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En courant sur le chemin des morts, Grace reconnut les uniformes : des policiers. Elliot Baxter l’avait donc déjà trahie en envoyant des officiers la remplacer ? Le temps qu’elle arrive à l’entrée du monastère, on leur avait ouvert et elle parvint tout juste à glisser son pied dans la porte avant qu’elle ne se referme. L’abbé Cameron l’accueillit, l’air de ne pas comprendre ce qu’il se passait.

Grace dévisagea les deux policiers. Elle ne les connaissait pas et surtout, ils portaient la casquette noire à damier indiquant qu’ils n’étaient pas inspecteurs.

— Grace Campbell, inspectrice de l’unité de police de Glasgow. Vous cherchiez quelqu’un ?

— Inspectrice, salua l’un des deux hommes, aux cheveux blancs et dont le cou épais formait une association logique avec son air borné. Officier Sheperd du district de l’île de Mull. On nous a laissé entendre que des membres de la police nationale avaient débarqué pour se diriger ensuite vers le monastère. Nous venons donc aux nouvelles.

— Qui vous a prévenus ?

— Oh, vous savez, quatre officiers de police et une équipe qui les accompagne avec de grosses valises, cela ne passe pas inaperçu par chez nous.

Grace fut rassurée d’entendre que son supérieur n’était pas responsable de leur présence.

— Je vous confirme que des officiers de Glasgow et moi-même sommes chargés d’une enquête pour homicide, déclara-t-elle.

— Sauf votre respect, inspectrice, vous êtes sur notre territoire et nous ne pouvons pas ignorer un fait aussi grave. D’autant que nous connaissons fort bien la région et que nous pourrions certainement vous apporter une aide précieuse.

Elliot Baxter avait été clair : éviter que l’affaire ne fuite. Mais maintenant que la police locale était au courant, elle ne renoncerait pas avant de savoir ce qu’il se passait réellement. Grace ne pouvait pas frontalement mentir à ces hommes ; elle n’avait pas non plus l’autorité nécessaire pour leur ordonner de quitter les lieux. Et puis cet officier n’avait pas tort. Peut-être qu’ils pouvaient l’aider.

— Je vais vous informer du dossier, mais sauf votre respect, officier Sheperd, rien ne doit filtrer. C’est bien clair ?

— Je ne vois pas comment il en serait autrement.

Elle connaissait ce type de réponse un peu trop automatique. Mais si elle voulait bénéficier de l’appui de ses collègues, elle n’avait d’autre choix que de les mettre dans la confidence.

— Frère Cameron, je dois m’entretenir avec ces messieurs en privé.

— Oui, je comprends, je serai auprès de frère Colin, répondit-il en s’effaçant.

Une fois certaine que plus personne ne pouvait les entendre, Grace informa les deux policiers régionaux des principaux éléments de l’enquête.

— Nous allons jeter un coup d’œil à la scène de crime et nous vous dirons comment nous pouvons vous aider, conclut l’officier Sheperd.

Grace leur indiqua la direction des quartiers des pensionnaires et rejoignit l’infirmerie. En chemin, elle téléphona à ses agents en faction pour qu’ils autorisent les deux policiers de l’île de Mull à accéder aux différents lieux du monastère. À une exception près, le cabinet secret d’Anton, dont ils ne devaient pas avoir connaissance. Elle tenait à ce que les autorités locales se concentrent sur le profil de l’assassin et non sur des détails dont elle ne mesurait pas encore la portée.

— Repoussez l’armoire devant le passage secret et pas un mot de cette cache, ordonna-t-elle à l’officier sur place.

Quand elle pénétra dans l’infirmerie, le policier chargé de la surveillance de frère Colin lui adressa un salut.

— En dehors de l’abbé Cameron qui n’a pas parlé au témoin et le docteur Bisset qui l’a soigné, personne n’est entré ni sorti, inspectrice. La sacoche pour le portrait-robot est là, ajouta-t-il en désignant une table.

— Merci, officier Hamilton.

Grace s’approcha du jeune moine allongé. L’abbé Cameron était déjà assis près de lui et le docteur Bisset rédigeait un rapport, installé devant la table de chevet, de l’autre côté du lit.

— Comment va-t-il ? demanda Grace.

— Vous avez bien visé. Pas d’os cassé, pas d’artère touchée, mais il aura besoin de rééducation pour remarcher. J’ai déposé la balle dans un sachet scellé. Je la joindrai au rapport que je suis en train d’établir. Le nom de votre supérieur ?

— Elliot Baxter, police nationale de Glasgow. Merci d’être venu si vite, docteur, et de l’avoir tiré d’affaire.

Grace s’approcha de frère Colin.

— Comment vous sentez-vous ?

— Je ne sens rien…

— Vous êtes en mesure d’établir le portrait-robot ?

— Je crois que oui.

Avec l’aide de l’abbé Cameron, elle le redressa et l’adossa contre des coussins. Puis, elle alla chercher le matériel informatique. Après avoir établi un contact en visioconférence avec les équipes du commissariat de Glasgow, elle positionna l’écran devant le jeune moine.

— Je vous laisse entre leurs mains, frère Colin.

— Inspectrice, j’aimerais vous dire un mot, intervint l’abbé Cameron. En privé.

Tandis qu’un échange débutait entre frère Colin et le graphiste, ils sortirent de l’infirmerie.

— Qu’y a-t-il ?

— Inspectrice, je n’ai pas osé vous en parler tout à l’heure devant les deux agents de police de l’île de Mull, mais un journaliste est venu frapper à la porte du monastère, peu de temps après votre départ.

Un éclair de stress aiguillonna Grace.

— Que vous a-t-il dit ? demanda-t-elle en posant un instant le dos de sa main devant sa bouche.

— Il était au courant que des équipes de police venaient d’arriver chez nous et il voulait en savoir plus. Bien évidemment, je n’ai rien dit. Il a insisté et j’ai dû être très ferme pour le faire partir.

— C’est donc comme ça que ça s’est passé, répondit pensivement Grace. Ce journaliste a été informé le premier, probablement par des indics du port, que des agents étaient sur les lieux. Comme il n’a pu en apprendre plus avec vous, il a prévenu ses copains de la police locale, qui lui renverront l’ascenseur en lui refilant deux ou trois infos pour son article… Et ce, quels que soient les ordres que je leur ai donnés.

Mue par le réflexe de l’élève disciplinée qui veut plaire à son professeur, Grace allait appeler Elliot Baxter et lui demander d’intervenir pour éviter toute fuite supplémentaire.

Mais une petite voix qui aurait pu ressembler à un miaulement l’encouragea à réfléchir par elle-même. Après tout, cette enquête était la sienne, c’était elle qui était sur le terrain, elle qui sentait les choses. Son supérieur ne pensait que politique. Il fonctionnait à la peur. Elle fonctionnait à l’audace. Et seule la capture de l’assassin comptait. Tant pis pour la mauvaise image de l’Écosse. Elle se ternirait encore plus si dans un an, on apprenait que l’affaire avait été étouffée et que le coupable courait toujours.

— Répondez aux policiers régionaux s’ils vous posent des questions, frère Cameron.

— Mais…

— Faites-moi confiance.

En s’entendant prononcer ces mots, Grace sentit la nausée lui soulever le cœur. Et fais-toi confiance aussi, se lança-t-elle intérieurement.

— Et la presse ? Ils vont être au courant, renchérit l’abbé.

— C’est le but, répondit Grace. Quand sort le journal local ? Le matin ou le soir ?

— Le soir, mais ils ont un site Internet sur lequel ils publient toute la journée.

— Bien.

Faute de témoins directs, Grace n’était finalement pas contre mettre la pression sur l’assassin avec un article encourageant les gens des environs à appeler la police s’ils savaient ou avaient vu quelque chose. Surtout si le papier du journal était accompagné d’une image du tueur.

— Officier Hamilton, envoyez-moi le portrait-robot sur mon téléphone quand il sera achevé. Et fournissez-en également une copie aux policiers de Mull.

— À vos ordres.

Grace se tourna de nouveau vers l’abbé Cameron.

— Veillez à la convalescence de frère Colin. En cas de besoin, n’hésitez pas à faire appel à l’officier Hamilton. Je vous laisse également mon numéro personnel, ajouta-t-elle en lui tendant sa carte. Bon courage pour affronter ce moment délicat.

— Je prierai pour que Dieu vous protège et vous guide vers la vérité, inspectrice.

Grace salua l’abbé une dernière fois et s’empressa de rejoindre les équipes scientifiques et le légiste à l’œuvre sur la scène de crime, impatiente de savoir ce qu’ils avaient trouvé.

— Nous avons procédé à plusieurs relevés, mais vous savez comment ça marche, nous n’aurons les résultats que d’ici deux à trois jours, l’informa la policière scientifique sans quitter la charlotte qui couvrait ses courts cheveux.

— Rien de particulier à me signaler ? tenta Grace, qui avait espéré de meilleures nouvelles.

— Non… On n’a trouvé aucune arme, le sang ne semble appartenir qu’à la victime, tout comme les cheveux éparpillés autour du corps, qui ont la couleur et l’apparence de ceux du cadavre.

— Quand vous aurez terminé ici, vous vous rendrez à l’hôtel du port ; l’homme que l’on recherche y a occupé une chambre jusqu’à hier. La propriétaire est prévenue de votre visite.

— Entendu.

Grace s’accroupit à hauteur du corps d’Anton Weisac. Le légiste y effectuait encore des prélèvements, qu’il plaçait avec délicatesse dans des sachets ou des flacons.

— C’est passionnant, souffla-t-il après avoir déposé un dernier morceau de cervelle dans un tube. Non, vraiment, en trente-deux ans de carrière, je n’avais encore jamais vu ça. Vous avez de la chance d’être confrontée si jeune à une telle originalité, inspectrice : une excérébration. Il y a quelque chose de quasi mythologique dans cet acte…

— Et y a-t-il quelque chose d’utile ?

— Pour le moment, je peux seulement vous dire que la victime était très probablement consciente lorsqu’on lui a broyé le cerveau.

Le légiste orienta la tête d’Anton Weisac de telle sorte que l’on puisse voir son profil droit. Il présentait des marques d’écorchures, comme si la peau avait frotté sur le sol.

— Vous voyez, l’assassin lui a écrasé le crâne sur le côté, la victime s’est débattue et s’est râpé la face. Mais pour être plus précis encore, sa mandibule a été déboîtée vers la droite, très certainement parce que le meurtrier a fortement comprimé le visage du supplicié pour le maintenir en place pendant qu’il procédait au perçage de l’os ethmoïde. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant.

Grace se releva, une aigreur la faisant saliver anormalement.

— Je vous enverrai mon rapport d’ici demain soir, conclut le légiste.

L’enquêtrice hocha la tête et retourna inspecter le cabinet de travail d’Anton Weisac. Seule dans cette alcôve de silence, elle attendit une poignée de minutes que la nausée se dissipe, puis s’assit posément derrière le bureau pour réfléchir.

Dans le meilleur des cas, elle obtiendrait les résultats des prélèvements d’ici deux jours. Et aucune certitude de pouvoir en tirer quoi que ce soit d’utile à son enquête. Côté témoignages, si les policiers de l’île de Mull laissaient fuiter quelques éléments aujourd’hui, l’article paraîtrait au mieux ce soir. Et rien ne disait qu’elle en récolterait des signalements concluants. En résumé, elle allait perdre au moins une journée à attendre et n’en recueillerait peut-être aucun bénéfice.

La décision ne fut donc pas longue à prendre. Grace se planta devant la carte des Highlands placardée au mur de vieilles pierres et ouvrit le message de l’office du tourisme écossais sur son téléphone. Elle trouva rapidement le nom du lieu entouré et affublé d’un point d’interrogation : Traligill Caves. Le conseiller touristique y avait accolé un commentaire : « Les plus grandes grottes d’Écosse, exploration non effectuée car réputées très dangereuses. »

L’endroit se situait presque à l’extrême nord des Highlands, dans la région de l’imprononçable hameau d’Inchnadamph, à environ cinq heures de route du port d’Oban.

Il y a deux ou trois ans, elle aurait demandé à Elliot de lui dépêcher une équipe de spéléologues professionnels à Traligill. Elle aurait attendu leur rapport à l’extérieur et aurait agi en fonction de ce qu’ils auraient découvert. Aujourd’hui, elle envisagea cette expédition comme sa chance de surprendre son supérieur. Si elle voulait retrouver son poste, elle devait lui prouver avec éclat qu’elle était en pleine forme physique : elle irait donc au fond de ces grottes elle-même. Aussi dangereux cela soit-il.

Grace consulta sa montre. Il était bientôt treize heures trente. En partant tout de suite, elle attraperait le bateau de quatorze heures pour rejoindre Fionnphort, et en faisant une ou deux pauses sur la route, elle arriverait à destination dans la soirée. Elle y trouverait un guide, dormirait sur place et se rendrait sur le site dès l’aube, le lendemain matin.

Grace s’apprêtait à quitter en hâte le cabinet d’études quand elle reçut justement un nouvel appel d’Elliot Baxter.

— Bon, les calculs que tu nous as envoyés, les gars de l’informatique n’y comprennent rien. En revanche, on a une piste pour le cliché en forme d’ovale.

— Alors, ça représente quoi ?

— Il s’agit a priori d’une photographie de l’Univers.

— Quoi ?

— Oui, en tout cas, c’est ce qu’un des informaticiens versé dans l’astronomie nous a dit.

— Et les couleurs ? Du rouge, du vert, du bleu… ?

— C’est justement ça qui l’a mis sur la piste. Les couleurs indiquent les distances de l’endroit où a été pris le cliché. Plus on va vers le spectre rouge, plus on s’éloigne. Mais tout ça reste à confirmer et surtout à déchiffrer, parce qu’on n’a ici aucune idée de la raison pour laquelle certaines zones ont été entourées. Je t’envoie les coordonnées d’un astrophysicien qui travaille à l’université des Highlands à Inverness.

— D’accord, merci…

Elle sentit qu’Elliot attendait qu’elle ajoute quelque chose, mais elle raccrocha. Pour le surprendre avec force, elle ne devait rien lui dire de son projet.

Enveloppée par la sécurité que procurait ce cabinet hors des regards, elle scruta avec une acuité nouvelle l’affiche de ce qui représentait donc une photographie de l’Univers. De ses doigts, elle effleura la ligne rouge qui traversait l’ovale à l’horizontale. Qu’est-ce qu’Anton voyait dans cette image qui lui échappait ? Existait-il un lien avec les sites préhistoriques qu’il avait entrepris d’explorer ?

Pressée par le temps, Grace ne s’attarda pas. Elle se faufila hors du bureau, en faisant coulisser l’armoire pour cacher l’entrée et se hâta en direction de la sortie. Juste avant de partir, elle se retourna. Avait-elle pensé à tout ? Il lui semblait.

Elle poussa la lourde porte du monastère et la laissa se refermer derrière elle dans un claquement sourd.

Dehors, sous la pluie, dominée par la solennelle croix celtique de pierre, elle leva les yeux, plissant les paupières pour empêcher les gouttes de piquer son iris. Des nuages denses à l’allure d’épaisse fumée grise défilaient comme si le ciel lui-même coulissait sur un tapis roulant. Le cœur battant, l’esprit confus, elle pensa à ce qu’il y avait au-dessus de cette terre, au-delà de cette barrière de béton cotonneux : le bleu azur et pur qui se faisait de plus en plus sombre, jusqu’à la profondeur noire de l’espace et l’infini de l’Univers.

Le visage ruisselant, Grace laissa le monastère dans son dos et courut vers le port, plus déstabilisée que jamais par la tournure vertigineuse que prenait son enquête.

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