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Le martèlement de la pluie résonna de plus belle à ses oreilles tandis qu’elle empruntait de nouveau le chemin pavé des morts et franchissait la colline menant au port. En contrebas de la butte, elle aperçut la poignée de maisonnettes, leurs toits en ardoise ruisselants et la mer dont les flots gris se confondaient avec le ciel de métal.

Descendant en pas chassés pour limiter les risques de glissade, Grace se trouva bientôt dans l’unique ruelle du hameau et ne fut pas longue à repérer l’enseigne en fer forgé du seul hôtel de l’île.

Elle poussa la porte et laissa échapper un soupir de soulagement en sentant une douce chaleur l’envelopper. À sa gauche, dans un salon agrémenté d’épais fauteuils en cuir, un feu de cheminée crépitait dans un âtre en vieilles pierres noircies. En face d’elle, un escalier en acajou conduisait à l’étage. À sa droite, derrière un comptoir en bois sculpté de navires, se tenait une jeune femme coiffée d’un chignon, au sourire avenant.

— Bonjour, Madame, c’est pour déjeuner ? demanda-t-elle en serrant entre ses mains une tasse d’une boisson fumante.

Grace jeta un rapide coup d’œil à l’horloge surmontée d’un poisson. Il était effectivement midi passé. Elle n’avait pas vu le temps filer.

— Bonjour. Grace Campbell de la police de Glasgow, j’ai des questions à vous poser sur l’un de vos récents résidents.

L’expression de bienvenue de la jeune femme disparut soudain.

— Que s’est-il passé ? Enfin… je veux dire, comment puis-je vous aider ? Mon Dieu, vous me faites peur.

— Cela ne vous concerne pas directement, répondit Grace en frissonnant. Avez-vous accueilli, ces derniers jours, un homme d’environ vingt-cinq ans à l’allure très soignée, cheveux gominés, barbe bien entretenue, des tatouages sur les bras ?

— Oh, oui, oui… un beau garçon. Très poli, même s’il vous parlait toujours avec ses écouteurs sur les oreilles et les yeux rivés sur son téléphone portable. Il a rendu sa chambre hier matin. Pourquoi ? Il a fait quelque chose ?

— Je peux voir le registre de l’hôtel ?

— Oui, bien sûr, mais peut-être souhaitez-vous vous installer près du feu, vous m’avez l’air glacée et un peu pâle, si je peux me permettre.

Grace devait reconnaître qu’elle ne se sentait pas très bien. Cela faisait plus de neuf heures qu’elle était debout et elle avait mis son corps à rude épreuve. Elle accepta la proposition, quitta sa parka trempée et étendit ses pieds devant les flammes apaisantes. Le plaisir immédiat de la douce chaleur souligna l’ampleur de la tension qu’elle avait accumulée depuis le petit matin. Qu’elle le veuille ou non, cette affaire l’avait plus éprouvée en quelques heures que toutes celles qu’elle avait eu à traiter dans sa carrière.

— Voici le registre. Le client dont vous parlez s’est enregistré sous ce nom.

Grace suivit la ligne du doigt : Steven Carlow.

— Vous avez vérifié son passeport ?

— Oui.

— De quelle nationalité était-il ?

— Écossaise.

Grace appela aussitôt son supérieur. Elle lui résuma la situation, l’excérébration de la victime, le rôle de frère Colin, et termina par le nom trouvé dans le registre de l’hôtel.

Elle entendit un bruit de clavier.

— Steven Carlow.

— Oui, C-A-R-L-O-W.

— Merde… rien. C’est forcément une fausse identité, il n’existe aucun Steven Carlow en Écosse ni ailleurs en Grande-Bretagne.

— Je vais avoir un portrait-robot sous peu et la scientifique trouvera peut-être quelque chose. Et sinon, l’équipe chargée d’aller inspecter le dernier domicile connu de la victime a-t-elle fait son rapport ?

— Oui, l’appartement était complètement vide. Pas un meuble. Rien. La concierge a dit que l’occupant avait tout vendu avant de partir. Cet Anton Weisac avait visiblement l’intention de rester un certain temps dans ce monastère.

— Qu’est-ce qu’on sait d’autre sur lui ?

— J’ai mis une femme de mon équipe sur l’enquête afin de découvrir d’où il vient, où il a travaillé, s’il a une famille, etc. Elle t’appellera si elle met la main sur quelque chose. Tu verras, elle est connue pour ne rien laisser passer. Bon, de ton côté, tu as trouvé pourquoi ce Weisac s’était planqué dans ce trou ?

— Non, pas encore.

— Et donc, tu suis quelle piste, là, tout de suite ?

Grace détestait qu’on lui demande des comptes sur une affaire en cours. Elle avait besoin qu’on la laisse travailler sans avoir à se justifier.

— Plusieurs. Et justement, a-t-on des équipiers doués en sciences, notamment en mathématiques et astrophysique, chez nous ?

— Les types de l’informatique sont parfois surprenants. Je vais voir si on te trouve quelqu’un. Pourquoi ?

— J’ai découvert des images et des calculs auxquels je ne comprends rien. Je t’envoie les dossiers.

Elliot Baxter ne répondit pas tout de suite.

— Il y a un problème ? s’enquit Grace.

— Eh bien, je te rappelle que j’aimerais autant que cette affaire ne s’ébruite pas. Les politiques n’apprécient jamais qu’on pourrisse l’image de l’Écosse, c’est pas bon pour le tourisme. Donc, plus vite tu coinceras le coupable, mieux ça sera.

— Où veux-tu en venir ?

— Tu es sûre que tu ne te perds pas dans des détails inutiles ? Tu ne veux pas te concentrer sur l’enquête de voisinage, les caméras de surveillance, le portrait-robot ? Le concret, quoi.

Grace ferma les yeux pour tenter de garder son calme.

— Je fais les deux, Elliot.

— OK, c’est toi qui vois. Je te rappelle.

La jeune femme raccrocha, transmit les documents à son supérieur et se tourna de nouveau vers l’aimable réceptionniste.

— Pouvez-vous me conduire jusqu’à la chambre que Steven Carlow occupait ?

— Oui, bien sûr.

Grace suivit l’hôtelière jusqu’à l’étage, en dissimulant au mieux le trouble que la conversation téléphonique avec ce « très encourageant » Baxter venait de déclencher en elle.

— Le ménage a déjà été fait ?

— Oh, oui… et bien fait.

Grace enfila une nouvelle paire de gants en latex bleu et entra dans la chambre.

L’odeur de propre et de fraîcheur qui l’aurait ravie en tant que cliente doucha ses espoirs d’inspectrice. Et à en juger par le rangement impeccable, il ne restait que peu de chances de trouver des traces d’ADN nettes et exploitables.

Par souci de rigueur, elle ouvrit les tiroirs des tables de nuit et du secrétaire, tous les trois vides, jeta un coup d’œil dans l’armoire, sous le lit, dans la salle de bains, et ressortit.

— Fermez la porte à clé, ne louez la chambre à personne et n’y entrez plus jusqu’à ce que les équipes scientifiques l’aient inspectée.

— Ah… mais quand vont-ils venir ?

— Ne vous inquiétez pas, ils seront là dans la journée.

— Non, non, je ne m’inquiète pas pour la location, j’ai juste un peu peur de ce qu’ils risquent d’y trouver.

— Nous serons discrets. Vous avez des caméras de surveillance dans l’hôtel ?

— Malheureusement non. C’est très tranquille ici, d’ordinaire.

Grace regagna le salon. Entre-temps, un chat roux s’était lové à sa place, sur le fauteuil le plus près de la cheminée. Il la considéra de ses yeux ronds et elle lui rendit la pareille, sachant d’avance qu’elle partait perdante pour ce duel. Le félin finit par bâiller en dévoilant sa petite langue rose à la façon d’un serpentin. Puis, comme si cet exercice l’avait épuisé pour la journée, il fourra son museau entre ses pattes et se rendormit.

— Faites-le partir ! lança la propriétaire en souriant.

— Il a l’air si bien, répondit Grace, qui rapprochait de l’âtre un autre fauteuil.

Elle se laissa ensuite retomber dans la moelleuse assise, avec un mal de tête croissant et une sensation de vertige. Elle s’octroya quelques instants de répit, mais son malaise ne passait pas.

L’avertissement d’Elliot Baxter avait déclenché un pincement anxieux qui ne la quittait plus. D’un côté, il avait raison, peut-être que les prélèvements sur la scène de crime et dans la chambre d’hôtel livreraient de précieux indices pour identifier et retrouver l’assassin. Peut-être que le portrait-robot serait si ressemblant que le tueur serait arrêté dans les heures qui viennent. Mais si rien de tout cela n’aboutissait ? Que lui resterait-il pour poursuivre l’enquête ? En premier lieu, le profil et les fréquentations d’Anton Weisac, puisqu’il avait l’air de connaître son bourreau, avec qui il avait été photographié. Ensuite, ces mystérieuses recherches qui avaient peut-être un lien avec l’assassin. Mais Grace le reconnaissait volontiers, ce versant de l’affaire était aussi flou que complexe.

Et c’est presque avec le sentiment coupable de perdre son temps qu’elle déplia sur la table basse la carte des Highlands dénichée dans le sac d’Anton.

S’y trouvaient des points géographiques entourés en noir, exactement les mêmes que ceux épinglés sur la carte murale du cabinet secret. À quoi ces zones correspondaient-elles ? Si Anton les avait barrées les unes après les autres et avait encerclé la dernière en y ajoutant un point d’interrogation, c’est qu’il les passait en revue à la recherche de quelque chose. Mais quoi ? Cela aurait pu être de la simple randonnée en quête de beaux paysages, si ce plan ne s’était pas trouvé aux côtés d’énigmatiques calculs. Quel lien existait-il entre ces deux éléments ?

Grace téléchargea une application GPS en espérant y débusquer plus de détails sur les repères géographiques. Elle ne constata rien de particulier, si ce n’est que, d’après les indications de dénivelés, ces endroits étaient difficiles d’accès.

— Vous voulez quelque chose à boire ou à manger ?

Grace était si absorbée dans sa réflexion qu’elle n’avait pas entendu la réceptionniste approcher. Elle sursauta et accepta volontiers un thé.

Puis elle chercha le numéro d’un office du tourisme. Son identité déclinée, on lui passa rapidement un service qui puisse la renseigner.

— Que puis-je faire pour vous, Madame Campbell ? demanda une voix d’homme si avenante qu’elle eut un bref instant la sensation de réserver ses vacances.

— Je vais vous faire parvenir une série de clichés qui indiquent des lieux précis des Highlands. J’aimerais juste que vous me disiez à quoi ils correspondent. Est-ce que ce sont des points de vue intéressants ? Sont-ils dangereux, interdits, ou je ne sais quoi d’autre ?

— Bien, je vais faire de mon mieux. Envoyez-les-moi par mail.

Le préposé épela son adresse électronique et promit à Grace de la rappeler dans l’heure. Elle lui transmit les documents au moment où l’hôtelière entrait dans le salon, un plateau à la main.

— Voici votre thé et quelques petits gâteaux faits maison.

— C’est très gentil, merci.

Alors que le breuvage dispensait sa réconfortante tiédeur, les questions volaient sous le crâne de Grace dans le même chaos de tempête qu’elle avait affronté en débarquant sur l’île. Pourquoi Anton Weisac avait-il été assassiné, et surtout, pourquoi le meurtrier lui avait-il broyé le cerveau ? Existait-il vraiment un lien entre les recherches scientifiques de la victime et cette destruction cérébrale ? À l’abri des murs du monastère, Anton Weisac enquêtait-il sur des données sensibles que certains ne voulaient pas divulguer ? C’était une hypothèse, comme on pouvait supposer que le jeune homme s’était réfugié dans le monastère pour fuir un crime qu’il avait lui-même commis et dont il venait de subir la vengeance. Cette supputation était d’autant moins absurde qu’Anton n’était semble-t-il pas le gentil penseur que l’on pouvait croire au premier abord.

Grace se surprit à se ronger un ongle alors qu’elle n’avait pas cédé à ce tic depuis au moins un an. Elle replaça immédiatement sa main sur sa cuisse et replongea dans ses pensées. Après une trentaine de minutes, elle fut tirée de ses réflexions par la sonnerie de son téléphone.

— Madame Campbell, office du tourisme d’Écosse, département des Highlands, je vous rappelle comme convenu.

Grace se décolla soudainement du dossier, s’assit au bord du fauteuil, droite, la jambe tressautant.

— Alors, qu’avez-vous trouvé ?

— Eh bien, il semblerait que les points indiqués sur la carte que vous m’avez envoyée correspondent tous au même type de sites.

— Quel genre de sites ?

— De très anciens sites, Madame Campbell. Des cavernes de l’âge préhistorique.

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