Sur la route qui la menait vers le bourg de West Linton, Grace se demandait si elle parviendrait à entretenir la flamme de son courage et de sa résolution suffisamment longtemps pour retrouver ceux qui l’avaient tant fait souffrir.
Passé la fulgurance des premières heures, elle n’était pas certaine que sa détermination ne s’émousserait pas au gré des épreuves. La confrontation avec sa mère l’avait par exemple soulagée tout en l’épuisant émotionnellement. Quelque part dans sa poitrine, elle sentait bien le combat latent qui continuait de se mener entre ses terreurs et son désir de liberté.
Hasard ou ruse de l’esprit, elle crut soudain apercevoir Naïs marcher sur le trottoir d’un village qu’elle traversait. La silhouette était la même : longiligne, athlétique, des cheveux blonds coupés court et ce regard bleu qui l’avait tant intimidée au départ, pour tant lui insuffler de force ensuite. Les deux femmes s’étaient connues pendant une très courte période durant l’enquête de Grace sur le meurtre dans le monastère d’Iona. Mais ce qu’elles avaient vécu avait été d’une telle intensité que, au-delà de la mort tragique de Naïs, le lien qui les unissait était le plus fort que Grace ait jamais éprouvé.
S’il en fallait une preuve, le foyer hésitant de sa confiance s’embrasa avec une ardente ferveur comme si Naïs en personne s’était retrouvée juste là, à ses côtés.
Pour reprendre ses esprits, elle arrêta sa voiture. Songeuse, elle fixait l’anneau à son pouce. Au même moment, Grace reçut un appel de son commissariat.
— Inspectrice, c’est Joan, de la scientifique. Je viens de terminer l’analyse de l’enveloppe que vous m’avez confiée ce matin.
— Je vous écoute.
— Aucune empreinte. Côté ADN, j’ai bien relevé quelques échantillons, mais aucune correspondance avec nos fichiers. Je suis désolé.
— Merci de votre rapidité, Joan, comme je vous l’ai dit, je saurai m’en souvenir.
— Bon courage, inspectrice.
Deux heures plus tard, Grace se garait dans une ruelle dont les contours avaient disparu sous les renflements d’une neige fraîche et cotonneuse. Le bas de sa portière frotta contre une congère amassée sur le trottoir et elle regarda avec méfiance les stalactites effilées qui pendaient aux arêtes des toitures. À l’abri des intempéries, les pierres des maisonnettes aux teintes gris et bordeaux donnaient à ce bourg une atmosphère de village montagnard qui serait resté figé au Moyen Âge. Même le commissariat, avec sa charpente de chalet, aurait pu passer pour une agréable chaumière à l’intérieur de laquelle brûlait une lampe à huile.
Grace évita le filet d’eau glaciale qui manqua de couler dans son cou lorsqu’elle passa sous la gouttière. Elle entra dans le bâtiment, il n’y avait personne à l’accueil, mais il flottait une odeur de thé et on entendait un bruit de clavier dans une pièce à l’arrière.
Une jeune femme rousse en uniforme de police sortit d’un bureau avec une tasse fumante à la main et considéra Grace d’un air aimable.
— Bonjour, madame, que puis-je pour vous ? demanda-t-elle en posant son breuvage sur le comptoir.
— Je m’appelle Grace Campbell, je suis inspectrice de la police de Glasgow, commença-t-elle en montrant sa carte officielle.
— Honorée de votre présence.
— Euh, merci… Si vous en avez le temps, reprit Grace avec son affabilité naturelle, j’aurais besoin d’un petit coup de pouce pour retrouver… mon père, qui a disparu il y a une vingtaine d’années et dont le dernier lieu de résidence connu était West Linton.
— Bien sûr, si je peux vous aider. Je vais regarder dans ma base de données si j’ai quelque chose sur lui.
La jeune policière pianota sur son clavier en levant parfois les yeux pour adresser un sourire respectueux à Grace.
— Vous pouvez m’épeler son prénom et son nom ?
Grace s’exécuta tout en s’accoudant au comptoir.
— Darren Campbell…, articula la femme rousse. J’ai effectivement une adresse au 230, rue Saint-Andrews.
Grace n’en revenait pas que cela eût été si facile.
— Merci, je…
— Attendez, je suis désolée, mais je vois qu’une plainte a été enregistrée à l’encontre de votre père.
Grace s’inquiéta.
— Dites-moi.
— Eh bien, la propriétaire de l’appartement qu’il louait a déposé plainte pour loyer impayé.
— De quand date l’accusation ?
— Ouh là…, s’étonna la policière, ça remonte au 1er avril 1999 !
Grace commençait à redouter ce que cela signifiait.
— Le conflit a été résolu ?
— Apparemment non. En tout cas, pas selon ma base de données.
— Vous auriez l’adresse de la propriétaire ?
— C’est la même adresse. Elle devait lui louer une chambre chez elle.
— C’est loin d’ici à pied ?
— Non. Vous prenez à gauche en sortant, vous traversez la route principale et vous la longez jusqu’à la rue Saint-Andrews. Vous verrez, c’est une résidence de maisons.
— Merci beaucoup. Le nom de la propriétaire ?
— Lora Dunn. Bonne chance, inspectrice.
Grace s’empressa de suivre l’itinéraire qu’on lui avait indiqué, en se frayant un passage sur les trottoirs, qui n’avaient pas encore été déneigés. Ses bottes fourrées fendant la poudreuse, elle s’efforça de se remémorer les souvenirs qu’elle avait de son père. Ses sentiments étaient partagés à son égard. D’un côté, elle revoyait un homme silencieux, qui ne l’embrassait que rarement, qui rentrait très tard du travail et ne lui parlait guère que pour lui faire des demandes pratiques du quotidien. Il ne s’intéressait pas à sa scolarité, ni à ses loisirs ou ses amis. Elle ne s’était d’ailleurs jamais retrouvée en tête à tête avec lui, comme s’il faisait tout pour éviter une telle situation. Et de la même manière que Darren Campbell ne devait pas savoir grand-chose sur sa fille, Grace était incapable de décrire la réelle personnalité de son père. Elle était au courant qu’il exerçait le métier de comptable dans une entreprise de métallurgie, qu’il fumait, allait courir régulièrement et appréciait l’opéra. D’un autre côté, Grace savait qu’il veillait à ce qu’elle ne manque de rien, même si cet homme avait accepté d’avoir un enfant pour faire plaisir à sa femme plus que par désir personnel. À plusieurs reprises, elle avait saisi des bribes de conversation entre ses parents, qui prouvaient qu’il avait le souci d’offrir un confort matériel à sa famille.
Apprendrait-elle quelque chose d’autre sur ce père presque invisible en visitant cette chambre qu’il avait louée ?
Grace ne se faisait guère d’illusions après tout ce temps, mais son envie de découvrir la vérité était désormais si ancrée en elle, qu’elle se sentait capable de déployer une énergie qu’elle n’avait pas éprouvée depuis son enquête sur l’île d’Iona.
C’est dans cet état d’esprit qu’elle se trouva bientôt sur le seuil d’une petite maison, devant une femme d’une soixantaine d’années enveloppée dans un gros pull en laine qui laissait voir le généreux embonpoint de son estomac. À peine Grace avait-elle prononcé le nom de Darren Campbell que la propriétaire des lieux se renfrogna, arrêtant de mâcher le beignet dont elle tenait un morceau entamé dans la main.
— Attendez… Darren Campbell… Ah oui ! je me souviens maintenant. Je ne me suis jamais fait rouler comme ça.
— Si vous le souhaitez, je suis prête à parler de cela avec vous. Mais…
— Vous vous rendez compte, je le loge chez moi pendant deux mois, et hop, un matin, je frappe à sa porte, personne. Le lendemain, pareil. Je rentre et là, tout était vide. Il avait embarqué ses affaires et s’était tiré sans payer. Alors si vous savez où il est, il est temps de me le dire, parce que j’y ai laissé des plumes, dans cette histoire, moi !
Les craintes de Grace se consolidaient. Son père n’avait pas seulement quitté la maison familiale, il avait vraiment cherché à disparaître. Mais était-ce uniquement pour ne plus jamais avoir de lien avec cette femme et cette enfant qu’il ne supportait plus ? Ou redoutait-il autre chose ? La concomitance de sa fuite avec le retour de sa petite Hendrike continuait à semer le doute dans l’esprit de Grace. Mais elle n’avait pour le moment aucune preuve qui puisse confirmer que son père avait un rapport avec son enlèvement.
— Donc, vous me confirmez que vous n’avez plus eu aucune nouvelle de lui du jour au lendemain ? reprit Grace.
— Rien ! Et d’après ce que vous me dites, vous êtes aussi paumée que moi sur son compte.
— Pour faire court, c’est ça. Me permettriez-vous de jeter un coup d’œil à la chambre qu’il occupait ?
La propriétaire passa sa langue sur ses gencives pour y décoller un morceau de beignet.
— J’avoue que j’ai un peu de mal à vous faire confiance… Vous savez ce qu’on dit… tel père, telle fille…
Grace sortit alors son badge.
— C’est aussi mon métier, de retrouver les personnes disparues. Je peux peut-être dénicher un indice…
La vieille femme examina attentivement la carte, puis sembla se détendre.
— Je suis pas contre vous laisser fouiner, mais vous vous doutez bien que depuis toutes ces années, j’ai reloué la piaule à des dizaines d’autres gugusses. À part quelques ongles rongés coincés sous un meuble ou des rouleaux de poussière, j’sais pas trop ce que vous espérez dégoter après tout ce temps.
La logeuse enfourna le dernier morceau de beignet dans sa bouche, et Grace se revit brièvement deux ans en arrière en train de céder à la même tentation lors de sa longue période de boulimie.
Elle désigna du doigt l’intérieur de la maison pour presser un peu la tenancière.
— Oui, bon, bah, allez-y, en ce moment, c’est un étudiant qui loue, faites pas attention au bazar.
Grace frappa ses semelles sur le paillasson pour faire tomber la neige de ses chaussures et pénétra dans l’entrée à la moquette tachée, où régnait une odeur de graisse brûlée.
— C’est là, à droite. Avant, c’était le garage, mais je l’ai fait aménager en chambre.
La pièce devait faire une quinzaine de mètres carrés, si on faisait abstraction des tas de vêtements éparpillés sur le sol et des cahiers dispersés autour du bureau et du lit en désordre.
Grace tâcha d’imaginer son père vivre ici il y a plus de vingt ans. À quoi pensait-il ? Que prévoyait-il ?
— C’était le même mobilier à l’époque ? demanda-t-elle à la propriétaire qui l’observait, les bras croisés, dans l’encadrement de la porte.
— Le bureau est récent, mais le lit et la commode se trouvaient déjà là.
Grace souleva le matelas et dirigea le faisceau de sa lampe torche sous le sommier : des amas de poussière et une chaussette. Elle tira le lit pour l’éloigner du mur, mais ne trouva qu’un mouchoir collé à la paroi.
— Vous rangez tout après, hein ? râla la propriétaire.
Grace réinstalla le lit, puis ouvrit les tiroirs de la commode en repoussant les vêtements pour glisser la main sur les cloisons de bois.
— A-t-il reçu des personnes ici pendant sa période de location ?
— Pas que je me souvienne, mais c’était il y a longtemps. C’est quoi, votre histoire avec votre père ? Il est parti avec une autre femme ?
— Je ne sais pas. Peut-être, répondit Grace en refermant le dernier tiroir sans avoir rien trouvé.
— Si c’est ça, fichez-lui la paix. Il doit être mieux comme ça. De toute façon, s’il n’est pas revenu vers vous, c’est qu’il n’en a pas envie. Faut pas forcer les gens, ça donne rien de bon.
Grace fit subir à la commode le même sort que le lit, la décollant du mur pour ne découvrir qu’un bourrelet de poussière et une vieille prise téléphonique.
Elle remit le meuble en place et posa son regard sur l’ensemble de la pièce. Malgré sa détermination, le réel confirmait sa crainte. Elle n’avait aucune chance de tomber sur une quelconque trace de son père ici.
Déçue, la jeune femme retourna dans l’entrée et s’apprêtait à quitter la maison, quand une réflexion lui traversa soudainement l’esprit. Il y a plus de vingt ans, en 1999, le téléphone portable était loin d’être démocratisé, les gens utilisaient majoritairement une ligne fixe.
Grace revint sur ses pas jusqu’à la chambre.
— Hey ! Où allez-vous ? s’insurgea la propriétaire.
— Vérifier quelque chose.
Grace bougea de nouveau la commode qui cachait l’ancienne prise couverte de poussière.
— Il y avait un téléphone, ici, à l’époque où mon père louait ?
— Oh, oui. Un vieux machin à cadran circulaire. Mais maintenant, ça ne sert plus à rien, ils ont tous un portable et le Wi-Fi sur ma box. Je peux vous dire que j’oublie pas de le leur facturer.
— Quel était l’opérateur ?
— Scottish Telecom, comme tout le monde dans ces années-là.
— Le compte était séparé du vôtre ?
— Vous imaginez bien que j’allais pas régler leurs communications ! J’avais mis la ligne au nom de Max Dunn. Parce que j’aime bien le prénom Max.
Grace remercia la propriétaire et lui donna deux billets de cinquante livres sterling pour la dédommager des impayés de son père.
— Ah, c’est bien aimable de votre part, ça. On n’en voit plus, des gens comme vous, réagit la tenancière en contemplant la somme rondelette.
Grace la salua et s’empressa de rejoindre sa voiture. Elle appela immédiatement le service des relations avec la police de Vodafone, qui avait désormais intégré Scottish Telecom. Elle déclina ses codes d’identité et demanda qu’on lui fournisse la liste des appels passés du domicile de Max Dunn, à West Linton, entre janvier et mars 1999. On lui expliqua que cela allait prendre plus de temps que d’ordinaire et qu’on espérait la recontacter dans l’après-midi.
Comme il était un peu plus de treize heures, Grace décida d’en profiter pour aller manger quelque chose et réfléchir.
Le temps qu’elle termine un plat de poisson commandé dans un pub peu fréquenté, on lui annonçait que la liste avait été transférée sur son compte habituel.
Grace s’essuya le coin de la bouche et ouvrit le fichier envoyé par l’opérateur. L’écran de son portable afficha un document dans lequel apparaissaient seize communications téléphoniques en l’espace de deux mois. Chaque conversation avait duré au minimum une quinzaine de minutes. Grace nota le premier numéro appelé sur un papier et s’apprêtait à consigner le deuxième quand elle leva son stylo : c’était le même. Et les autres étaient tous identiques.
Qui son père avait-il contacté si souvent après avoir quitté la maison ? Elle régla son addition et rejoignit sa voiture ; elle y serait plus à l’aise pour téléphoner. Une fois installée dans l’habitacle, elle composa le numéro mystérieux.
On décrocha après trois sonneries. Une voix de femme. Jeune.
— Commissaire Kyle, je vous écoute.
Grace resta muette.
— Allô ?
— Oui, bonjour, commissaire, se ressaisit-elle, inspectrice Grace Campbell à l’appareil, de la police de Glasgow. Je suis sur une affaire un peu particulière… Je voulais savoir si vous connaissiez un certain Darren Campbell.
— Grace Campbell… c’est vous qui étiez sur l’enquête du meurtre d’Iona ?
— Oui.
— Vous permettez que je vérifie votre identité dans mes fichiers, s’il vous plaît ?
— Bien sûr. Juste une question entre-temps : je suis à quel commissariat ?
— Pardon ?
— Oui, je sais ça peut paraître bizarre, mais votre numéro figure sur un carnet d’un suspect, j’ignorais qui j’appelais.
— OK, je comprends. Vous êtes au poste de Corstorphine Édimbourg. Ah, voilà, c’est bon, je vous ai trouvée. Puis-je avoir votre date de naissance ?
— 28 mai 1988.
— Bien, merci. Enchantée, inspectrice. Donc… Darren Campbell. Non, ça ne me dit rien du tout. Vous avez d’autres infos qui pourraient m’aider ?
— Il aurait appelé plus d’une quinzaine de fois votre commissariat en l’espace de deux mois, mais ça remonte à janvier et mars 1999. Vous ne deviez pas encore travailler.
— Oh, mais j’avais à peine huit ans !
— Savez-vous qui était à votre poste à cette époque ?
— Moi, non, mais je vais demander à Logan, il est là depuis longtemps. Restez en ligne.
Grace patienta en pianotant nerveusement sur son volant. Elle avait fini par croire qu’on l’avait oubliée quand finalement, au bout de cinq minutes interminables :
— Inspectrice Campbell ?
— Oui.
— Pardon pour l’attente, mais même Logan a dû chercher dans ses dossiers. Bref, on a trouvé. La personne qui occupait mon bureau durant la période que vous m’avez indiquée ne travaille plus ici. Il s’appelait Dyce. Inspecteur Scott Dyce.