Une infirmerie avait été aménagée dans le bombardier et deux médecins veillaient sur la santé de Neil comme ils l’auraient fait avec un président. Allongé sur un brancard, une perfusion de kétamine dans le bras pour atténuer la douleur, le scientifique tourna la tête vers Grace, assise à ses côtés. Elle n’entendit pas ses premiers mots, couverts par le vrombissement des hélices, et approcha son visage du sien.
— Comment l’assassin d’Olympe a-t-il fait pour me retrouver ?
Grace avait redouté cette question dès qu’elle l’avait rencontré. Elle lui avoua la vérité en lui racontant le chantage auquel elle avait cédé. En revanche, elle ignorait comment Gabriel avait pu les suivre jusqu’à la cache de Neil.
Le savant soupira bruyamment et l’un des médecins lui demanda s’il fallait augmenter la dose d’antidouleur.
— Je serai incapable de réfléchir si vous m’en injectez plus.
Il ferma les yeux quelques secondes. Grace croisa le regard du soignant qui venait de se préoccuper de l’état de son patient. Elle y lut une profonde inquiétude. Il était clair que Neil vivait ses derniers instants.
— Votre téléphone, marmonna soudain Neil. Le lien que vous avez ouvert pour vous connecter au site de Reveal no steal… il y avait forcément un virus dedans. L’assassin a pu accéder à l’outil de localisation de votre portable, et même installer un mouchard qui active le micro de votre appareil et permet d’écouter les conversations environnantes. Olympe conçoit de multiples programmes de ce type…
— Dans l’urgence, je n’ai même pas pensé à cette éventualité, se maudit Grace. Si j’avais été plus vigilante, Naïs serait encore vivante…
Une secousse fit trembler l’avion et les deux médecins se précipitèrent pour maintenir Neil sur son brancard le temps que les turbulences cessent.
— Je suis désolé pour votre amie, reprit le savant quand le calme fut revenu. Mais vous ne pouviez pas penser à tout, inspectrice. Et le fait même que je sois là avec vous, en route vers cette base militaire, prouve que vous avez déjà anticipé beaucoup de choses… Prenez votre téléphone.
Grace s’exécuta. Neil lui donna une série de manipulations à opérer sur son appareil et parvint effectivement à révéler la présence d’un mouchard. Il aida ensuite Grace à l’effacer.
— Merci.
— Vous permettez que je regarde les travaux d’Anton que vous avez trouvés dans son cabinet secret ?
— Bien sûr.
Elle ouvrit le dossier approprié et fit défiler les photos pour Neil. Son attention sembla gagner en vivacité, comme si ces chiffres et ces calculs lui insufflaient un nouveau souffle de vie. Un sourire se dessina même au coin de ses lèvres.
— Que comprenez-vous ? demanda Grace au bout d’un moment.
— Lors de notre période de recherche libre chez Olympe, nous avons eu accès à toutes les dernières données astrophysiques recueillies par les satellites du monde entier, et cette image du fond diffus cosmologique a occupé nos esprits pendant de longues heures.
Il parlait comme un vieil homme évoque les meilleures années de sa jeunesse.
— Nous essayions de déterminer la nature exacte des anomalies énergétiques que l’on peut voir sur cette photo. Mais pour prouver ce que nous supposions, il nous aurait fallu des clichés plus précis dont la communauté scientifique ne disposait pas. Anton s’est acharné à faire des déductions probabilistes en fonction d’une multiplicité de paramètres potentiels. Il aurait pu y passer sa vie…
— Que supposiez-vous ? demanda nerveusement Grace. Une preuve d’une vie extraterrestre intelligente ?
— Je… ne peux pas vous en parler avant d’être certain de ce que j’avance. Ce serait irresponsable.
— Naïs devait absolument vous conduire jusqu’à la base de Thulé ; cela signifie sans doute que ces images qui manquent pour aller au bout de votre raisonnement doivent s’y trouver…
— C’est ce que je crois et c’est ce qui fait que mon cœur bat encore, inspectrice. J’espère tenir jusque-là…
L’avion obliqua vers l’ouest dans un bourdonnement accru des hélices.
— Quand arrivons-nous ? s’enquit Grace auprès des médecins.
— Dans trente-cinq minutes, inspectrice.
— Alors, cela me laisse le temps de faire une chose, souffla Neil.
— Dites-moi.
— Vous aviez raison, je ne peux pas mourir sans avoir essayé d’avertir le monde du danger que représente Olympe. Filmez-moi, et vous ferez ce qui vous semblera le plus utile de mon témoignage.
Les deux médecins redressèrent le dossier du brancard de Neil et s’éloignèrent un instant à la demande de leur patient. Grace attendit que Neil soit prêt et enclencha l’enregistrement vidéo sur son téléphone.
Le savant expliqua en détail qui il était, ce dont il avait été témoin et tous les processus d’addiction développés par Olympe au service des grandes entreprises du numérique. Quand il eut terminé, le pilote de l’avion annonça l’imminence de l’atterrissage.
Grace regarda par le hublot. Malgré l’heure tardive pour la région, le ciel était plus dégagé qu’à Nuuk et, au bout d’une pointe de glace qui s’enfonçait dans une mer d’un bleu métallique, elle discerna cet improbable groupement de bâtiments blancs et cette longue piste d’atterrissage à côté de laquelle étaient garés de gros avions militaires semblables à celui dans lequel ils se trouvaient. Et plus loin encore, au sommet d’un promontoire rocheux, trônait une immense antenne satellite blanche. Quand Neil l’aperçut à son tour, l’électrocardiogramme trahit sans nul doute possible l’emballement de son rythme cardiaque.
Le médecin qui était resté le plus discret jusqu’ici posa sa main sur le bras de Neil et parla d’une voix fiévreuse.
— Dites-moi que vous allez enfin pouvoir nous révéler la nature exacte de ce que nous avons photographié…