à l'austère tentation de la postérité. On le retrouve souvent ivre, adossé au mur de la taverne, à l'aube ; on le secoue et il lui faut alors suer longtemps dans le bain de vapeur, en se massant les tempes, pour réintégrer son corps. Mesihi aima des hommes et des femmes, des femmes et des hommes, chanta les louanges de son patron et les délices du printemps, tous deux à la fois doux et désespérants ; pas plus que Michel-Ange, il ne connut la paternité, ni même le mariage ; contrairement à Michel-Ange, il ne trouvait aucune consolation dans la foi, même s'il appréciait le calme aquatique de la cour des mosquées et le chant fraternel du muezzin au haut du minaret. Surtout il aimait la ville, les antres bruyants où buvaient les janissaires, l'activité du port, l'accent des étrangers.

Et, plus que tout, le dessin, la blessure noire de l'encre, cette caresse crissant sur le grain du papier.

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