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Constatant que la fracture de la banquise avait cessé, Grace s’arrêta et se retourna. Le savant lui tomba dans les bras, évanoui.

— Neil ! cria-t-elle, en lui prenant le visage entre les mains.

Elle retira ses gants et prit son pouls. Son cœur battait toujours. En ouvrant son manteau en peau de bête, elle vit la tache de sang se répandre sous sa polaire au niveau du ventre. La blessure devait être profonde.

Transie de froid, sentant qu’elle ne tiendrait pas longtemps, elle prit rapidement place derrière Neil pour le soutenir, roula sa polaire maculée de sang et comprima la plaie. De sa main libre, elle maintint le guidon et démarra. Elle irait moins vite que prévu, mais elle ralentirait l’hémorragie jusqu’à ce qu’elle atteigne la communauté inuite. De là, elle foncerait seule jusqu’à Kapisillit et ferait appeler un hélicoptère de secours.

Les muscles des bras crispés, le cœur battant d’angoisse et de fatigue, Grace n’arrivait pas à prendre la mesure de la mort de Naïs. En deux jours, sa partenaire était entrée dans sa vie comme personne depuis des années. Elle l’avait sauvée, soutenue, rassurée, et même aimée. Quelque chose d’unique, de rare et surtout de durable s’était noué entre elles comme cela n’arrive que peu de fois dans l’existence. Naïs aurait pu devenir la pierre angulaire de son avenir. Et compte tenu de tout ce qu’elle lui avait dit, il était évident qu’elle avait nourri le même désir d’un futur commun. Sa disparition semblait si irréelle. C’était certain, elle allait la retrouver d’ici quelques heures et Naïs lui pincerait gentiment les joues en lui disant qu’elle lui avait manqué.

Grace baissa les yeux vers Neil, qui venait de gémir en bougeant la tête. Le sang de sa blessure avait commencé à geler et son corps s’était refroidi. Tout comme celui de Grace, dont les jambes étaient trempées. Elle les sentait à peine quand elle aperçut enfin les igloos.

Ayanna, ses oncles et sa mère accoururent auprès d’elle quand ils comprirent qu’elle portait un blessé. Sans même qu’elle ait besoin d’expliquer quoi que ce soit, ils transportèrent Neil avec précaution dans l’un des igloos. Ils bandèrent sa plaie après y avoir appliqué de la graisse, puis enveloppèrent le scientifique dans des fourrures à côté du feu. Grace ne resta que le temps d’avaler une boisson chaude et quelques morceaux de saumon séché, et d’annoncer que Naïs ne reviendrait pas. Ayanna la serra par la taille. Elle lui raconta qu’un homme était passé par le village et avait demandé s’ils n’avaient pas vu deux femmes. Ils n’avaient pas répondu. Grace les remercia et fut soulagée après coup que Gabriel ne s’en soit pas pris à eux. Puis elle changea de pantalon et de bottes, et reprit sa motoneige en direction de Kapisillit.

En entrant chez le garagiste, elle comprit vite que ce dernier n’avait pas eu la même chance que la communauté inuite. Il gisait dans son atelier, du sang coulant de son crâne pour se mélanger avec le cambouis étalé par terre. Le fusil de chasse que Grace avait vu accroché au mur lors de son premier passage n’était plus là. Et il était fort probable que même en fouillant de fond en comble, elle ne retrouverait pas non plus les bâtons de dynamite qui servaient à déclencher les avalanches.

Elle s’enfonça dans le village jusqu’à ce que son téléphone capte enfin un réseau. Elle appela aussitôt la police de Nuuk et leur expliqua la situation. Les secours partirent sur-le-champ en direction de la communauté inuite dont Grace leur avait donné les coordonnées GPS.

Elle arriva sur place au moment où les sauveteurs terminaient d’embarquer Neil, et prit place à ses côtés après avoir dit adieu à Ayanna et sa famille. Puis l’hélicoptère s’éleva dans les airs.

En chemin, le médecin ne parut pas rassuré par l’état du scientifique. Selon lui, l’intestin avait été perforé, ce que confirma, quelques instants plus tard, le chirurgien qui avait examiné Neil à l’hôpital de Nuuk.

— Madame, il doit subir une opération, mais je ne suis pas sûr qu’il y survive… Il a perdu beaucoup de sang, il est très affaibli. Le risque d’arrêt cardiaque est très élevé.

— Quelles sont ses chances de survie ?

— Je dirais entre 20 et 30 %.

— Et si on ne l’opère pas ?

— Pardon ?

— Combien de temps pourra-t-il vivre si on ne l’opère pas ? Si on se contente de refermer la plaie superficiellement.

Le chirurgien considéra Grace avec méfiance.

— Six heures, peut-être, avant de succomber à une septicémie due au passage continu des germes de l’intestin dans le sang.

Grace demanda à parler au savant pour lui expliquer la situation.

Le médecin accepta et s’effaça pour la laisser entrer dans la chambre. Elle tira une chaise près du lit et parla de cette voix douce qui n’était que le reflet de sa profonde compassion.

— Neil, je suis désolée de tout ce que je vais devoir vous annoncer, mais je pense que vous voulez entendre la vérité.

Allongé dans son lit, le scientifique acquiesça d’un battement de cils.

— Si on vous opère, la probabilité que vous succombiez à l’intervention par arrêt cardiaque est comprise entre 70 et 80 %.

Grace attendit un instant avant de reprendre.

— Si on ne vous opère pas, la septicémie vous sera fatale d’ici six heures environ.

Neil hocha lentement la tête.

— Pour résumer froidement les choses, reprit Grace, si on vous opère, il y a un très fort risque que vous ne puissiez jamais vous rendre à la base militaire de Thulé. Et si on ne vous opère pas, vous vivrez le temps d’aller jusque là-bas, de voir ce qu’ils ont à vous montrer… mais vous mourrez aujourd’hui, de façon certaine.

— La question ne se pose pas, inspectrice. J’ai consacré ma vie à la recherche astrophysique… Rendre mon dernier souffle en voyant ce que personne n’a jamais vu et en aidant l’humanité à comprendre l’incompréhensible est la plus belle mort que je peux souhaiter…

Grace prit sa main dans la sienne.

Puis elle s’empressa de contacter la base militaire de Thulé. À peine avait-elle dit qu’elle travaillait avec Naïs Conrad de la DIA à la réceptionniste qu’on lui passa le général en chef. La déclamation du numéro 250687, donné par Naïs, fit le reste.

Une heure plus tard, à 13 h 54 précisément, Grace et Neil embarquaient à bord d’un bombardier médicalisé à l’aéroport de Nuuk, direction la base de Thulé, située à l’extrême nord-ouest du pays. Ce qui devait être depuis des années la destination finale de la mission de Naïs. Cet objectif pour lequel elle avait donné sa vie. Ce centre de recherche isolé, équipé de l’un des rares télescopes capables de percer les plus profonds secrets de l’Univers.

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