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Un brutal courant d’air s’engouffra à travers la béance de verre brisé, giflant Grace, affolant les pages de la bible ouverte sur l’écritoire dans un tournoiement de tempête. Dans la précipitation, le moine n’avait pas pris le temps de viser et Grace avait pu éviter la chaise. Elle se hissa à toute vitesse sur le bureau : derrière le rideau de pluie qui s’abattait à nouveau en déluge, elle devina la silhouette de l’homme courir vers la mer.

Elle sauta à son tour un mètre plus bas. Le manque d’entraînement ne l’aida pas à amortir sa réception. Elle dérapa sur le sol détrempé, son visage s’écrasa dans la boue, répandant un goût de terre dans sa bouche. Elle se releva et fonça en dégainant son arme.

— Arrêtez-vous ! ordonna-t-elle.

Mais le moine avait pris trop d’avance, et la voix de la jeune femme fut couverte par la cascade pluviale. La panique la saisit : en contrebas de la pente herbeuse, elle venait de distinguer la naissance blanchâtre de la falaise. Et frère Colin s’élançait droit vers elle.

Elle tira un coup de semonce en l’air. Le moine se retourna, sa robe claquant au vent. Il se tenait la jambe et reprit sa fuite en boitant, probablement blessé par un éclat de verre.

La vue de la falaise se rapprochant aiguillonna sa peur et Grace força sur sa foulée à s’en déchirer les poumons.

— Ne faites pas ça ! hurla-t-elle.

Elle n’arriverait pas à temps. Il allait sauter et se fracasser sur les rochers. Son ombre crayonnée par les lignes grises de la pluie s’immobilisa au bord de l’abîme. Puis s’inclina vers l’avant.

Se rappelant ses lointains cours de catéchisme, Grace cria de toutes ses forces, espérant que ses ultimes efforts lui avaient permis de se rapprocher assez pour au moins être entendue.

— Dieu vous a donné la vie, frère Colin, c’est à lui seul de décider quand la reprendre !

Le corps du fugitif eut un réflexe de retenue. Grace n’était plus qu’à quelques mètres. Frère Colin avait redressé son buste, mais il regardait toujours au fond du précipice. Au déferlement chaotique des cieux se mêlait le rugissement des vagues creusant la falaise.

— Dieu vous aime, il vous aidera ! lança Grace en avançant à pas comptés.

Le moine se retourna et elle croisa son regard transi de terreur.

— Dieu vous pardonnera si vous le lui demandez… Je sens que vous n’avez pas vraiment voulu ce qu’il s’est passé, frère Colin. Laissez le Seigneur vous accorder sa miséricorde.

Elle tendit la main pour l’offrir au moine. Ce dernier la considéra. Puis elle vit le puits noir du désespoir assombrir son œil. Il se signa en se laissant tomber.

Grace tira. La balle perça l’arrière de la cuisse de l’homme, provoquant l’affaissement de la jambe et une brève inclinaison du corps vers l’arrière. L’enquêtrice saisit sa chance, agrippa la capuche de la robe et la tira vers elle. Projeté au sol dans un jaillissement d’éclaboussures, le moine s’effondra sur le dos, criant de douleur en compressant la blessure de sa cuisse.

Sans délicatesse, Grace le souleva par le dessous des bras et, en poussant des ahanements d’effort, elle le traîna loin de la falaise, avant de tomber à genoux à côté de lui. Frère Colin se tordait en lamentations. Grace le retourna face contre terre, et lui enferma les poignets dans les menottes qu’elle portait à sa ceinture.

Épuisée, reprenant son souffle, elle essuya son visage maculé de boue d’un revers de manche trempée, et comprima la blessure qu’elle avait provoquée. Elle allait prendre son téléphone dans sa poche intérieure, lorsqu’elle sentit une présence.

Les cheveux et les paupières ruisselants de pluie, elle releva la tête. Une silhouette encapuchonnée, au faciès plongé dans l’ombre, se dressait à côté d’elle. L’espace d’une seconde, elle crut à la présence d’un démon surgi du néant.

— Qu’avez-vous fait ?

L’abbé Cameron dévoila ses traits en s’agenouillant, l’air horrifié, les yeux rivés sur son frère perclus de douleur.

— Il s’en sortira, répondit Grace. Il y a des secours sur l’île ?

— Oui, un médecin, au village…

— Appelez-le. Et aidez-moi à transporter votre frère jusqu’au monastère.

L’abbé était si perturbé qu’il esquissait des gestes sans les terminer. Il porta la main à son front, chercha son téléphone avant de se raviser pour regarder autour de lui, désemparé.

— Frère Cameron, intervint Grace en lui prenant le bras. Les secours.

— Oui… oui, bien sûr.

Pendant que l’abbé discutait enfin avec le médecin, Grace se remit à compresser la blessure de frère Colin.

— Il arrive tout de suite, conclut l’abbé en raccrochant.

— On y va.

— Enlevez-lui au moins ses menottes !

— Non.

Grace souleva le moine par les épaules et fit signe à l’abbé de l’attraper par les pieds.

— Ma jambe ! hurla frère Colin.

Glissant sur les rigoles boueuses, reprenant leur souffle à plusieurs reprises, ils parvinrent finalement aux portes du monastère, où frère Rory accourut sous la pluie pour leur prêter main-forte.

— Que s’est-il passé ?

— Transportons-le à l’infirmerie ! se contenta de répondre l’abbé.

Ils pénétrèrent dans le bâtiment, enfin à l’abri, où les autres moines, choqués, aidèrent à soulever le corps de leur frère. Le courant était rétabli et ils suivirent une succession de couloirs bien éclairés, jusqu’à entrer dans une petite pièce qui sentait l’éther, où ils purent déposer le blessé sur un lit. Grace ne laissa qu’une seule menotte au suspect, qu’elle attacha au sommier de la couchette.

— On a entendu des bruits de verre cassé et des coups de feu…, commença frère Rory en foudroyant son interlocutrice du regard. Qu’avez-vous fait ?

— Il a été touché par balle à la cuisse droite et il me semble qu’un éclat de verre l’a aussi atteint à la jambe, précisa Grace.

Le moine aux mains épaisses releva la robe de son frère et dévoila effectivement les deux blessures. Il appliqua plusieurs compresses pour stopper l’hémorragie de la plaie par balle, puis entreprit de désinfecter la coupure béante, en marmonnant que frère Colin était le plus gentil et le plus pur d’entre eux, qu’il ne méritait pas un tel traitement.

Grace le laissa travailler, mais à peine avait-il terminé le dernier point de suture qu’elle congédia tout le monde pour être seule avec le suspect.

— Donnez-lui au moins de la morphine, protesta leur supérieur.

— Non.

Comme il insistait, Grace approcha son visage de celui de l’abbé et le regarda par en dessous, son index pointé vers lui.

— Sous morphine, son témoignage sera confus et ne vaudra rien. Or, pour que vous compreniez bien la situation : votre frère est désormais le suspect principal du meurtre d’Anton Weisac. Donc, si vous ne sortez pas tout de suite, je m’appliquerai à expliquer avec quel zèle vous m’avez empêchée de mener mon enquête et vous serez jugé pour entrave à la justice.

C’est dans ces moments que Grace avait l’impression que sa franche présence corporelle appuyait ses propos avec plus de force que si elle avait été toute frêle. D’autant que son sourcil droit avait tendance à se relever d’un air agacé, que sa lèvre inférieure se faisait plus lourde et que son doux regard noisette se tendait d’une autorité dissuasive.

Frère Rory émit un grognement, Grace le toisa avec sévérité, et comme l’abbé Cameron, il finit par tourner les talons et quitter l’infirmerie.

Une fois seule, elle se pencha au-dessus de Colin dont les gémissements emplissaient la pièce.

— Qu’avez-vous fait à Anton Weisac ?

Le moine secoua la tête de gauche à droite en demeurant muet, la main crispée sur sa cuisse.

— Plus vite vous me répondrez, plus vite le médecin vous fournira de la morphine et vous extraira la balle de la jambe.

Aux gouttes de pluie luisant sur le visage du jeune homme se mêlait la sueur de la fièvre qui commençait à monter.

Grace détestait assister à la souffrance d’un être vivant, même d’un assassin. Mais elle était prête à subir ce spectacle qui la révulsait si cela pouvait la conduire à la vérité.

— Je… je n’ai pas tué Anton, gémit le moine.

— Pourquoi vous êtes-vous enfui, alors ? Pourquoi avoir voulu en finir avec la vie ?

La poitrine de l’homme se souleva par saccades et des larmes coulèrent sur ses joues.

— Ce n’est pas moi… mais…

Tel un prêtre au confessionnal, Grace ne bougea pas, par crainte de perturber la fragilité de l’aveu naissant.

— Colin. Racontez-moi ce qu’il s’est passé et je verrai comment je peux vous aider.

Le moine hoqueta de peine et de souffrance. Et dans ses yeux, Grace lut l’envie brûlante de se délivrer du secret.

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