Son arme de poing stabilisée à hauteur du regard, la lampe torche calée sous le canon, Grace poussa la porte de l’épaule. L’effort considérable qu’elle dut fournir pour l’ouvrir expliqua pourquoi aucun milicien n’était intervenu : le son de la détonation n’avait pu traverser une paroi aussi lourde et épaisse.
Le battant s’écarta lentement pour laisser apparaître un long couloir creusé dans la roche, éclairé de néons fixés au plafond à intervalles réguliers. Les aspérités des murs avaient été polies et une dalle de béton avait été coulée au sol.
Observant autour d’elle, Grace n’en revenait pas. Anton Weisac avait donc raison. Mais où menait ce passage ?
Elle progressa prudemment sur une vingtaine de mètres, à l’affût du moindre bruit suspect. Ses pas mal assurés craquelaient sur les humides poussières de roche et sa respiration résonnait sous la voûte rocailleuse à la façon d’un sinistre métronome.
Elle finit par apercevoir une nouvelle porte au bout du tunnel. Elle avait la même apparence que celle qu’elle venait de franchir. Sauf que, cette fois, le logo en forme de sceptre à deux fourches était ostensiblement gravé sur le métal.
Grace s’y adossa un instant pour soulager sa cheville, avant d’y plaquer son oreille. Elle ne perçut aucun bruit. Elle appliqua le badge magnétique sur la paroi et le mécanisme de fermeture se déverrouilla dans un nouveau cliquetis sonore, suivi d’un relâchement d’air sous pression. Puis l’énorme porte s’ouvrit automatiquement sur une zone plongée dans l’obscurité.
Grace progressa, son arme braquée devant elle, le rayon de sa torche formant un cylindre lumineux s’estompant dans le noir. Elle franchit le seuil, balayant l’espace de gauche à droite sans rien rencontrer d’autre que les ténèbres. En revanche, au son de ses pas et à l’écho de sa respiration, elle supposa qu’elle avait pénétré dans un lieu bien plus vaste que le tunnel qu’elle venait de quitter.
Elle s’enfonça à l’aveugle sur une dizaine de mètres sans se heurter au moindre obstacle. En étant plus attentive, elle détecta le vrombissement étouffé d’une lointaine soufflerie ; mais au-delà, pas un seul signe de vie. Elle s’accroupit et frappa le sol de la crosse de son arme. Le bruit s’envola en écho comme s’il pouvait emplir des kilomètres d’espace vide. La sensation d’amplitude n’avait jamais été si intense malgré les gouffres sans fond qu’ils avaient traversés pour arriver jusqu’ici. Que cachait cet endroit gigantesque à près d’un kilomètre sous terre ?
Face à l’immensité, Grace renonça à s’aventurer vers l’inconnu. Sa cheville lui faisait trop mal. Elle rebroussa chemin et entreprit de longer le mur qui partait de la porte, jusqu’à trouver une sortie. Elle n’avait pas fait trois pas que sa lampe éclaira un levier encastré dans la paroi. En dessous, un logo en forme d’éclair indiquait que le dispositif commandait l’électricité.
Grace hésitait à l’actionner, tout en se disant qu’elle ne parviendrait pas à sauver Yan si elle continuait à progresser à la faveur hasardeuse de sa torche. Il fallait absolument qu’elle ait une vision globale de l’endroit où elle se trouvait, ne serait-ce que pour repérer plus vite une issue. Pour se rassurer, elle pensa que si tout était si silencieux et plongé dans l’obscurité, c’est que personne ne devait être en train de surveiller.
Elle posa sa main sur le levier et l’abaissa.
Des dizaines de puissants spots se mirent en route dans une succession de claquements, tandis qu’un éblouissant déferlement de lumière embrasait les ténèbres. Grace se protégea les yeux du revers de sa manche. Les paupières à moitié closes, elle laissa à ses pupilles le temps de se rétrécir, mais ce qu’elle avait réussi à entrevoir venait de la plonger dans un état de sidération. Et quand elle baissa enfin son bras, ce fut le choc.
À perte de vue s’élançait une immense cavité semblable à un colossal hangar industriel. Elle s’élevait plus haut que la coupole d’une cathédrale et sa longueur courait sur une distance plus étendue encore qu’un stade de football. Le décor était aussi saisissant de gigantisme qu’improbable à une telle profondeur. Plus perturbant encore, cette béance souterraine n’était pas vide.
Sur des échafaudages parfaitement alignés qui montaient jusqu’au plafond, de grandes caisses en plastique rectangulaires, toutes de la même taille, s’entassaient à perte de vue.
Médusée, Grace contemplait ce spectacle en essayant de remettre ses idées en place. Qu’y avait-il à l’intérieur de ces boîtes uniformes ? Qui était à l’origine de cette construction pharaonique ? Était-ce cela qu’Anton cherchait désespérément ?
Sans relâcher sa garde, son arme toujours vissée entre ses doigts, elle parcourut la cinquantaine de mètres qui la séparaient des premiers échafaudages et suivit l’allée centrale en regardant à chaque croisement si aucune porte n’était visible.
En progressant, elle se rendit compte que c’était des dizaines de milliers de caisses qui étaient entreposées ici. Et toutes étaient pyrogravées du sceptre à deux fourches.
Grimaçant de douleur à chaque pas, Grace marcha pendant au moins un quart d’heure au milieu de cet étrange hangar, jusqu’à voir une porte à l’autre bout de l’allée.
Elle avait donc peut-être une chance de sortir d’ici pour aller chercher des secours. Mais comment pouvait-elle quitter cet endroit, sans savoir ce qu’il y avait à l’intérieur de ces caisses ? L’aboutissement de son enquête en dépendait. D’un autre côté, les chances de survie de Yan diminuaient à chaque minute qu’elle perdait. Écartelée par ce dilemme, Grace ignora les boîtes pour se diriger droit vers la porte. Mais elle pensa soudain que si elle parvenait finalement à s’enfuir et à trouver de l’aide, peut-être qu’à son retour, l’entrepôt aurait été condamné.
Elle rebroussa chemin et se jura de faire vite. Elle s’approcha de l’une des boîtes et passa sa main dessus. La surface était lisse, mais elle discerna les rebords d’un couvercle.
Elle se servit d’un piton d’escalade qui se trouvait dans le sac à dos de Yan pour faire levier et après plusieurs tentatives, le couvercle céda. Grace le fit glisser à terre et quand elle posa les yeux sur l’intérieur de la caisse, elle se figea.
La boîte était vide, mais sur l’un des côtés se trouvait une affichette avec un dessin explicatif et un avertissement ne laissant aucun doute sur la finalité de ce grand réceptacle rectangulaire. Le schéma représentait un homme allongé, les yeux clos, à côté duquel un triangle muni d’un point d’exclamation précédait la mention « Attention, déposer uniquement un corps nu ».
Grace venait de soulever le couvercle d’un cercueil inoccupé.
Dans une montée d’incrédulité quasi frénétique, elle ouvrit une autre caisse, puis une autre. Toutes étaient vides et contenaient exactement le même avertissement.
Saisie de vertige, Grace se retourna et contempla les boîtes qui s’alignaient jusqu’à l’insondable : à qui étaient destinés ces dizaines de milliers de cercueils ?