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L’assassin d’Anton leva un sourcil interrogateur teinté d’agacement, l’air de demander ce qu’elle attendait.

Grace voulait le voir de près, comme pour mesurer la réalité de son existence.

Il la déshabilla du regard et Grace le laissa faire pour mieux le percer à jour. Il s’attarda sur les formes arrondies de sa poitrine et se pencha même pour admirer ses fesses. Pendant ce temps, la jeune femme enregistrait la façon dont il bougeait, les détails de son apparence, la vitesse à laquelle ses yeux se déplaçaient, l’équilibre de son corps, son odeur, même. C’était sans aucun doute quelqu’un de très nerveux qui mimait la nonchalance. Ses faux ongles posés dans un souci esthétique devaient dissimuler les extrémités rongées de ses doigts. Sous cette assurance arrogante, il cachait un manque certain de personnalité, à en juger par la forte odeur de parfum qui se dégageait de lui à chacun de ses mouvements. Des mouvements dont elle mesura la redoutable rapidité, l’agilité et la précision. À l’image de ses yeux, qui malgré leur dédain n’en manquaient pas moins de repérer d’infimes détails, comme lorsque Grace changea imperceptiblement d’appui sur ses jambes et que l’assassin se recula immédiatement.

— Que voulez-vous ? finit-il par dire en retirant les écouteurs de ses oreilles.

Elle avisa une place libre près de lui, de l’autre côté de l’allée, où elle prit place.

— Pourquoi Anton et Neil sont-ils si importants pour Olympe ? demanda-t-elle.

— Quand je suis venu chez vous et que j’ai commencé à dévoiler à tout le monde ce qui vous appartenait, vous n’avez pas aimé. Eh bien, là, c’est la même chose.

Il se rapprocha pour chuchoter, afin de ne pas dévoiler la teneur de leur conversation aux autres passagers.

— Comme vous devez le savoir, ces deux hommes sont des propriétés d’Olympe, il est normal qu’ils veuillent les récupérer. Et anormal, pour ne pas dire illégal, que vous les en empêchiez.

Grace fut surprise par sa voix claire et son vocabulaire élaboré, bien éloignés du langage vulgaire et d’un niveau médiocre qu’il avait employé chez elle.

— Aucun être humain n’est la propriété d’un autre, répliqua-t-elle.

— Humm. Ça se discute. Mettons de côté la notion d’esclavage ou de sujets dont la démonstration est évidente. Mais prenons tout simplement des parents. Ne sont-ils pas propriétaires de leur enfant, au moins jusqu’à sa majorité ? À la garderie, à l’école, on dit bien : « À qui est cet enfant ? » Si on vous volait vos enfants ou qu’ils fuguaient, ne feriez-vous pas tout pour les retrouver, Grace ?

— Anton et Neil sont donc les enfants d’Olympe ?

— C’est une métaphore. Disons qu’Olympe a suffisamment contribué à l’existence qui est la leur pour se sentir responsable de ces deux hommes. Surtout si cet Anton et ce Neil ne sont pas ceux que vous croyez.

— C’est-à-dire ?

— Imaginez toujours que vos enfants vous échappent. Vous les aimez, certes, et vous voudriez les retrouver. Mais supposons maintenant qu’ils soient dangereux pour autrui, des personnes cruelles, méchantes, et qui, par leur niveau exceptionnel d’intelligence, sont en mesure de provoquer des catastrophes causant la mort de milliers ou de millions d’individus. N’auriez-vous pas une urgence supplémentaire à les retrouver, à les convaincre de revenir à la maison, et les rendre raisonnables un peu fermement ?

Grace repensa à la façon détestable dont Anton avait traité frère Colin.

— Qui vous dit qu’Anton et Neil sont du bon côté dans cette affaire, inspectrice Campbell ? murmura l’assassin. Et si vous aidiez les mauvaises personnes ? Vous êtes-vous un instant posé la question ? Votre métier n’est-il pourtant pas de voir au-delà des apparences ?

— Si vous êtes du côté de la justice, pourquoi ne travaillez-vous pas avec la police pour retrouver ces deux hommes ?

— Ahhh… peut-être parce qu’Olympe ne veut pas que tout le monde soit au courant de ses secrets de famille, qui pourraient nuire à sa réputation. Vous savez, comme un enfant délinquant qui ruinerait la carrière politique de son père ou de sa mère. On préfère régler cela nous-mêmes.

Elle se laissa le temps de façonner sa réponse.

— Je vais vous donner mon point de vue, Gabriel, commença Grace d’une voix étouffée par le bruit des réacteurs. Je pense qu’Anton et Neil ont fui Olympe quand ils ont compris quels étaient les véritables desseins de cette entreprise. Ils ont refusé que leur intelligence soit exploitée pour ces objectifs. Et vous voulez les retrouver avant qu’ils ne réunissent assez de preuves pour dévoiler au monde ce qu’Olympe prépare vraiment.

— Si c’est votre conviction, alors je suis au regret de vous dire que l’un de nous laissera probablement sa vie dans cette course… Maintenant, si vous voulez bien, je vais prendre un peu de repos, la faible luminosité du Groenland à cette époque a tendance à jouer sur l’énergie vitale dont vous et moi allons avoir besoin.

— Pourquoi avez-vous liquéfié le cerveau d’Anton Weisac ?

Le jeune homme soupira.

— Lorsqu’on ne peut pas désamorcer une bombe, on est obligé de la détruire.

Grace en avait assez entendu. Elle s’apprêta à se lever, mais Gabriel reprit la parole. Toujours en s’assurant que seule l’inspectrice puisse clairement comprendre ce qu’il disait.

— Entre nous, cette excérébration était une première pour moi. Je ne vous cache pas que cela a été un peu compliqué de maintenir Anton en place pendant que je lui perçais les cavités nasales pour atteindre son cerveau. Les spasmes de douleur devaient être trop violents. Et puis, Dieu sait ce qui a pu lui passer par la tête quand la tige a commencé à triturer ses méninges. J’ai malheureusement dû l’assommer pour finir le travail correctement.

Grace réprima un haut-le-cœur et eut à peine le temps de voir l’assassin se pencher vers elle. Il était allé si vite.

— Vous savez quoi, je crois que j’ai pris goût à cette forme d’exécution, siffla-t-il. Alors, quand ce sera votre tour, inspectrice, je m’y prendrai mieux et vous serez pleinement consciente lorsque je raclerai le crochet sous votre boîte crânienne pour faire de votre cervelle une bouillie bien fluide qui vous coulera ensuite par le nez. Ou peut-être prendrai-je mon temps pour hacher les zones de votre cerveau les unes après les autres, pour que vous puissiez me décrire au fur et à mesure de l’opération ce que vous ressentez. Je vais y réfléchir.

Grace se refusa à servir plus longtemps d’exutoire au sadisme de cet homme et regagna sa place.

Au lieu de refouler le supplice qu’il lui avait décrit pour penser à autre chose, elle le visualisa, l’imagina frontalement dans ses moindres détails. C’était sa façon à elle de ne pas se laisser aliéner par une menace, si abominable soit-elle. Si cette mise en scène dans laquelle elle se voyait torturée s’avérait extrêmement pénible, elle se l’appropriait. Et évitait ainsi une peur latente qui donnait du pouvoir à son ennemi. Cela ne changeait rien au risque qu’elle encourait, mais elle se dépossédait du rôle de victime dans lequel son adversaire avait essayé de l’enfermer.

Elle avait un jour tenté d’expliquer ce cheminement intellectuel à des collègues qui avaient comparé sa démarche à du masochisme. L’un d’eux lui avait demandé comment lui était venue cette idée malsaine. Grace avait gardé pour elle les épouvantables conditions dans lesquelles elle avait mis en place cette méthode pour sauver son âme.

Son travail de catharsis effectué, elle s’accorda un peu de repos jusqu’à leur escale à Reykjavik, qui dura six heures à cause d’une tempête clouant les avions au sol. Finalement, ils ne furent plus qu’une petite vingtaine à embarquer dans un bimoteur à hélices rouge de la compagnie Air Greenland. Pendant tout le temps de l’escale, les deux inspectrices s’étaient relayées pour surveiller Gabriel et, lors du vol vers Nuuk, c’était au tour de Grace de somnoler un peu.

Trois heures plus tard, une secousse la tirait de son mauvais sommeil.

— On traverse la couverture nuageuse en vue de l’atterrissage, lui annonça Naïs. Prépare-toi. On arrive.

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