Le mécanicien ne leur avait pas menti. Après une heure de ce qui aurait pu s’apparenter à une errance sans fin dans les étendues de roche et de glace, Grace et Naïs s’aventurèrent dans une plaine immense. Il était un peu plus de quatorze heures quand elles finirent par distinguer de la fumée et des monticules blancs, qui se révélèrent être des igloos construits au milieu de nulle part. Un peu à l’écart, des taches de fourrures grises et blanches parsemaient la neige.
Lorsqu’elles furent assez proches pour couper les moteurs de leurs motoneiges, un homme vêtu d’une tunique de peau fourrée était déjà sorti d’une des trois habitations de glace et les toisait de son visage impassible. Un Inuit de quarante ans environ, qui empoignait fermement un outil à tête de pioche immaculée. Un chien se tenait à ses côtés, tandis qu’une meute entière aboyait à quelques mètres en retrait, les bêtes tirant sur les chaînes de leurs attaches.
Les deux femmes approchèrent à pas mesurés, les mains en évidence. L’homme demeurait immobile, un autre le rejoignit, lui aussi armé, cette fois d’une lance à l’embout d’ivoire muni d’une pointe dentelée. Il poussa un cri et la meute se tut sur-le-champ.
Désormais, on n’entendait plus que le grognement guttural du spitz polaire, dont les babines retroussées dévoilaient de longs crocs effilés.
— Tu as ton pistolet à portée de main ? murmura Grace.
— Je ne préfère pas, ils le remarqueraient et cela ne pourrait que mal tourner.
D’un geste hésitant aussi peu agressif que possible, Grace tendit son téléphone loin devant elle et fit dire la première phrase qu’elles avaient enregistrée, qui, traduite de l’inuit, donnait à peu près cette formule :
Salut à vous. Nous ne parlons pas votre langue, mais nous sommes à la recherche de quelqu’un. Nous voulons savoir si vous l’avez vu. Peut-on vous poser des questions ?
Les hommes se mirent d’abord en garde lorsqu’ils entendirent la voix masculine. Puis l’un d’eux tapa sur l’épaule de son camarade, lui dit quelques mots, et ils adoptèrent alors une attitude moins hostile. Leur échange se poursuivit et l’un d’eux se courba pour retourner dans l’igloo juste derrière lui.
Il en ressortit quelques secondes plus tard, accompagné d’un troisième homme, dont la position voûtée et les rides du visage trahissaient son plus grand âge.
Il posa une main sur le crâne touffu du chien en lui parlant et fit signe d’approcher aux deux arrivantes.
Une fois à leur hauteur, Grace perçut la très forte odeur de cuir frais qui se dégageait d’eux, et eut du mal à ne pas montrer sa gêne. Elle surveillait le chien qui les fixait de son œil noir, tandis que les trois Inuits examinaient longuement ces curieuses femmes qui s’étaient aventurées jusqu’à eux, allant même jusqu’à tourner autour d’elles afin de mieux les regarder. Grace avait l’impression d’être un animal égaré, évalué par les membres d’un autre clan.
Brutalement, le vieillard leur dit quelque chose d’une voix forte qui sonnait comme un ordre, et il pénétra dans l’igloo. Aux gestes des deux hommes restés dehors, Grace et Naïs comprirent qu’elles devaient le suivre. Le chien s’assit à l’entrée et les renifla lorsqu’elles passèrent à ses côtés.
Dans l’habitacle inuit les accueillit une forte odeur de peaux animales, mêlée à la senteur du feu de bois, des poissons séchés et des exhalaisons corporelles.
Grace, qui avait un nez sensible, serait, en temps normal, ressortie immédiatement, mais l’heure était suffisamment grave pour qu’elle dépasse son dégoût.
Elles prirent place sur d’épaisses fourrures, autour d’un foyer qui dégageait une chaleur agréable en projetant ses lueurs orangées et dansantes sur les parois de glace. Lorsque leurs yeux se furent habitués à la faible luminosité, elles se rendirent compte qu’en plus du vieil homme étaient présentes une jeune femme ainsi qu’une petite fille qui ne devait pas avoir plus de dix ans. L’enfant les observait avec un regard fasciné, au fond duquel Grace sembla néanmoins discerner de la crainte. Les deux hommes qui les avaient accueillies entrèrent à leur tour et s’installèrent en posant leurs armes à côté d’eux.
— Vous ne parlez donc pas du tout notre langue ? tenta Naïs.
Personne ne répondit et les membres du groupe se dévisagèrent, l’air d’attendre. Grace leur fit écouter une autre phrase enregistrée sur son téléphone :
Il y a un peu plus d’un an, un étranger solitaire est-il venu ici avec une motoneige ? Où est-il allé ?
Une fois encore, tous s’observèrent en silence, jusqu’à ce que le vieil homme prenne la parole. Il marmonna quelques mots qu’elles ne comprirent pas, mais ses gestes de dénégation furent suffisants.
Grace se sentit brutalement désespérée. Tout ce chemin pour entendre un « non ».
— Il n’est pas exclu qu’ils le protègent, murmura Naïs. Fais-leur écouter la suite.
Nous travaillons pour la police, et nous cherchons cet homme parce qu’il est en danger. Des personnes lui veulent du mal. Ils sont à ses trousses et s’ils le retrouvent, ils le tueront. Nous ne sommes pas là pour l’arrêter, mais pour l’aider.
Grace guetta les réactions, mais il était difficile de lire les expressions dans cette pénombre à peine dissipée par le feu de bois.
Cette fois, la réponse du doyen fut plus longue, mais elle se termina par le même signe de tête négatif.
Grace ne parvenait pas à croire que leur enquête s’arrêtait là. Elle était persuadée que Neil avait rejoint ces gens pour vivre avec eux. Ou, à tout le moins, qu’il était passé par là avant de poursuivre sa route.
— Dans cet igloo, je ne vois aucune trace d’équipements qui ne soient pas typiquement inuits, remarqua Naïs, mais il faudrait pouvoir fouiller les autres habitations.
— Un détail me gêne, poursuit Grace à voix basse, seul l’ancien nous répond. Les autres n’ont pas dit un mot.
— Fais sortir la femme et sa fille, si tu peux, et questionne-les quand vous serez toutes seules, je vais essayer de garder les hommes ici.
— D’accord, mais as-tu une idée pour qu’elles m’accompagnent ?
— Non.
Grace réfléchit rapidement et se résigna vite à la seule excuse valable, bien que gênante, pour tenter d’aller à l’extérieur avec la femme inuite.
Elle se frotta le ventre et commença à grimacer. Naïs comprit et joua le jeu. Elle lui posa une main sur le bras, lui demandant si elle se sentait bien. Les Inuits les regardaient, intrigués. Grace finit par se lever, pliée en deux, mimant une violente douleur stomacale.
— Est-ce que vous avez des toilettes ? s’enquit-elle en geignant. Des toilettes ?
Les deux plus jeunes hommes se mirent à rire et, finalement, la femme sortit de l’igloo. L’ancien, imperturbable, fit signe à Grace de la suivre.
Sous la grisaille, l’Inuite la conduisit jusqu’à un tout petit abri de glace un peu à l’écart et l’encouragea à y entrer. Grace s’exécuta en remerciant avec force gestes. Elle profita de ce temps de solitude dans ces sommaires toilettes pour préparer son téléphone et ressortit deux minutes plus tard, le visage serein. La petite fille avait rejoint sa mère et la tenait par la main, emmitouflée dans son manteau en peau de phoque.
— « Kjanarsouac », balbutia Grace en leur souriant.
La femme fronça les sourcils, l’air de ne pas comprendre. Mais l’enfant esquissa une moue amusée.
Grace chercha le fichier audio sur son téléphone et fit parler le mécanicien à sa place :
Qujanarsuaq.
Le visage de la mère s’éclaircit et elle répondit avec le même mot. Grace lui rendit son sourire et lui fit comprendre qu’elle voulait ajouter quelque chose. Sans attendre, elle relança sur son portable les premières questions qu’elle avait posées dans l’igloo :
Il y a un peu plus d’un an, un étranger solitaire est-il venu ici avec une motoneige ? Où est-il allé ?
À l’écoute de la voix du garagiste, Grace crut discerner une supplique dans le regard de la fillette, que sa mère entraîna par la main. Elle ne comprenait pas la réaction de la jeune femme. Celle-ci fuyait-elle les questions ? Non, ce n’était pas cela… L’Inuite l’interpella vivement et lui montra un point au loin.
Grace vit alors une masse sombre encombrer l’horizon, là où tout à l’heure ne se trouvait que le ciel terne et crépusculaire. Il ne lui fallut pas longtemps pour constater que ce chaos se rapprochait et que le vent s’était levé. Des chiens gémirent, pendant que d’autres creusaient un trou dans la neige pour s’y lover en boule, le museau enfoui sous leurs pattes. Une tempête allait s’abattre sur le camp.
Grace regagna l’igloo. La jeune femme discutait déjà avec l’ancien, qui avait l’air en colère.
— Qu’est-ce qu’il se passe, qu’est-ce qu’elle est en train de lui raconter ?
— Je ne sais pas. J’espère qu’elle parle de la tempête de neige qui est sur le point d’arriver.
— Alors, que t’a-t-elle dit ?
— Rien…
— Tu as pu fouiller les deux autres habitations ?
— Non, elle m’a tout de suite montré la tempête et fait comprendre qu’il ne fallait pas traîner.
Soudain, le vieil homme éleva la voix et repoussa la femme. Celle-ci baissa les yeux avant de regagner le coin qui semblait lui être attribué dans l’igloo, et de serrer sa fille contre elle. Les deux jeunes hommes quittèrent l’habitacle tiède sur ordre du vieillard. Une poignée de secondes plus tard, ils revinrent et lui parlèrent. L’ancien grogna, lança quelques mots et sortit brusquement de l’igloo. Les deux hommes firent de même, après avoir adressé un petit signe de tête à Grace et Naïs.
— Il a dû leur dire que nous devions attendre ici le temps que la tempête soit passée, supposa Grace.
Confirmant son hypothèse, la jeune femme leur tendit des peaux de caribous en leur indiquant une couche.
— Je n’avais pas prévu ça, lança Naïs, et le pire, c’est qu’on n’a plus aucune piste pour retrouver Neil…
— Il faut profiter de l’obscurité provoquée par la tempête pour aller jeter un coup d’œil dans les deux autres igloos.
— Avec les chiens qui vont se mettre à aboyer ?
— Le vent couvrira nos bruits de pas et la neige notre odeur.
— On n’y verra rien, on va se perdre.
— Les igloos sont juste à côté…
Des vapeurs d’eau parvinrent jusqu’à elles alors que la petite fille leur tendait des tasses fumantes. C’était un bouillon de poisson, qui n’avait pas mauvais goût et qui les réchauffa.
Grace salua d’un signe de tête et, tout en posant un doigt sur sa poitrine, elle prononça son prénom à plusieurs reprises. La jeune femme inuite comprit et lui répondit.
— Kaliska.
Puis elle tendit le doigt vers sa fille.
— Ayanna.
Grace leur sourit. À ses côtés, elle vit Naïs qui accordait un regard mélancolique à la petite, se comparant probablement à cette mère qui vivait auprès de son enfant, alors qu’elle connaissait à peine sa propre fille.
L’agente se frotta les yeux.
— Tu n’en peux plus, lui glissa Grace, faisant semblant de croire que ses yeux avaient rougi sous l’effet de la fatigue. Dors un peu, je te réveillerai.
Naïs acquiesça et s’allongea.
Bientôt, seules les braises palpitaient à l’intérieur de la petite habitation. Dehors, le vent hurlait et l’on entendait les flocons de glace cingler les parois protectrices de l’igloo. On était en plein milieu de journée, mais l’obscurité devait être totale.
Grace écoutait les respirations. Celles de la jeune femme et de la fillette témoignaient déjà de leur endormissement. Tout comme celle de Naïs.
Elle s’efforça de réfléchir à ce qui leur resterait à faire si elles ne trouvaient aucune trace de Neil dans ce campement. Quelle nouvelle impulsion pourrait-elle donner à leur enquête ? Grace n’en voyait aucune. Elles seraient donc allées si loin pour rien. Absolument rien.
La mort de Yan la tourmenta avec une acuité accrue par le spectre de l’échec. Cette existence, sacrifiée pour rien.
Et dans l’obscurité froide, il lui sembla voir le jeune homme agonisant dans la grotte, essayant de lui dire combien il aurait aimé vivre. Grace endura son supplice jusqu’à ce que ses nerfs épuisent ses ultimes forces pour la conduire à son tour vers l’endormissement.
Elle se réveilla en sursaut et se redressa sur sa fourrure. Le feu n’était plus qu’un œil écarlate à la paupière lourde et elle en conclut qu’elle s’était assoupie au moins pendant deux heures. Un bruit étrange, venant du dehors, l’avait tirée de son sommeil.
Elle tendit l’oreille. Il ne s’agissait que du vent glissant contre les murs de l’igloo. Non. Le son était trop saccadé, trop aigu, trop humain, surtout. Elle bloqua sa respiration et ferma les yeux.
Sans aucun doute, elle discernait des sanglots. Des sanglots d’enfant.