Grace posa son front sur celui de son amie en pleurant. Puis, les yeux embués, y voyant à peine, elle fouilla dans les poches de Naïs pour être en mesure de rapporter quelque chose à sa fille. Elle trouva son badge d’identification, et en cherchant mieux, ses mains décelèrent ce qui pouvait être un morceau de carton. Il s’agissait en réalité d’un cliché d’une jeune fille qui avait les mêmes yeux que Naïs. La photo était froissée, élimée, prouvant que sa mère l’avait emportée partout, la gardant à tout moment avec elle. Grace la glissa dans sa poche. Tandis qu’elle fermait les paupières de Naïs, un craquement sonore, suivi d’une secousse, fit trembler le navire.
— L’impact de l’explosion a dû fendre la banquise autour du bateau, lança Neil, qui gardait toujours un œil sur l’assassin inconscient. C’est elle qui le maintenait à flot. Sans support et avec le poids de la glace sur la coque, on va couler !
Un grincement sinistre parcourut le flanc du bateau quelque part à l’extérieur, puis la cale du navire s’infléchit brutalement, projetant tous les corps et le matériel vers une des parois métalliques. Grace eut tout juste le temps de se protéger la tête avec les bras, et amortit le choc dans un capharnaüm d’objets qui s’écrasaient autour d’elle : réchaud à gaz, couverts, tasses, fourrures. À ses côtés, elle entendit une lamentation de douleur. Elle crut d’abord que c’était Neil, mais il s’était réceptionné sans trop de mal et se remettait déjà débout. Et c’est avec angoisse qu’elle tourna le regard vers Gabriel, qui bougeait lentement.
— Vite ! lança Neil, qui progressait déjà vers l’escalier en prenant appui contre le mur oblique du bateau. C’est une question de secondes !
Grace observa son amie. Sa seule amie. De l’autre côté, l’assassin encore en vie. Elle n’avait plus le temps de les extraire tous les deux de la cabine. Que devait-elle faire ? Ramener le corps de Naïs pour lui offrir des funérailles dignes ? Ou sauver la vie de son meurtrier pour le traduire en justice et tenter de faire tomber Olympe ?
— Fuyez ! cria le savant.
Déchirée par ce dilemme, Grace choisit à contrecœur ce qui, peut-être, donnerait du sens à la mort de Naïs.
— Neil ! Aidez-moi à le porter ! lança-t-elle en désignant l’assassin du menton.
Le scientifique jeta un coup d’œil vers le haut des marches, comme on regarde son dernier espoir de vie. La seconde d’après, un crissement métallique leur perça les oreilles. Un morceau d’iceberg pénétra dans la coque par une brèche et un torrent d’eau glacée se déversa dans la cale.
— Vite ! hurla Grace en saisissant Gabriel sous les bras.
— Vous allez tous nous faire tuer !
— Dans quel but avez-vous subi cette existence insupportable jusque-là, Neil ? Pour qu’Olympe s’en tire et que la civilisation occidentale s’autodétruise ? Il est la preuve dont nous aurons besoin ! Venez !
Le savant jura entre ses dents, puis rebroussa chemin avec déjà de l’eau à mi-mollets. Il avisa le cadavre de Naïs qui flottait, l’air de demander à Grace si ce n’était pas plutôt ce corps-là qu’il fallait remonter.
— Naïs aurait voulu qu’on fasse ce choix ! cria l’Écossaise.
Dans un brusque affaissement qui manqua de leur faire perdre l’équilibre, le navire plongea un peu plus. Neil saisit l’assassin par les pieds et recula dans la cabine inondée. L’eau glacée leur tétanisait les jambes, mais ils parvinrent jusqu’à l’escalier et rassemblèrent leurs forces pour hisser le tueur sur le pont incliné du bateau qui s’enfonçait à vue d’œil. Le bastingage du navire était maintenant descendu au niveau de la banquise et ils n’eurent qu’à enjamber la rambarde gelée pour mettre un pied sur le sol.
Mais, ils avaient à peine déposé Gabriel que la glace craqua et se fendilla.
— Vite, il faut rejoindre les motoneiges ! ordonna Grace.
Ils franchirent les cinquante mètres qui les séparaient des engins en traînant l’exécuteur d’Olympe chacun par un bras.
Comme un serpent en chasse, la crevasse les poursuivait à une poignée de secondes derrière eux. Si elle les rattrapait, ils seraient à leur tour engloutis dans l’eau glaciale. Ahanant, rugissant parfois pour dépasser leur épuisement, Neil et Grace atteignirent enfin les motos.
Neil s’écroula à genoux. Grace cala Gabriel à plat ventre en travers de sa motoneige et démarra en indiquant le véhicule juste à côté du sien.
— Neil ! Montez sur celle de Naïs !
L’homme se releva péniblement, mais poussa un cri de douleur au moment où il allait enfourcher l’engin.
L’assassin venait de saisir un couteau fixé à sa ceinture et de le planter dans l’abdomen du savant. Dans son mouvement d’attaque désespéré, il avait glissé du siège et gisait désormais sur le dos, un sourire aux lèvres.
— Tu n’iras nulle part…, râla Gabriel.
Et avant que Grace n’ait eu le temps de réagir, il se trancha la gorge. La crevasse qui les poursuivait s’élargit sous son corps, qui fut englouti. L’arrière de la motoneige de Grace s’inclina. Elle allait sombrer à son tour.
— Montez ! hurla-t-elle à Neil, en se penchant en avant et en accélérant.
Les chaînes rognèrent la glace dans un mugissement mécanique. Le savant s’installa derrière Grace en contenant un gémissement de douleur.
Elle poussa les gaz au maximum. La motoneige dérapa, puis démarra à toute allure, évitant de justesse de se faire happer par les eaux glacées.
Le vent fouettant son visage, les mains vissées sur le guidon, Grace mit le plus de distance possible entre eux et la crevasse. Mais elle n’avait pas parcouru deux cents mètres, que dans son dos, elle sentit le corps de Neil s’affaler lourdement contre elle.