Sur le bateau, Grace contacta l’astrophysicien d’Inverness dont Elliot lui avait fourni les coordonnées. Le professeur Martin Barlow donnait actuellement une conférence à l’université de sa ville dans le cadre d’un congrès international et le secrétariat invita la jeune femme à lui envoyer un mail. Grace s’exécuta en joignant les images et les calculs trouvés dans le cabinet secret d’Anton, non sans avoir clairement précisé à l’assistant que l’aide du professeur était requise dans le cadre d’une urgente enquête de police.
Après avoir accosté et repris un bateau depuis l’île de Mull, Grace mit pied à terre au port d’Oban vers quinze heures, où elle retrouva sa voiture et s’embarqua sur l’autoroute A828 en direction du nord, vers les terres retirées des Highlands.
Loin d’une quatre voies industrielle, l’A828 n’était qu’une petite route départementale traversant des tunnels de forêts, longeant les lacs noirs au creux des vallées où quelques rares bourgs paisibles proposaient parfois un bed and breakfast. Seule la modeste ville de Fort William au bord du loch Eil offrait plusieurs commerces et un peu d’animation. Grace s’y arrêta une petite demi-heure pour y avaler un sandwich, faire quelques provisions de nourriture et s’acheter des vêtements de sport chauds, un sac à dos, des chaussures de marche, une boussole, une lampe de poche et une gourde. Autant d’outils qu’elle n’avait pas utilisés depuis ses lointaines années scoutes.
Elle remontait dans sa voiture quand un SMS apparut sur l’écran de son téléphone. Elle espéra un instant que l’astrophysicien la rappelait déjà, mais c’était un message de l’un des officiers en service sur le site du monastère.
« La police locale a trouvé le passage menant au cabinet secret de la victime. C’est frère Archibald qui leur a indiqué l’endroit lorsqu’ils l’ont questionné. Je n’ai rien pu faire. »
Grace se gratta l’arrière de la tête, contrariée. Un autre moine était donc dans la confidence de cette pièce, qui finalement n’était pas si secrète... Elle s’en voulait d’être partie dans la précipitation et de n’avoir pas envisagé que les officiers de Mull puissent réinterroger tous les moines. Malgré leur zèle apparent, elle était persuadée qu’ils se contenteraient de constater les faits, de rédiger un rapide rapport et d’attendre gentiment les conclusions de l’enquête. Elle n’avait pas pensé une seconde qu’ils repasseraient derrière elle en reprenant tout à zéro. Et pourtant, si elle avait été à leur place, c’est ce qu’elle aurait fait. Mais depuis qu’elle avait rejoint la « grande ville », elle se rendait compte qu’elle avait été contaminée par cette espèce de mépris inconscient à l’égard des polices locales, perçues de Glasgow comme pantouflardes et tout juste bonnes à faire la circulation.
Déçue d’elle-même, elle appuya son front contre le volant et déclencha par mégarde le klaxon de sa voiture. Une femme qui passait devant elle avec une poussette laissa échapper un cri de frayeur et fit tomber son sac de courses. Désolée, Grace sortit du véhicule.
— Pardon…
La pauvre mère de famille reprenait ses esprits et fit signe que ça allait.
En se baissant pour l’aider à ramasser ses affaires, Grace se retrouva à hauteur d’un petit garçon, assis dans la poussette. Les mains vissées autour d’un téléphone portable, les yeux rivés sur l’écran, il ne s’était rendu compte de rien.
— Ça va, tu n’as pas eu peur ? lui demanda-t-elle.
L’enfant ne prit même pas conscience que quelqu’un lui parlait. La mère sourit de façon gênée.
— Quand il regarde son écran, il est vraiment ailleurs, vous savez. Et si on le coupe en plein milieu, il déteste ça. Après, j’en ai pour des heures à le calmer.
Sur le coup, Grace ne sut quoi répliquer. Ou plutôt, elle sentit que sa réponse ne serait pas forcément aimable. Elle salua son interlocutrice, remonta dans sa voiture et reprit sa route. En conduisant, elle se demanda si cette maman était heureuse ou si elle se contentait de gérer sa vie plus que de la vivre. Et ce petit être, était-il venu au monde pour ça ? Regarder des vidéos sur Internet ? L’éventualité d’avoir un enfant lui était si étrangère que Grace se savait capable d’un cynisme exagéré sur la question. Mais, même en faisant preuve de tolérance et en imaginant que ce petit garçon et sa mère partageaient peut-être des moments plus profonds, cette rencontre lui avait laissé une sensation de tristesse.
Elle se concentra de nouveau sur son enquête. Au détour d’un virage, une immensité bleutée frisée par le vent se découvrit au regard. Juchés sur un rocher, veillaient une tour en ruine et ses murets effondrés, au milieu desquels avaient poussé de jaunes arbustes fléchis par les tempêtes. Au pied de la forteresse médiévale, léchant la berge de sable et de cailloux, Grace avait reconnu l’onde glacée du loch Ness.
À ce stade, la route s’aventurait d’un côté vers le nord-ouest en direction d’Inchnadamph, à encore deux heures de voiture, et conduisait de l’autre vers Inverness, qui n’était qu’à une petite demi-heure. Grace saisit l’occasion d’aller rendre visite à l’astrophysicien pour l’encourager à accélérer ses recherches, et s’engagea vers le nord-est.
Bientôt, sur une colline surplombant le Ness, apparurent les tours de pierre rouge du château de la ville et son drapeau flottant au sommet de l’une des augustes ailes rectangulaires. L’université se trouvait en dehors du centre, dans une ancienne zone marécageuse, aux abords d’un étang planté de roseaux.
Grace entra dans le bâtiment de construction moderne, tout en grandes baies vitrées, et présenta son badge à l’accueil. Le jeune assistant qu’elle avait eu au téléphone se souvint d’elle.
— Oui, je lui ai transmis votre message… La conférence devrait se terminer d’ici peu, ajouta-t-il en regardant l’horloge du hall.
En suivant le chemin que le réceptionniste venait de lui indiquer, Grace trouva l’amphithéâtre et arriva au moment des applaudissements qui concluaient l’intervention du professeur. Ce dernier portait fièrement sa soixantaine d’années, ses cheveux blancs et son visage chevalin faisant face à l’assemblée qu’il balayait d’un air de profonde satisfaction. Il finit par quitter la scène et Grace fila droit vers lui.
— Professeur Martin Barlow, l’interpella-t-elle à voix basse, alors que déjà bien d’autres invités se pressaient pour aller serrer la main de l’éminent savant. Inspectrice Grace Campbell. J’ai urgemment besoin de votre aide.
Il abaissa ses yeux bleus vers elle du haut de son mètre quatre-vingt-dix.
— Oui, on m’a fait passer un mot pendant mon intervention. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous voyez bien que je suis… occupé.
L’homme l’ignora et salua quelques collègues, échangeant des poignées de main, acceptant les félicitations avec une modestie feinte.
Grace lui parla à l’oreille.
— Je peux aussi monter sur scène, prendre le micro, sortir mon badge et vous ordonner de m’accompagner sur-le-champ. Vous choisissez, les deux me conviennent.
— Suivez-moi, soupira le professeur sans s’arrêter de saluer les invités.
Il contourna l’estrade, passa la porte des coulisses et entra dans une salle de repos dont la vue donnait sur l’étang. Le ciel commençait à s’assombrir et déjà les lampadaires du campus s’allumaient.
— Je vous écoute, mais faites vite.
— Tout est sur votre boîte mail.
Martin Barlow plongea la main dans la poche intérieure de sa veste, en sortit un grand téléphone et prit connaissance du message envoyé par Grace.
Alors qu’il balayait l’écran de son doigt pour faire défiler les documents qu’elle avait joints, elle observa son visage passer de l’agacement à la curiosité, pour se muer en étonnement. Sans quitter l’appareil des yeux, le professeur s’assit, et elle le vit zoomer sur les éléments du dossier, alors qu’une lueur de fascination éclairait à présent son regard.
— Inspectrice ?
— Oui.
— Première chose. Ce sont bien des calculs astrophysiques. Second point : où avez-vous trouvé ça ? s’exclama-t-il en la fixant d’un air admiratif.
— Pourquoi ?
— Ces calculs sont d’une complexité exceptionnelle, mais surtout, ils sont exécutés par un esprit d’une agilité remarquable et d’une élégance mathématique… émouvante. Je n’avais pas vu ça depuis… En fait, je n’ai jamais vu ça.
L’intelligence hors du commun d’Anton avait l’air de se confirmer, pensa Grace.
— À quoi servent ces chiffres ?
— Cela restera entre nous, inspectrice, mais la profondeur et l’originalité de l’approche sont telles que je dois vous avouer qu’il va me falloir du temps et toute mon expérience pour les décrypter.
Hypnotisé par ce qu’il lisait sur son écran, le professeur vivait une extase intellectuelle dont Grace se sentait amèrement exclue.
— Je vous en prie, livrez-moi l’identité de l’homme qui a exécuté ces fascinants calculs.
— Je ne sais pas ce qui vous fait dire que c’est un homme, mais qu’importe, je ne peux rien vous dévoiler des personnes impliquées dans cette enquête. D’ailleurs, pour revenir à ce qui pourrait la faire avancer, qu’en est-il de l’image colorée jointe à mon message ? Celle avec du rouge, du orange, du vert et du bleu.
— Ça, je peux vous le dire tout de suite. Je me demande dans quelle mesure elle est liée à ces équations. Mais on verra plus tard. Le cliché que vous m’avez envoyé a bouleversé le milieu astrophysique. Il a été pris par le satellite Planck, du nom du père de la mécanique quantique, et cette image n’est rien de moins que la photographie du fond diffus cosmologique de l’Univers primordial.
Elle n’était pas certaine de tout comprendre, mais ses nombreuses lectures l’aidèrent à mieux cerner l’ampleur et la nature de cette image.
— Cette photo serait donc une espèce de mémoire des tout premiers instants de l’Univers… c’est ça ? Un peu comme une empreinte dans l’espace de ce à quoi il ressemblait…
— … lorsqu’il avait 380 000 ans.
— Et pourquoi pas avant ?
— Parce que dans ses premières années, l’Univers était très compact et la matière mangeait toutes les particules de lumière. Par conséquent, nos simples yeux humains n’y voient que le noir absolu. Et puis à partir de 380 000 ans, l’Univers s’est en quelque sorte élargi et paf ! la lumière a jailli des ténèbres ! C’est ce flash que vous avez devant les yeux, inspectrice. Vous devriez en être émerveillée. Pensez donc ! L’Univers a aujourd’hui 13,7 milliards d’années ; à 380 000 ans, on peut dire qu’il venait de naître. Rendez-vous compte : quand vous regardez cette image, vous remontez plus de 13 milliards d’années dans le passé ! Ce n’est certes pas l’instant zéro, ou le big bang, comme les profanes l’appellent, mais c’est quand même pas mal.
Sensible à l’évocation de cet inconcevable voyage dans le temps, Grace prit place dans un fauteuil à côté de l’astrophysicien. Ce dernier avait perdu toute arrogance, toute hauteur, même. Il se tourna vers elle et lui prit le bras, ses yeux brillant d’un éclat passionné.
— Inspectrice Campbell, j’ai bien compris que vous ne vouliez pas me révéler la provenance de ces documents, mais je vous le dis solennellement, de ce que j’entrevois, vous avez mis la main sur un être en passe de provoquer une rupture épistémologique dans l’histoire humaine, un génie sur le point de faire une découverte révolutionnaire.