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Grace s’était, comme tout le monde, questionnée sur son décalage avec les plus jeunes : leur peu d’appétence pour la lecture, la baisse du niveau de langage, leur dépendance hypnotique à leur écran de téléphone, leur nécessité d’exister à tout prix sur les réseaux sociaux. Elle avait par conséquent lu différents articles sur le sujet et la plupart des journalistes, loin de s’alarmer, vantaient au contraire les étonnantes capacités cognitives de cette nouvelle génération capable de faire plusieurs choses à la fois et de maîtriser des outils virtuels bien plus vite que nous, leurs vieux aînés dépassés. Arguments souvent repris par les politiques ou les patrons de grandes entreprises, qui semblaient se battre pour attirer à eux les plus brillants cerveaux, sur lesquels reposait notre avenir. Grace avait conservé une forme de scepticisme à l’égard de cette question, mais sa régression professionnelle l’avait découragée de s’intéresser plus sérieusement aux faits de société, pour se réfugier dans les romans, qui lui offraient les seuls moments d’évasion dans une vie de frustration. Ce qu’elle venait de lire était malheureusement ce qu’elle avait toujours redouté d’apprendre en creusant le sujet.

— Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ? demanda Naïs.

Grace lui tendit les documents et l’agente de la DIA les parcourut à son tour.

— OK…, finit-elle par dire. Au moins, on sait à quoi vont servir ces cercueils. C’est un début.

Grace la considéra avec étonnement.

— C’est tout ? Tu te rends compte de ce qu’ils prédisent là-dedans ?

— Pourquoi ? Ça te surprend ?

— Oui, je n’imaginais pas le tableau aussi morbide et irréversible.

— Cela fait pas mal de temps que l’on est arrivés aux mêmes conclusions à la DIA. Au cours de l’histoire, l’espèce humaine n’a cessé de voir son intelligence croître, et depuis une vingtaine d’années, on assiste effectivement à une chute. C’est déplorable, mais on n’est pas là pour résoudre ce problème. On doit…

— Attends.

Grace retira l’un de ses gants en latex et se passa une main sur le front. On parlait quand même d’un drame mondial, d’un changement de civilisation, d’une rupture dans l’évolution humaine. Naïs avait raison, elle devait rester concentrée sur son enquête, mais elle n’était pas non plus insensible à une faillite si vertigineuse.

— Grace !

— OK, ok… Reprenons un instant. Hadès a donc prévu une augmentation subite de la mortalité due à la baisse du QI moyen des pays occidentaux, et a décidé de capitaliser là-dessus en fabriquant des cercueils par milliers. C’est bien cela ?

Naïs confirma d’un vague battement de cils.

— Et c’est tout ? reprit Grace en écartant les mains. Hadès n’est qu’une espèce de pompes funèbres à grande échelle qui veut s’enrichir sur le dos de l’accroissement de la bêtise humaine ? C’est cynique, glauque, mais ça n’a rien d’illégal, surtout si les gouvernements sont déjà au courant et les premiers clients. Sauf si…

Elle se souvint de ce que Naïs lui avait expliqué à propos d’Hadès.

— Attends une seconde. Tu m’as bien dit que vous surveilliez Hadès parce que vous les soupçonniez de fabriquer des armes secrètes, non ?

— Effectivement, approuva Naïs, l’air d’encourager Grace à aller au bout d’un raisonnement qu’elle avait déjà terminé.

— Donc, ce qui serait interdit ou réellement répréhensible, c’est qu’Hadès fournisse elle-même l’arme qui va accélérer cet abêtissement général.

— Et on peut être à peu près sûres que la société de pompes funèbres d’Hadès n’est qu’une petite, voire négligeable, partie de ses activités, qui doivent certainement se concentrer sur la fabrication de cette fameuse arme. Reste à trouver laquelle…

— … et à découvrir la raison pour laquelle ils ont tué Anton Weisac. Est-ce seulement parce qu’il connaissait l’existence des entrepôts et s’apprêtait à en révéler l’emplacement à la population ? Ou parce qu’il était au courant d’autres secrets plus inavouables encore ?

— Que raconte la dernière page ?

Prise dans ses questionnements, Grace en avait oublié l’une des feuilles qu’elle avait trouvées sous le meuble.

Elle la déplia et fronça les sourcils. Il s’agissait d’une mauvaise impression d’un texte sûrement destiné à un usage interne. L’encre était à moitié effacée et le papier tant froissé qu’on avait du mal à déchiffrer ce qui était écrit. Grace passa sa lampe torche derrière la feuille pour l’éclairer par transparence.

Les premières lettres qu’elle put décrypter se trouvaient en note de bas de page, comme une signature automatique :


© OLYMPE

© Hadès © Léthé © Métis

— Je crois que l’on a la réponse à notre question, commenta Grace. Hadès n’a l’air d’être qu’une filiale d’un grand groupe appelé Olympe et qui possède deux autres branches, Léthé et Métis.

— Hadès, le dieu des Enfers, Olympe, la demeure des dieux grecs, mais Léthé et Métis, ça te dit quelque chose ?

En lectrice passionnée, Grace aimait particulièrement les récits de la mythologie grecque. Ces derniers lui avaient d’ailleurs été d’un grand secours dans les périodes sombres de sa vie, lui rappelant à quel point les hommes se débattaient avec leurs questions existentielles et leurs démons depuis des temps ancestraux.

— Léthé, c’est le fleuve des enfers dont les morts boivent les eaux pour oublier leur vie passée. Et Métis est la déesse de l’intelligence.

— La mort, l’oubli et l’intelligence, résuma Naïs.

— Une entreprise qui s’inspire autant de la mythologie pour fonder son identité nourrit forcément une ambition démesurée. Mais laquelle ?

Grace n’eut pas le loisir de se questionner plus longtemps. Naïs venait de placer sa lampe à côté de la sienne, donnant encore plus de transparence à la feuille. Un tableau apparut clairement en surimpression et lorsqu’elle en découvrit le contenu, son cœur tressaillit.

Il était daté du 3 janvier 2018. Dans la première colonne, on pouvait lire : « Propriétés de Métis – Programme Daimôn ». Au-dessous se trouvait l’inscription : « Anton WEISAC : Daimôn 1 ». Suivaient l’adresse de sa dernière résidence connue, que la police avait déjà fouillée, et, enfin, la mention « Recherche urgente ».

Les mains moites, sentant Naïs tendue à ses côtés, Grace parcourut la deuxième ligne du tableau et retint son souffle. Sous la case d’Anton WEISAC apparaissait un second nom : « Neil STEINABERT : Daimôn 2 ». La précision « Recherche urgente » y figurait également, juste après une dernière adresse connue située à Glasgow.

Grace se tourna vers Naïs.

— Je n’y comprends rien non plus, dit l’agente de la DIA, sans détourner le regard du document.

— Propriétés de Métis ? Anton Weisac était une propriété du groupe, à l’instar de ce Neil Steinabert. Ils étaient des esclaves ? Quant à « daimôn », ça ressemble à du grec, et cela a certainement un rapport avec le mot « démon »… Quel est le lien entre tout ça ?

— Je ne sais pas, déplora Naïs.

— Ne perdons pas de temps. Il faut vite partir pour Glasgow. Notre dernière chance de remonter à la tête d’Hadès… enfin, d’Olympe, et de comprendre ce qu’ils trament, c’est ce Neil Steinabert.

— S’il est encore vivant.

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