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— C’est pas moi qui ai tué Anton… mais c’est ma faute…, balbutia frère Colin.

Grace encouragea le moine à continuer d’un imperceptible hochement de tête.

— Qui est l’assassin ?

— Il avait l’air si gentil…

— Qui ?

— Un jeune homme qui était au village ces dernières semaines. Je le croisais chaque fois que j’allais faire les courses et il me regardait comme s’il voulait me parler, mais il n’osait pas…

Il grimaça d’ironie.

— D’habitude, c’est moi qui regarde les autres comme ça, alors de le voir dans cet état, timide, tout seul, ça m’a ému. Je suis un idiot.

Grace posa sa main sur le bras du moine.

— Que s’est-il passé ensuite, Colin ?

— Je suis allé lui parler. Je lui ai demandé pourquoi il me regardait comme ça. Il m’a dit que son frère Anton était dans le monastère depuis des mois et qu’il ne savait pas comment faire pour le voir. Il avait l’air si triste, inspectrice, tellement… en peine.

— Pourquoi n’est-il pas venu frapper directement à la porte du monastère ?

— C’est la première question que je lui ai posée ; il m’a répondu que son frère s’était violemment disputé avec lui et tout le reste de la famille. Qu’il ne voulait plus entendre parler d’eux. Il m’a montré des photos où ils étaient tous les deux, se tenant par les épaules, tout sourire… et il a pleuré.

— Alors, il vous a imploré d’arranger une rencontre, c’est ça ? À l’insu d’Anton ?

Frère Colin toussa et reprit sa respiration. Sous sa main, Grace sentait sa peau s’échauffer sous l’effet de la fièvre.

— Oui… en quelque sorte. Il m’a expliqué qu’il voulait demander pardon à son frère de ne pas l’avoir soutenu dans la dispute contre ses parents. Qu’il voulait apaiser cette souffrance entre eux deux. Qu’il lui manquait terriblement.

— Et cela a suffi pour vous décider à aider cet inconnu ? s’étonna Grace.

— Non… Il a aussi dit qu’avec un peu de chance, il parviendrait à convaincre Anton de renoncer à son exil et de rentrer à la maison.

Frère Colin se détourna, les lèvres pincées comme s’il voulait retenir des paroles qui explosaient dans sa bouche.

Grace commençait à comprendre.

— Vous vouliez vous débarrasser d’Anton…

— Vous me trouvez méchant, hein ?

— Je ne juge jamais les autres en fonction de ce que j’aurais fait à leur place. Je suis simplement là pour vous écouter.

— Oui, je l’ai fait parce que je ne voulais plus voir cet Anton ! siffla le moine, les dents serrées.

— Mais… pourquoi ?

Grace tenait sa tête penchée, le regard concerné, la voix douce, comme si elle était auprès d’un membre de sa famille en convalescence.

— Parce qu’il me tourmentait, inspectrice. Il me tourmentait sans cesse, ce serpent. Il se moquait de moi, de mon physique, de ma lenteur d’esprit, de ma « non-intelligence », comme il disait. Et ça, personne ne le voyait ! Il s’arrangeait toujours pour m’humilier, me rabaisser quand il n’y avait pas de témoins. J’étais son souffre-douleur de l’ombre. Parce que… parce que cet homme que tout le monde adorait, et dont mes frères vantaient tous l’extraordinaire personnalité, était l’être le plus arr… arrogant, le plus pré… prétentieux que… que… j’ai ja… jamais rencontré ! Intelli… intelligent, oui. Mais m… mé… méchant avec les… plus… plus faibles…

— Ne vous énervez pas, conseilla Grace en le voyant perdre le contrôle.

Le moine reprit son souffle, haletant.

— Je n’en pouvais plus, vous comprenez, il faisait de ma vie un calvaire. Alors, quand l’opportunité de le voir s’en aller pour toujours s’est présentée, j’ai sauté sur l’occasion.

— Vous n’aviez rien dit à l’abbé de ce qu’Anton vous faisait subir ?

Frère Colin secoua la tête de dépit.

— Non… je n’ai pas osé. Il l’aimait tellement qu’il ne m’aurait pas cru. Et puis j’ai pensé que Dieu me mettait à l’épreuve, ou me punissait de quelque chose que j’avais mal fait, alors j’ai accepté ma pénitence jusqu’à ce que le ciel m’offre la chance de me délivrer.

Se sentir abandonné, victime d’une destinée cruelle et injuste, et se rattacher à la fatalité divine. Grace était peut-être la mieux placée sur cette île pour comprendre ce que frère Colin avait éprouvé. L’espace d’une seconde, elle se rappela ce jour où, face à l’impensable pour un enfant de son âge, elle avait évité la folie en décidant de croire que Dieu lui infligeait ce châtiment pour une raison qu’il lui dévoilerait tôt ou tard.

Mais elle chassa l’empathie qui la gagnait en se souvenant que c’était précisément la tragédie de son passé qui l’avait conduite jusqu’à ce métier d’inspectrice. Et ce dernier exigeait une discipline émotionnelle sans faille.

— Comment s’est déroulée la nuit d’hier ? demanda-t-elle, alors que le jeune moine serrait si fort les mâchoires que les veines autour de ses yeux se gonflaient de leur couleur bleutée.

— Ma jambe…

— Oui, le médecin va arriver d’une seconde à l’autre…

Il baissa les paupières, comme s’il allait s’endormir. Grace le secoua.

— Dire la vérité vous soulagera, frère Colin…

Le moine remplit ses poumons d’air.

— À une heure du matin, je lui ai ouvert la porte du monastère, je lui ai prêté une de mes robes pour qu’il passe inaperçu au cas où il croiserait l’un de mes frères, et je lui ai indiqué où se trouvait la cellule d’Anton. Il m’a promis de faire vite. J’ai attendu dans le hall d’entrée. Une demi-heure plus tard, il est arrivé à toute vitesse. Il m’a lancé qu’Anton avait accepté de revenir et qu’il serait bientôt de retour dans sa famille. Et puis il a filé, sans me rendre ma tunique.

— Était-il taché de sang ?

— Il faisait trop sombre et tout est allé si vite… Je ne voulais pas ça…

— Je sais, chuchota Grace sans retirer sa main du bras du moine. Je sais. Connaissez-vous le nom de cet homme qui prétendait être le frère de la victime ?

— Non… mais je peux vous le décrire, et puis… il était à l’hôtel de l’île. D’autres personnes ont dû le croiser là-bas.

— Quand vous irez mieux, je vous mettrai en relation avec un membre de mon bureau qui effectuera un portrait-robot d’après vos consignes. En attendant, dites-moi à quoi il ressemblait.

— Il devait avoir vingt-cinq ans environ, très mince, mais d’une carrure solide. Un jour où il faisait un peu plus beau, il avait relevé le bas de ses manches et j’ai vu des tatouages rouge et bleu sur ses avant-bras. Ne me demandez pas les motifs, je n’ai pas fait attention.

— Bien… continuez, vous m’aidez.

— Il avait une apparence très soignée. Toujours parfaitement coiffé, avec du gel, et il portait une barbe bien propre, bien taillée. Et puis, il avait toujours des écouteurs, soit aux oreilles, soit qui pendaient sur ses épaules. Et… même si cela ne m’intéresse pas, je dirais qu’il était beau.

— Bien…

— Je vais aller en prison, n’est-ce pas ?

— Si ce que vous m’avez raconté se révèle être vrai, je n’en suis pas certaine.

On frappa à la porte et une voix masculine s’annonça.

— Docteur Bisset !

Un homme âgé, à l’épaisse moustache blanche, fit irruption dans l’infirmerie muni d’une sacoche.

— Je vous en prie, allez-y, lui dit Grace en laissant le médecin approcher de frère Colin.

Elle était sur le point de refermer la porte derrière lui, quand l’abbé l’interpella du couloir.

— Inspectrice Campbell…

Il cherchait visiblement à lui parler en privé. Tandis que le médecin commençait l’auscultation, Grace se glissa dehors, en laissant la porte entrouverte pour surveiller d’un œil ce qu’il se passait à l’intérieur.

— Inspectrice, je suis désolé, murmura l’abbé, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter votre discussion avec frère Colin.

Grace releva le menton, profondément en colère.

— Attendez, attendez… j’ai peut-être bien fait. J’ignorais ce qu’Anton faisait subir à notre frère. Je vous le jure, je ne m’en suis pas douté une seule seconde. Jamais je n’aurais cru une chose pareille de sa part et je n’aurais pas toléré un tel comportement si j’en avais été informé.

Grace le considéra en écartant les mains, semblant l’encourager à lui révéler quoi que ce soit pouvant l’intéresser.

— Écoutez…

Le supérieur s’assura qu’ils étaient bien seuls dans le couloir, aussi nerveux que lorsqu’il lui avait ouvert la porte du monastère le matin même. Puis, il chuchota à l’oreille de Grace.

— Anton était plus qu’un pensionnaire pour moi. C’était un ami. Un ami à qui j’avais fait une promesse, au-delà de la mort.

L’abbé prit une longue inspiration et caressa le carré de sa barbe.

— Mais ce que je viens d’entendre remet tout en cause. Il m’a trahi en maltraitant l’un de mes frères. Il a bafoué notre amitié et brisé le lien de confiance qui nous unissait.

Grace perçut des trémolos dans la voix de ce serviteur de Dieu en lutte contre lui-même.

— Notre Seigneur m’en soit témoin et qu’il me châtie s’il me juge blasphématoire, mais en mon âme et conscience, je n’ai plus à respecter mon serment.

Les yeux rougis et le regard creusé, l’abbé Cameron hocha la tête, comme s’il s’autorisait à parler.

— Venez avec moi, finit-il par souffler. Je dois vous montrer quelque chose.

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