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Roulant désormais sur la route qui la menait à Inchnadamph, Grace avait dépassé le loch Ness depuis une trentaine de kilomètres. Il était dix-neuf heures passées et la circulation s’était si nettement clairsemée qu’elle ne croisait plus aucun véhicule. Ici débutaient les terres sauvages, les étendues inhospitalières où la densité de population devenait la plus faible d’Écosse et l’une des plus basses de toute l’Europe, avec seulement huit habitants au kilomètre carré. D’ailleurs, plus aucun hameau, plus aucune maison ne ponctuait l’immensité des plaines où le regard portait jusqu’à l’horizon. Le relief accidenté et verdoyant, presque rassurant, s’était mué en interminables steppes rocailleuses noyées d’herbes brunes, au-delà desquelles se découpaient des montagnes, dont les sommets tachés de neige étaient déjà plongés dans la nuit naissante.

Le thermomètre de sa voiture chuta de dix à trois degrés en l’espace de quinze minutes. Le crépuscule abandonnait le combat et les terres mouraient dans un triste halo gris assiégé de toutes parts par l’obscurité. La vie semblait quitter la Terre pour l’éternité et la dernière image que Grace put à peine discerner sur une colline fut la tête immobile et cornée de ce qu’elle espérait n’être qu’un grand cerf.

Elle activa ses pleins phares, augmenta le chauffage, et, seul petit îlot de lumière circulant dans l’abîme, elle chercha à combattre l’austérité envahissante en allumant la radio. Elle ne capta qu’une fréquence crachotante diffusant de vieilles chansons au rythme country, et s’efforça de fredonner, comme on s’oblige à rester éveillé pour ne pas mourir de froid. Le coude nonchalamment appuyé sur la fenêtre, un index dessinant des arabesques fantaisistes au gré de la musique, elle s’amusa des paroles absurdes qu’elle inventait. Une forme de détente la gagna et elle se mit même à sourire en se disant qu’elle aurait dû essayer de chanter pour attirer l’attention du petit garçon en poussette dévoré par son écran. Peut-être aurait-il été plus effrayé que par un klaxon ? Peut-être même qu’il aurait pleuré et que sa mère aurait renoué le contact avec lui en le consolant ?

Mais le sourire s’effaça de ses lèvres alors que l’image de cette maman étreignant son fils dansait devant ses yeux. La sensation d’un corps aimant contre le sien lui était devenue si étrangère. Perdue dans ces espaces noirs et infinis, plus que jamais, la solitude lui étreignit la gorge.

Elle éteignit la radio, n’écoutant plus que le bourdonnement des pneus sur le bitume et le souffle glacial de la nuit étrillant les joints de l’habitacle. Sa propre solitude la ramena inévitablement à celle qu’Anton Weisac avait dû éprouver ces dernières années. Si elle en croyait le professeur Barlow, Anton était un scientifique hors du commun et, pour avoir lu plusieurs biographies de brillants esprits, elle savait que tous, sans exception, étaient des êtres solitaires, brûlés par le feu du génie, tendus de toute leur âme vers leur quête de l’absolu. Une quête dont l’ambition avait l’air démesurée en ce qui concernait Anton, et qui lui avait peut-être coûté la vie.

Contaminée par la gravité de ses pensées, Grace sursauta en entendant la sonnerie de son téléphone. L’appel provenait du commissariat de Glasgow.

— Inspectrice Campbell. Je suis Jenny Mitchell, c’est à moi que l’on a confié la tâche d’effectuer des recherches sur Anton Weisac. J’espère que je ne vous dérange pas.

— On ne dérange jamais quelqu’un qui traverse les Highlands de nuit, on le sauve, répondit-elle.

— Ah… oui…, approuva d’une voix amusée la jeune femme. Ce ne doit pas être très gai.

— Effectivement, donc donnez-moi de bonnes nouvelles. Qui est sa famille, où est-il né, où a-t-il vécu ? Je veux tout savoir.

— Oui… justement, il y a quelque chose d’inhabituel dans le profil de cet homme.

Grace enleva le coude qu’elle avait posé contre la vitre.

— Quoi ?

— Je sais que ça va paraître bizarre, mais j’ai pourtant vérifié à plusieurs reprises… Il m’a été impossible de trouver le lieu de naissance ou même le nom des parents de la victime.

— Et son passeport ? Il a bien été fait quelque part ? On a forcément gardé les justificatifs nécessaires pour l’établir, acte de naissance, filiation et j’en passe.

— Je crains que ce passeport n’ait pas été fait par une administration du pays. Il n’en existe aucune trace nulle part.

— Un faux…

— Oui, obligatoirement.

— Pas de compte en banque non plus ?

— Si, mais l’adresse qu’il a déclarée est celle de l’appartement d’Édimbourg qu’il a déserté il y a deux ans et demi.

— Rien d’autre ?

— Non, rien. Pas de permis de conduire, aucun compte sur les réseaux sociaux. En fait, c’est étrange à dire, mais…

— Allez-y, Jenny, l’encouragea Grace, qui voulait par là confirmer l’idée qui était en train de germer dans son esprit.

— Eh bien, Anton Weisac n’a commencé à exister officiellement qu’il y a trois ans. Avant, il est invisible.

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