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Grace mit pied à terre. Sa torche balayant l’obscurité, Yan cherchait déjà à évaluer la taille de la cavité dans laquelle ils venaient de descendre.

— Voilà, vous avez vu. On peut remonter.

Il éclaira devant lui, révélant une paroi courbe longée par une étroite corniche rocheuse tombant à pic dans le vide. Une plaque de métal avait été vissée dans la pierre et le message ne pouvait être plus clair : « Risques d’éboulis et d’inondations. Danger de mort. »

— On rentre, décréta Yan en testant déjà la corde par laquelle ils étaient descendus. C’est suicidaire et de toute façon, il est interdit d’aller plus loin.

— Allez-y, répondit Grace.

— Comment ça, allez-y ? Vous ne comptez quand même pas risquer votre vie sur ce chemin mortel ?

— Je serai prudente. Mais je veux savoir ce qu’il y a au fond de cette grotte.

Le jeune guide lâcha la corde et considéra Grace avec une expression méfiante.

— Qu’est-ce que vous cherchez exactement ici, Grace ? On ne joue pas avec sa vie comme vous le faites pour le simple plaisir de l’exploration.

Grace hésita un instant, puis elle fit coulisser la fermeture Éclair de sa combinaison, fouilla dans l’une des poches et en sortit son badge d’inspectrice de police.

— Le lieu peut paraître incongru, mais j’enquête sur le meurtre du monastère d’Iona, dont vous avez probablement entendu parler.

Saisi de stupéfaction, Yan resta muet.

— Attendez-moi là, ordonna-t-elle. Si je ne suis pas revenue d’ici une heure, appelez les secours. Ne venez pas me chercher vous-même.

— Pourquoi vous ne m’avez rien dit avant de partir ?

— Parce que je ne sais pas où est l’assassin, je ne sais pas qui il connaît dans la région, je ne sais pas ce qu’il veut ou s’apprête à faire et que, par conséquent, je dois rester la plus discrète possible.

— Et vous pensez vraiment qu’il peut être quelque part dans ces grottes de malheur ? C’est quoi le rapport avec le monastère d’Iona ? C’est à plus de quatre cents kilomètres d’ici !

— Je vais être honnête avec vous, Yan : j’ignore ce que je cherche exactement dans ces cavernes. Mais mon intuition me dit que je dois aller au bout du chemin.

Grace se dirigea vers la corniche. Elle jeta un coup d’œil vers le gouffre sans fond à sa gauche. La béance était d’une obscurité si absolue que son regard perdit un instant le sens des distances et la fit vaciller. D’un réflexe de survie, elle plaqua son dos contre la roche, respira, puis entreprit d’avancer à pas comptés le long du rebord humide.

Elle entendit son guide élever la voix, mais elle était trop concentrée pour chercher à comprendre ce qu’il disait. Elle venait d’aborder un virage où le chemin s’inclinait vers le précipice. Aucune corde, ni aucune main, ne la retenait, le moindre manque d’adhérence de ses semelles la jetterait dans le vide. Ce vide qui tendait ses bras comme la mort appellerait ses enfants. Un pied après l’autre. Lentement, se dit Grace. Assurer chaque pas. Ne pas céder à l’empressement d’en finir. Mais ses mains qui suivaient la roche dans son dos perçurent l’humidité croissante. La corniche allait se faire plus glissante encore. Tout ça pour quoi ? s’interrogea-t-elle. Non, n’y pense pas. Avance, tu en as le devoir. C’est pour cette raison que tu fais ce métier. Pour aller là où les autres reculent, là où se trouve la vérité.

C’est à cet instant que la pointe de son pied droit dérapa vers l’avant, emportant son buste dans le précipice. Ses mains ne saisirent que l’air. Elle basculait.

Mais là où des années plus tôt, elle n’aurait rien pu faire, tous les muscles de son ventre si patiemment entraînés se rassemblèrent avec une telle puissance qu’ils la stoppèrent un millimètre avant la rupture d’équilibre. En suspension entre la vie et la mort, elle imprima à son corps un infime mouvement de recul et sentit la paroi se recoller à son dos. Ses jambes tremblaient, son cœur martelait sa poitrine et palpitait dans sa gorge. Pourquoi était-elle là, au bord du vide, au lieu d’être tranquillement assise dans son fauteuil derrière son bureau ?

Elle reprit son souffle, mais elle sentait qu’elle n’avait presque plus de force dans les jambes. Et le malaise la guettait. À moitié paralysée par la peur, elle fit glisser ses pieds au lieu de les lever et progressa centimètre par centimètre.

Après dix minutes interminables, elle aperçut enfin la corniche qui achevait sa longue courbe pour déboucher sur une large cavité au sol plat.

Grace s’y hasarda sans céder à l’envie d’accélérer et tomba à genoux, les nerfs secoués de spasmes, respirant par saccades, des gouttes de sueur perlant le long de son dos. C’était la deuxième fois de sa vie qu’elle frôlait la mort de si près.

Elle finit par s’asseoir, ramenant ses genoux contre sa poitrine pour se bercer et retrouver un semblant de calme dans cette grotte à peine éclairée par la lampe de son casque.

Son repos dura jusqu’à ce qu’elle entende des raclements et un souffle derrière elle. Elle se retourna et vit Yan apparaître au coin de la corniche.

— Je ne sais pas comment vous avez fait… pour ne pas tomber.

— Vous n’auriez pas dû, souffla Grace, surprise.

— Je m’en voudrais toute ma vie s’il vous arrivait quoi que ce soit.

Autant Grace n’appréciait pas le côté chauvin de Yan, autant elle devait reconnaître sa loyauté et sa grandeur d’âme.

— Et maintenant ? On fait quoi ? Il n’y a rien ici.

Sa voix résonna en écho tandis que le jeune homme éclairait la voûte rocheuse perlant d’humidité.

Grace suivait le rayon de lumière des yeux en se demandant si elle avait raté quelque chose au cours de son exploration ou si la piste d’Anton n’était finalement pas la bonne. Après tout, elle ne savait pas ce qu’il cherchait dans ces grottes et peut-être que lui-même n’était pas certain d’y trouver quoi que ce soit.

Elle se remit debout. Sa tentative de faire avancer l’affaire se terminait donc ici, sur un mur de roche sans issue à près d’un kilomètre sous terre.

— Merci d’être venu jusque-là, Yan.

— C’est mon travail. Et puis, si j’avais pu vous aider dans votre enquête, ça m’aurait fait plaisir.

Grace contemplait une dernière fois cette ultime cavité quand un phénomène l’interpella. Les gouttes qui s’écoulaient le long des parois formaient une flaque d’eau au sol. Mais à une telle profondeur, l’humidité devait être persistante et, par conséquent, le ruissellement ne devait jamais s’arrêter. La flaque aurait dû être un lac. Puisque ce n’était pas le cas, l’eau devait forcément s’évacuer quelque part.

Grace se rapprocha du pied de la paroi et, en y regardant de plus près, elle remarqua une protubérance rocheuse d’à peine cinquante centimètres de hauteur, qui semblait un tout petit peu décollée du mur. Elle la poussa et sentit qu’il y avait du jeu.

— Yan, venez m’aider à bouger ce rocher.

— Quoi ? Ne touchez pas à ça ! Vous allez provoquer un éboulement !

— Ça ne soutient rien, c’est juste calé contre la paroi.

Yan la rejoignit pour lui prêter main-forte et à deux, ils parvinrent à le déplacer suffisamment pour dévoiler un passage.

Ils s’agenouillèrent et le spectre de leur lampe frontale dessina les contours d’une anfractuosité s’enfonçant en pente raide dans l’obscurité.

— La rivière qui passe au fond du ravin était à notre hauteur il y a quelques millions d’années, commenta Yan. Elle a dû creuser des galeries comme celle-là, dit-il en s’accroupissant.

Il examina avec attention l’entrée du tunnel.

— Je ne vois absolument aucune trace de piolet, ni même d’orifice de piton. Personne n’est jamais venu jusqu’ici pour explorer ces grottes. Cela fait de nous des pionniers, pour le meilleur et pour le pire, inspectrice.

Il enfonça un clou de progression dans la roche avec sa massette et y fixa une corde de sécurité orange qu’il passa dans le mousqueton accroché à sa ceinture. Grace l’imita et ils entamèrent leur descente.

Plus ils progressaient, plus le passage s’élargissait, si bien qu’ils purent avancer à peine courbés.

Malgré sa combinaison, Grace sentait le froid gagner en ardeur, alors que la chaleur de leur souffle se muait en fumerolle dans le faisceau de leur lampe.

— Je ne suis jamais allé si profondément, lâcha Yan après quinze minutes de descente en silence. Vous imaginez à quelle distance de la surface nous devons être, depuis que nous sommes entrés dans ces cavernes ? Nous avons dû dépasser les huit cents mètres, c’est considérable. Qu’est-ce que vous espérez dénicher à cette profondeur ?

Grace ne répondit pas. La pente s’adoucissait et le tunnel s’agrandit suffisamment pour qu’ils puissent avancer debout. La jeune femme passa devant et accéléra le pas. Le chemin décrivit une courbe, et elle n’avait pas fait cinq mètres qu’elle s’immobilisa, levant le poing, éteignant sa lampe, bloquant sa respiration. Yan l’imita, sans trop vraiment comprendre pourquoi il devait soudain faire preuve d’autant de précaution. Grace tendit l’index vers l’avant.

Il lui semblait avoir discerné une source lumineuse au fond de la galerie. Ce n’était peut-être qu’un reflet de leurs propres éclairages frontaux, mais quand leurs pupilles s’adaptèrent à l’obscurité, le doute ne fut plus permis. Il y avait bien de la lumière au bout du souterrain.

Le cœur palpitant, Grace déployait ses pas avec la lenteur et la discrétion d’un chat en approche, quand un frisson de peur lui électrisa la nuque : à quelques mètres devant, elle venait d’entendre un raclement de gorge.

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