– 36 –

Grace avait laissé passer cinq appels de Naïs, n’osant lui avouer ce qu’elle avait révélé au tueur. Une fois rentrée dans son appartement, elle se laissa tomber dans son canapé, se sentant aussi sale que son intérieur souillé par les mains de cet assassin et ces dizaines de milliers d’yeux d’internautes. La plupart des tiroirs étaient encore entrouverts, débordants pour certains de vêtements, d’autres de feuilles de papier froissées, les livres de sa bibliothèque avaient été dérangés, des ordures jonchaient le sol de la cuisine et de la salle de bains, et pour achever cette sensation de n’être plus chez elle, la porte d’entrée à la serrure forcée bâillait sur le couloir.

Au septième appel de Naïs dans le vide, elle se résolut à écouter le message que sa coéquipière venait de lui laisser.

« J’ai vu toute la scène en direct. C’est un beau salopard. Dis-moi que tout va bien et ce qu’il s’est passé quand le son a été coupé. Je t’attends à l’aéroport. Il est… 20 h 42 précisément. La fin de l’embarquement a lieu à 21 h 30. Si tu te dépêches, tu as encore une chance d’attraper le vol. Appelle-moi, Grace. »

Quand bien même aurait-elle la force de partir à présent, Grace ne pouvait pas laisser son appartement dans cet état, sans porte d’entrée sécurisée, avec la vitre du salon brisée et sa pièce secrète grande ouverte. Elle devait faire venir des réparateurs, cela prendrait au moins une journée, ou plus probablement, deux ou trois. Pendant ce temps, l’enquête lui échapperait et, à cause d’elle, l’assassin retrouverait la piste de Neil Steinabert et le tuerait. Naïs aurait peut-être une chance de s’opposer à lui, mais rien n’était moins sûr face à un ennemi aussi retors, qui avait l’appui tacite des autorités.

D’ordinaire, elle essayait toujours de dédramatiser les situations en faisant preuve d’une forme de dérision. Elle tenta de chercher une plaisanterie qui aurait pu réveiller son cerveau abattu, l’aider à prendre du recul ; mais cette fois, l’envie lui manqua et sa solitude lui pesa comme jamais. Avec de la famille ou au moins un ami à ses côtés, elle aurait pu confier ce travail de réparation de son domicile à quelqu’un de confiance et foncer à l’aéroport.

Elle en était à ces pensées, quand le duvet de sa nuque se hérissa. On l’observait. Dans son dos. Elle en était certaine. Était-ce une imperceptible respiration qu’elle avait perçue plus qu’entendue, une plainte étouffée du parquet, ou un léger déplacement d’air qui avait frôlé son épiderme ?

Sans rien laisser paraître de son alerte, elle empoigna son pistolet et, d’un bond, pivota sur elle-même.

Il la regardait du couloir, dans l’embrasure de la porte. L’air apeuré, levant les mains en signe de paix. Grace baissa son arme.

— Je suis juste venu voir si vous aviez besoin d’aide.

Son vieux voisin restait poliment devant le seuil de l’appartement, à la fois hésitant et sincère dans sa proposition. Grace prit le temps de l’observer enfin. Depuis qu’elle fredonnait parfois pour lui la nuit, elle l’avait imaginé plus jeune, les cheveux plus foncés et le visage plus triste. Or, l’homme devait bien avoir plus de quatre-vingts ans, il arborait une tignasse blanche en touffes épaisses sur les tempes, et le haut de son crâne était dégarni. Les lignes de ses lèvres se faisaient et se défaisaient, comme s’il cherchait à formuler au mieux une pensée audacieuse sans y parvenir.

— Entrez, finit par dire Grace.

— Si vous préférez être tranquille, je le comprendrai aisément.

— Je m’appelle Grace Campbell, articula-t-elle en s’efforçant de proposer un vague sourire. Je vous en prie.

— Kenneth Ghilchrist, répondit le voisin en franchissant le seuil.

Il s’arrêta au milieu du salon, et regarda autour de lui comme s’il venait de pénétrer dans un musée.

— Je croyais me sentir gêné en vous voyant, mais j’ai au contraire l’impression de vous connaître depuis des années. Oh, je ne dis pas ça pour vous forcer à penser la même chose, précisa-t-il en agitant la main comme pour corriger une parole fautive. C’est juste que…

— Je comprends.

— Ce que vous avez fait depuis tout ce temps pour moi… je ne saurai jamais, vraiment jamais, comment vous remercier, Madame Campbell, commença-t-il d’un ton empli d’une antique politesse où pesait lourd le sens du devoir et de la loyauté.

— Soyez rassuré sur ce point, vous l’avez déjà fait, chaque fois que ma voix a pu vous aider à passer le moment pénible que vous traversiez.

Il hocha la tête, pieusement.

Grace n’avait pas rencontré d’humain si prévenant depuis bien longtemps. Il avait l’air d’être issu d’une époque révolue et n’aurait pas détonné au temps des clans pétris d’honneur qui avaient peuplé ces terres lointaines.

— Que Dieu vous bénisse, Madame Campbell, dit-il avec douceur.

— Ce serait le moment ou jamais, répliqua Grace, en regrettant aussitôt ses paroles, qui pouvaient blesser une personne sincèrement croyante.

Au contraire, l’homme s’avança encore dans le salon et observa plus attentivement les lieux.

— On vous a cambriolée ?

— C’est un peu plus compliqué, mais ça revient au même.

— Vous travaillez pour la police… j’imagine.

Grace baissa les yeux sur son arme, qu’elle avait gardée dans sa main par réflexe.

— Oui, je suis inspectrice, répondit-elle en glissant son pistolet dans son holster.

Son voisin hocha la tête, l’air pensif.

— Une inspectrice de police qui fredonne des comptines à travers le mur de son appartement pour apaiser un voisin qu’elle ne connaît même pas… Dites-moi ce que je peux faire pour vous, Madame Campbell.

Grace le sonda longuement, puis elle osa ce qu’elle n’aurait jamais risqué il y a encore une heure.

— Monsieur Ghilchrist.

— Appelez-moi Kenneth, si vous le voulez.

— Kenneth, reprit Grace en se levant. Je suis sur une affaire grave qui requiert ma présence loin d’ici. Or…

— Je resterai devant votre porte jusqu’à ce que les réparateurs changent la serrure, la devança-t-il. Et je ferai de même avec la vitre de votre balcon. Cela me semble tellement évident. Ce n’est rien, après tout ce que vous avez fait pour moi.

Grace regarda en direction de sa porte blindée.

— Celle-là aussi, il faut la remplacer ? demanda Kenneth.

— Non. Celle-là, vous devez me jurer que vous ne l’ouvrirez jamais, Kenneth. Jamais. Je m’en occuperai à mon retour…

— Je ne sais pas si cela signifie encore quelque chose pour les plus jeunes, mais pour moi, c’est une phrase qui vaut plus que n’importe quel contrat ou n’importe quelle contrainte : vous avez ma parole.

Elle sentit sa voix vibrer. Compte tenu de son âge, il avait connu la guerre étant enfant, et certainement entendu des serments dont le respect avait valeur de vie ou de mort.

Elle se rapprocha un peu plus du vieil homme et enveloppa ses mains des siennes. Un poids qu’elle portait en elle depuis tant d’années s’était soudainement allégé, libérant un peu sa poitrine de cette pesanteur diffuse avec laquelle elle s’était résignée à vivre.

— Merci, dit-elle. Pour le paiement, appelez-moi, je ferai un virement de là où je me trouverai.

Elle déposa sur la table basse sa carte professionnelle avec son numéro de téléphone.

— Vous avez certainement d’autres obligations bien plus importantes. Je me charge des ouvriers, nous verrons à votre retour. Dépêchez-vous d’y aller. Je veille.

Grace balaya du regard son domicile, comme si elle le voyait pour la dernière fois. La présence de Kenneth qui la saluait au milieu du salon lui parut étrangement familière, comme aurait pu l’être celle d’un père venu garder l’appartement de sa fille pendant qu’elle partait en déplacement.

Troublée, elle fit encore un petit signe de la main à son voisin et courut dans l’escalier pour rejoindre sa voiture. Il ne lui restait qu’une trentaine de minutes avant la fermeture des portes d’embarquement. Autant dire que les chances d’attraper son vol étaient minimes.

Lancée à toute allure sur la file de droite, Grace contacta Naïs.

— Je suis en route !

— Je suis déjà assise, l’embarquement est presque terminé, tu n’y arriveras pas.

Grace raccrocha, sans un geste de colère, concentrée. Le prochain vol pour Nuuk était dans trois jours. Ce n’était pas concevable.

Le GPS indiquait encore vingt minutes avant l’aéroport. Elle écrasa la pédale d’accélérateur. Malgré la bonne tenue de route de son SUV, le volant vibra entre ses mains, et plusieurs fois, elle frôla dangereusement la glissière de sécurité pour doubler un véhicule trop lent à se rabattre. En quelques secondes, le GPS abaissa son estimation à seize minutes de temps restant avant destination. Ce ne serait pas suffisant. Mais quitte à voir l’avion décoller sous ses yeux, elle irait jusqu’au bout.

Quinze minutes plus tard, à 21 h 26, elle abandonnait sa voiture sur le dépose-minute, provoquant un mouvement de panique parmi les voyageurs inquiets de voir cette femme jaillir de son véhicule et partir en courant.

Elle avisa le tableau des départs, repéra immédiatement la porte d’embarquement de son vol avec l’annonce « dernier appel » qui clignotait en rouge. Il lui restait quatre minutes. Elle se faufila entre les voyageurs, en bousculant certains, sauta par-dessus un chariot, évita de justesse une petite fille qui lui coupa la trajectoire en riant.

— Poussez-vous ! cria Grace en avalant deux par deux les marches de l’escalator.

Une femme se retourna et haussa les épaules sans bouger ses affaires. Grace trébucha sur l’une des valises et se cogna le front contre la rampe de l’escalier mécanique.

Refusant de céder à la douleur qui cingla son crâne, elle s’était déjà relevée et coupait toute la file d’attente menant aux contrôles de sécurité. Les poumons en feu, un goût de sang dans la bouche, elle sprinta avec tout ce qui lui restait de force.

— Attendez ! lança-t-elle. Police !

Tout le monde se retourna sur son passage et un mouvement de panique commença à s’emparer des voyageurs.

Grace percuta presque le comptoir du poste de sécurité. Un officier porta sa main à sa ceinture pour saisir son arme. Grace posa précipitamment son badge, son passeport et son téléphone devant lui.

— Je suis inspectrice de police, je dois prendre cet avion. C’est une urgence nationale.

Derrière la vitre pare-balles, désarçonné, l’officier dévisagea cette femme qui venait de débouler comme une furie.

— Arrêtez l’avion, je dois prendre ce vol, répéta Grace.

Quatre militaires en patrouille dans l’aéroport débarquèrent et la mirent en joue avec leurs fusils mitrailleurs.

— Ne bougez plus ! ordonna l’un d’eux.

— Je suis inspectrice de police. Vérifiez mon matricule, rétorqua Grace. Faites vite !

Elle pouvait presque sentir les canons des armes pointés sur sa tête.

— À plat ventre !

Elle s’exécuta, sous les expressions médusées des voyageurs. Elle vit des bottes s’approcher quand soudain, la voix de l’officier des douanes retentit.

— C’est bon, elle dit vrai.

— Relevez-vous ! lança l’un des membres de la sécurité.

Grace se redressa.

— Dites-moi que vous avez pu arrêter le vol, s’enquit-elle auprès du douanier.

— Madame… je suis désolé, mais l’appareil vient de partir pour la piste de décollage.

Grace sentit la nausée lui soulever le ventre. Elle s’appuya sur la tablette du comptoir.

Le sol et le plafond se mirent à tourner. Ses oreilles bourdonnèrent sous l’afflux sanguin.

Dans le maelström de son malaise, elle crut entendre un bruit aigu. Elle chercha maladroitement son portable, mais aucun appel n’était signalé sur son écran.

Elle leva la tête et vit que le douanier avait décroché son combiné téléphonique. Son visage était déformé par l’incrédulité.

— Madame… Campbell. Nous allons vous conduire sur la piste.

Grace n’était pas certaine d’être encore éveillée.

— Pardon ?

— Le décollage a été retardé pour vous attendre. En revanche, dépêchez-vous, il ne vous reste que cinq petites minutes. Voulez-vous nous confier votre arme de service ?

Éberluée, mais consciente qu’elle n’avait pas le temps de demander des explications, Grace sortit son pistolet et le déposa sur le comptoir. Un autre officier, qui se tenait à l’écart et portant une mallette sécurisée, approcha pour y enfermer l’arme, avant de remettre un certificat à Grace.

— Pour la récupérer à Nuuk. Bon voyage.

En moins de trois minutes, Grace se retrouva sur le tarmac. Elle grimpa les marches de l’escalier amovible, le visage fouetté par le vent et les odeurs de fuel. Ses jambes tremblaient d’épuisement et elle devait assurer chacun de ses pas. Mais elle finit par atteindre la cabine et une main tendue la fit franchir le seuil.

Un autre membre de l’équipage verrouilla immédiatement la porte derrière elle. Le steward qui l’avait aidée à monter la fit traverser le couloir central de l’avion, sous les regards mi-fascinés, mi-courroucés des voyageurs déjà installés.

Bientôt, Grace aperçut Naïs, qui s’était redressée pour l’accueillir. Sans même qu’elle l’ait prévu, l’inspectrice lui tomba dans les bras et les deux femmes s’étreignirent, avant que Grace ne prenne du recul, un peu embarrassée par cet élan d’intimité.

— Comment as-tu fait ? ânonna-t-elle en reprenant ses distances.

— L’appareil est affrété par une filiale d’American Airlines, chuchota Naïs. Le Pentagone connaît bien le patron de la compagnie, qui a bien voulu appeler lui-même la direction de l’aéroport de Glasgow pour demander un délai supplémentaire avant le décollage. Je n’étais pas certaine que tu arriverais, mais il fallait que je tente… Tu as assuré, Grace.

— Merci à toi et au… Pentagone…

— Je pense que c’est la première et la dernière fois qu’une dérogation pareille est acceptée, mais tant mieux pour nous…

Grace laissa retomber sa tête sur son siège et attacha sa ceinture. L’avion roula quelques instants, tourna au bout de la piste de décollage, poussa les réacteurs, prit de la vitesse et se cabra pour enfin gagner les cieux.

Assise côté hublot, Grace vit la terre d’Écosse s’éloigner. Elle ne parvenait pas à croire qu’elle avait réussi. À ses côtés, Naïs, sans doute consciente que sa coéquipière avait besoin de reprendre son souffle et ses esprits, lisait un guide touristique sur le Groenland.

Le pilote autorisa les passagers à détacher leurs ceintures. Grace, qui se sentait poisseuse et brûlante, quitta son siège pour aller se rafraîchir aux toilettes, au fond de l’appareil.

Cherchant à deviner ce que cette femme avait de si spécial, tous les voyageurs l’épiaient avec plus ou moins de discrétion. Un peu gênée, Grace les ignora tous. Tous sauf un, qui la dévisagea avec arrogance, ses écouteurs sans fil enfoncés dans ses oreilles, caressant d’un doigt d’honneur faussement distrait sa petite barbe bien taillée.

Загрузка...