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L’officier Madsen donna rendez-vous à Grace et Naïs au port une heure plus tard, le temps qu’il prépare le bateau. Elles en profitèrent pour se rendre dans l’un des magasins d’équipements sportifs que Neil avait visités, afin d’y acheter les vêtements chauds dont elles avaient grand besoin. Tout en choisissant leurs parkas, polaires, gants, sacs à dos, lampes de poche et bottes fourrées, elles cherchèrent à en savoir plus sur le cambriolage qui avait eu lieu à l’époque. Malheureusement, le propriétaire ne leur apprit rien de nouveau. Elles firent ensuite l’acquisition de nourriture lyophilisée et, enfin armées pour affronter les températures extrêmes du pays, elles rejoignirent le port à pied.

Dans les rues enneigées de Nuuk flottait une atmosphère de fin du monde. Il était neuf heures du matin, mais les formes des maisons s’effaçaient dans une lumière grise que les lampadaires jaunes ne parvenaient pas à dissiper. Plus on s’éloignait de l’artère centrale, plus les habitations juchées sur les pentes rocheuses tachées de poudreuse se perdaient dans la froide obscurité où se découpait l’ombre menaçante du mont Sermitsiaq. Il dominait la ville comme un ogre punissant tous ceux qui oseraient troubler son repos. Même l’air semblait retenir sa respiration, faisant planer ce silence de montagne où ne résonnent que les pas crissant dans la neige.

Grace n’entendait que le bruit de ses bottes et celles de Naïs, mais elle avait la sensation que d’autres craquements glacés parvenaient de temps à autre à ses oreilles. Elle se retournait, rabattait sa capuche et scrutait les alentours. Seuls quelques flocons isolés flottaient alors devant ses yeux. À un moment, pourtant, elle jura avoir vu une silhouette masculine se dérober au coin d’un bâtiment. Elle se mit à courir sans même avertir Naïs et s’engouffra dans une ruelle sombre qui longeait l’arrière de quelques maisons. Une forme voûtée fit volte-face. De loin, dans la pénombre, Grace reconstitua le visage d’une vieille femme barré du mauvais sourire de l’assassin Gabriel. L’individu la considéra un instant, puis se retourna et ouvrit la barrière d’une maison.

— Hey !

Grace se lança à sa poursuite. La personne referma le portail derrière elle et semblait accélérer le pas pour gagner son palier. Grace se cogna presque à la palissade en bois et recula d’un bond au moment où un chien bondit sur la barrière en aboyant. Effrayée, elle chuta en arrière, tandis que la porte de la maison s’ouvrait et que la voix d’une vieille femme se faisait entendre du seuil.

— J’ignore ce que vous me voulez, mais lui ne cherchera pas à savoir. Allez-vous-en !

Agressée par la furie du chien, encore sous le choc de la peur, Grace se releva lentement sans quitter la demeure des yeux, dont les lumières s’allumaient une à une. Une ombre se plaça dans l’encadrement d’une fenêtre, immobile. Les aboiements du molosse lui percutaient le crâne, comme si on cherchait à lui arracher le cerveau vivante. Et si elle avait laissé son imagination prendre le dessus, elle aurait vu avec certitude la silhouette dans la maison jouer avec un crochet en métal.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? demanda Naïs, qui venait d’arriver en courant.

Grace sursauta.

— J’ai cru le reconnaître…

Revenue dans la rue principale et reprenant lentement ses esprits, elle expliqua sa méprise.

— C’est angoissant de ne le voir nulle part, termina-t-elle, bien consciente d’avoir été victime de ses propres peurs.

Naïs tourna la tête à gauche et à droite, scrutant les rares ombres mouvantes sous les lampadaires.

— Il n’y a personne. Rien que nous.

— Et s’il avait suivi une autre piste que la nôtre ? ajouta Grace. Peut-être a-t-il déjà retrouvé Neil ?

— C’est peu probable…

— Mais pas impossible. Les déductions auxquelles on a abouti avec seulement quelques informations supplémentaires sont à la portée de n’importe qui prenant un peu le temps de réfléchir.

— Sauf qu’il n’a pas eu ces quelques informations.

Grace n’était pas convaincue, mais elle se contenta de hausser les épaules, encore trop secouée par sa mésaventure pour débattre plus avant.

— Ça va ? s’inquiéta Naïs.

— Oui, ça ira.

Les équipières poursuivirent sans parler, pressant le pas pour gagner le port au plus vite.

Elles venaient d’apercevoir l’officier Madsen qui leur faisait signe du quai, quand le téléphone de Grace sonna.

Elle ne connaissait pas le numéro. Elle proposa à Naïs de rejoindre le policier pendant qu’elle décrochait.

— Inspectrice Campbell ? Capitaine des secours d’Inchnadamph.

La voix était terne et Grace sentit son cœur se serrer.

— Oui…

— Je suis désolé de vous apprendre que le guide qui vous accompagnait, Yan McGregor, n’a pas survécu à ses blessures. Il est décédé il y a une heure.

Une coulée acide transperça Grace, qui porta la main à sa bouche.

— Je tenais à vous informer, car il nous a semblé que vous étiez soucieuse de son état, donc…

Grace n’écoutait plus. Un voile noir avait obscurci sa vue. Elle ne s’attendait pas à cette nouvelle. Au fond d’elle, elle s’était persuadée que Yan allait guérir et que cette expédition dans les grottes de Traligill serait seulement un mauvais souvenir pour lui.

— Inspectrice Campbell ?

— Oui, merci de m’avoir prévenue…

— Bon courage.

Grace raccrocha et n’eut même pas le temps de s’accorder un répit. De loin, Naïs l’appelait et lui faisait comprendre qu’elle devait se hâter.

Des effluves d’essence et de poissons morts s’agglutinaient dans l’air déjà saturé d’une odeur de sang coagulé. Grace s’efforça de respirer par la bouche pour ne pas vomir et elle vit que Naïs se concentrait également pour contenir sa nausée.

— On en a pour deux heures et demie. Dépêchez-vous, je veux rentrer avant la nuit totale, lança l’officier, qui avait déjà démarré le moteur du bateau.

— Comment peut-on revenir à Nuuk si vous repartez après nous avoir déposées ? lui demanda Naïs en descendant sur le ponton.

— Un pêcheur se fera un plaisir d’arrondir sa fin de mois en vous ramenant.

— Mais pas en pleine nuit. Donc, on peut dormir sur place ?

— Il y a une petite pension où on vous donnera un lit et de quoi vous restaurer. Mais avec seulement une cinquantaine d’habitants, qui luttent chaque jour pour leur survie, ne vous attendez pas à du grand luxe.

Les deux femmes jetèrent leurs sacs à dos dans le bateau et embarquèrent. Après avoir largué les amarres, l’air du fjord dissipa vite les lourdes odeurs du port. Un vent glacial flagellant leurs visages et fouettant les tissus de leurs parkas, Grace et Naïs étaient plongées dans leurs pensées, hermétiques à la majesté intimidante des reliefs pétrifiés. Surplombé par les murailles de montagnes aux sommets enneigés, le tracé du fleuve donnait parfois le sentiment de franchir des portes géantes gardées par des figures humaines taillées dans la roche. À ces portails, vestiges d’une ancienne civilisation, succédaient les façades accidentées de glaciers dont d’immenses morceaux menaçaient de s’arracher, pour rejoindre des blocs dérivant au gré du courant comme des paquebots abandonnés. D’un blanc éclatant à leur sommet, les icebergs hypnotisaient les voyageurs imprudents par le bleu translucide qui ourlait leur base flottante. Mais l’officier Madsen, avisé, les contournait à bonne distance pour s’attarder le moins longtemps possible sur ces eaux qu’il savait mortelles sous leur trompeuse quiétude.

— Du nouveau ? demanda Naïs au bout d’un moment.

Grace regardait les amas de glace glisser contre la coque de leur petite embarcation. Elle essayait de ne pas se laisser gagner par la tristesse, mais comment ne pas se meurtrir d’avoir entraîné un jeune homme innocent et plein de projets vers la mort ?

— C’est Yan, c’est ça ? devina sa coéquipière.

Grace hocha la tête.

— Tu sais, reprit Naïs après un long silence, tu me rappelles ma sœur.

Grace fut surprise qu’elle évoque ainsi un membre de sa famille, elle qui avait été si discrète à ce sujet depuis leur rencontre.

— Quand nous étions enfants, c’était toujours elle qui me protégeait. J’étais pourtant l’aînée, mais je manquais de confiance en moi et j’avais un peu peur de tout. Elle, au contraire, savait ce qu’elle voulait et personne ne l’intimidait…

Elle détourna un instant la tête, comme pour chercher ses mots, et reprit.

— Grâce à elle, j’ai eu le temps de me forger une personnalité à l’abri de l’agressivité du monde et je suis parvenue à trouver cette confiance en moi. Je me suis alors dit que c’était à mon tour de m’occuper un peu d’elle. Pour ses trente ans, je l’ai invitée à passer une semaine à New York, chez moi ; elle vivait à Los Angeles et ça n’allait pas très bien avec son mari. À l’époque, je ne travaillais pas encore à la DIA, j’étais professeur de physique au MIT.

Grace leva un regard étonné. Elle n’avait pas imaginé que Naïs ait eu une autre vie avant celle d’agente. Encore moins dans le domaine scientifique, elle qui semblait si peu à l’aise lorsque Grace abordait ce sujet.

— Un collègue qui travaillait sur la recherche géopolitique m’avait dit qu’il y avait des signes de plus en plus précis d’une menace terroriste d’envergure sur le territoire américain. Je n’en ai pas tenu compte parce que j’avais très envie de rendre à ma sœur ce qu’elle m’avait apporté et de la remercier de vive voix pour la première fois de notre vie.

Naïs pencha la tête, alors que le bateau contournait un pic glacé pour s’engager sur un nouveau bras du fjord.

— J’avais un travail à terminer le mardi de la semaine où elle est arrivée. Je lui ai conseillé d’aller visiter le centre-ville sans moi. C’était le 11 septembre 2001. Je ne l’ai revue que le jour de l’enterrement.

Grace fronça les sourcils, profondément peinée pour sa partenaire, dont la voix tremblait.

— Pendant des mois, je me suis reproché de l’avoir tuée. Je ne faisais plus rien, je n’arrivais plus à travailler, je gâchais ma vie. Et puis, un jour, j’ai décidé de donner du sens à sa mort et à mon existence. C’est là que j’ai passé les concours et les tests pour intégrer la DIA, afin de tout faire pour que ce genre de catastrophe ne se reproduise jamais.

— Et tu ne te sens plus coupable, à présent ?

— Si, Grace, tous les jours, mais j’ai décidé que ce serait une pulsion de vie. Et c’est ce combat que je mène à chaque instant en essayant de faire mon métier du mieux que je peux. La différence, c’est que jusqu’ici, je l’ai toujours fait seule. Aujourd’hui, j’ai la meilleure équipière que j’aurais pu espérer rencontrer et je n’ai pas envie de la perdre.

Grace baissa les yeux, émue par ces paroles.

Elle avait tant pleuré à une époque de sa vie que plus rien ne l’avait fait verser une larme depuis près de vingt ans.

Mais là, isolée dans l’immensité glacée, fragilisée par la brutalité de ces dernières heures et surtout bouleversée par la mort de Yan, elle laissa échapper une larme.

Naïs la lui essuya de son pouce ganté, et pinça délicatement la pommette de Grace, comme elle l’aurait fait, tendrement, avec un enfant.

— T’avais une goutte d’eau sur le visage, et ça m’a donné un prétexte pour faire un truc que, normalement, on ne fait pas aux adultes, s’amusa Naïs.

— C’est toi, pourtant, qui parais bien plus jeune que ton âge. Pas moi...

Grace repoussa gentiment sa main et sourit en regardant le paysage, chamboulée par cette rencontre inattendue qui allait désormais bien au-delà de la simple coopération.

— Hey, là…, s’écria soudain l’officier.

Elles tournèrent la tête vers une masse luisante et noire qui venait d’émerger en laissant échapper un jet. Une baleine nagea à leur côté telle une alliée, pendant plusieurs minutes, plongeant et remontant à la surface avec une régularité rassurante. Grace se rendit compte qu’elle avait l’envie naïve de la rejoindre, de se coller à son flanc ou de s’allonger sur son dos, pour éprouver cette union parfaite de la douceur et de la puissance.

Elles la contemplèrent longuement, chacune faisant dériver son esprit vers ses préoccupations, ses inquiétudes et peut-être ses espoirs.

La traversée se poursuivit ainsi dans le calme apparent et l’agitation intérieure. Grace ne cessait de se rejouer le scénario qui avait conduit à la mort de Yan, tourmentant son cœur en imaginant tout ce qu’elle aurait dû faire pour éviter cette tragédie.

— Tu auras besoin de forces, lui murmura Naïs, en lui tendant un morceau de son sandwich au saumon fumé.

Grace la remercia et mangea sans appétit. Elle terminait sa dernière bouchée quand l’officier annonça l’arrivée au village de Kapisillit.

On aperçut alors une poignée de maisonnettes à flanc de colline, qui se fondaient dans une brume glacée, ultime frontière civilisée avant l’immensité sauvage.

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