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Après avoir atteint le dernier étage, Grace était blême. Elle avait pris sur elle pour ne pas trop se laisser distancer et la douleur irradiait dans sa cheville. Alors qu’elle s’accordait quelques secondes de repos, elle constata qu’elle était dans un gouffre aux protubérances ruisselantes d’humidité. Une passerelle métallique surplombant le vide permettait d’accéder à un monte-charge industriel qui s’élevait jusqu’au plafond, à au moins vingt mètres au-dessus de sa tête. Les câbles, semblant infinis, disparaissaient dans l’obscurité.

C’est par là qu’ils ont dû acheminer tous les cercueils, songea-t-elle.

— Ça rejoint une grange construite au-dessus du gouffre pour en camoufler l’entrée, commenta la désagréable inconnue. Dépêchez-vous.

Une fois que Grace eut atteint la plate-forme en avançant du mieux qu’elle pouvait, le mécanisme s’ébranla. Sous leurs pieds, les ténèbres effaçaient toutes les limites tangibles, si bien que la nacelle n’était plus qu’un point lumineux s’élevant au cœur du chaos originel.

Dans cette atmosphère souterraine, Grace crut un moment qu’elle était en train de rêver. L’étrangeté de ce lieu improbable, la rencontre avec cette femme sortie de nulle part, l’incongruité de son enquête, tout cela fit brutalement écho au vertige qui s’emparait d’elle au fur et à mesure qu’elle gagnait en hauteur. Elle se rattrapa brutalement à la barre de sécurité et sentit peser sur ses épaules le regard froid de son associée de circonstance.

Le soubresaut du dernier étage la ramena à la réalité. Elles venaient d’arriver dans une cage métallique dont les épaisses portes blindées s’ouvrirent sur la charpente de ladite grange.

Grace s’assit par terre pour soulager sa cheville.

— On n’a pas le temps, lança la grande blonde.

— La douleur n’est pas aussi obéissante que les gens que vous avez peut-être l’habitude de commander, répliqua Grace, qui aurait donné cher pour un antalgique.

Quelques secondes plus tard, elle sursauta quand une forme sombre et longiligne fit irruption sous son nez.

— Ça fera office de canne, dit l’étrange femme en lui donnant un bâton.

Surprise par ce geste, Grace fut encore plus déconcertée par la main tendue qui l’aida à se relever.

— Eh bien, le retour à l’air libre vous fait beaucoup de bien, lança-t-elle en se remettant sur ses pieds.

— On soigne ses chevaux si on veut que le carrosse avance.

Grace en aurait ri, si elle n’avait pas été si stressée par la situation.

Sans autre cérémonie, sa coéquipière forcée lui tourna le dos pour aller s’assurer que la voie était libre à l’extérieur. Puis elles quittèrent cet abri de planches construit sous le porche rocheux de la caverne.

Le vent des Highlands leur souffla sa fraîcheur au visage, couchant les herbes au sommet des collines et poussant les amas de nuages gris au-dessus de leurs têtes comme une armée de spectres en marche.

Grace releva le col de sa combinaison et inspira l’air des grands espaces pour laver ses sinistres pensées. Dans le ciel bas, elle guetta l’arrivée de l’hélicoptère des secours qui devaient venir en aide au jeune Yan resté seul au fond des grottes.

— Je m’appelle Naïs Conrad, lâcha enfin l’inconnue en suivant le sentier qui s’éloignait de la grange.

Grace tourna la tête vers elle, surprise de cette soudaine confidence. Elle regardait son interlocutrice de profil, admirative, elle devait bien l’avouer, de l’élégance qu’elle dégageait. Sa mâchoire carrée, ses pommettes hautes et finement dessinées, et ce cou élancé que l’on devinait sous le col roulé noir n’auraient pu être qu’une beauté neutre, sans l’intensité grave qui irradiait de son regard bleu. Plus elle l’observait, plus cette femme semblait appartenir à une espèce différente de la sienne.

— Et donc, vous êtes venue ici pour… ? s’enquit Grace en s’aventurant à son tour sur le chemin.

— Je préfère vous prévenir maintenant, ce que je vais vous dire ne va pas vous aider à dissiper le malaise qui semble être le vôtre à l’égard de cette enquête. Bien au contraire.

— Alors, piquez tout de suite, avant que je n’aie trop le temps de voir l’aiguille, répliqua Grace, en réprimant une grimace de douleur quand son pied glissa sur une pierre couverte de mousse.

— Je travaille pour la DIA. La Defense Intelligence Agency. Ou, si vous préférez, les services secrets du Pentagone.

Comme chaque fois qu’elle était étonnée, Grace imprima un léger mouvement de recul à son menton.

— Mais… qu’est-ce que vous faites ici ?

— Cela fait plusieurs années que nous enquêtons sur Hadès. Cette société est soupçonnée d’œuvrer à la fabrication d’armes qui échappent au contrôle du gouvernement des États-Unis. Nous n’arrivons pas à déterminer la nature des armes qu’ils fabriquent ni l’identité des destinataires. Or, c’est le rôle de la DIA de tout savoir dans ce domaine.

— OK… admettons. Mais par le plus grand des hasards, vous trouvez leur entrepôt au même moment que moi… Curieuse coïncidence, non ?

Naïs s’arrêta, un pied sur un rocher, l’autre bien ancré dans le sol.

L’un de leurs entrepôts. Mais là n’est pas la question. Et ma présence ici n’est pas due au hasard. C’est en effet votre enquête, ou plutôt la mort d’Anton Weisac, qui m’a poussée à venir jusqu’au tréfonds de cette grotte. Nos services de renseignement qui ont un bureau à Perth ont immédiatement repéré l’article de journal annonçant son assassinat. Ce scientifique a fait partie d’Hadès et nous cherchions à entrer en contact avec lui. Nous savions qu’il était quelque part en Écosse, cela faisait un an et demi que je parcourais le pays à sa recherche.

— Et donc, après avoir lu la presse, vous avez fait parler les autorités locales…

— La DIA a ses entrées et votre police n’a pas été longue à nous livrer toutes les informations dont elle disposait, y compris les cartes de la région et les travaux scientifiques que vous avez trouvés dans le bureau secret de la victime. En comprenant comme vous ce qu’Anton faisait, je suis tout de suite venue aux grottes de Traligill.

Grace profita de cette pause pour reporter son poids sur sa cheville valide.

— Et vous saviez qu’il y avait une entrée sous cette grange ?

— En survolant hier soir la zone en hélicoptère, j’ai repéré ce bâtiment, et je commence à suffisamment connaître leurs méthodes pour savoir qu’il pouvait abriter un accès à l’un de leurs entrepôts.

C’était donc le bourdonnement de cet hélicoptère que Grace avait entendu au loin la nuit dernière. Elle ne jugea pas nécessaire de faire part de sa révélation à sa partenaire provisoire. Elle devait d’abord mieux cerner son identité.

— Avant de poursuivre, j’aimerais que l’on soit sur un pied d’égalité. Voici donc ma carte d’enquêtrice, dit Grace en lui présentant son badge. Vous avez l’équivalent à la DIA ?

— Vous avez mis le temps avant de me le demander, répondit Naïs en fouillant dans sa combinaison pour en sortir un étui en cuir noir qu’elle lui tendit.

À l’intérieur, elle trouva ce qui ressemblait à une carte de crédit avec la photo de Naïs associée à son nom, et un logo en forme de planète Terre surmontée d’une flamme et reposant sur une couronne de laurier, encerclée par les mots « Defense Intelligence Agency United States of America ».

Grace n’avait aucun moyen de vérifier la validité de la preuve, mais c’était au moins un début.

— Pour que je comprenne bien, quel est exactement votre objectif vis-à-vis d’Hadès ? demanda-t-elle en lui rendant son étui.

Naïs se remit en marche.

— De trouver le ou les propriétaires pour faire stopper leur activité. Ces gens n’ont guère de scrupules et si retourner l’une de leurs armes contre les États-Unis pouvait leur permettre de s’enrichir, ils n’hésiteraient pas. Mon métier est de protéger mon pays.

— Vous pensez que ce sont eux qui ont tué Anton Weisac ?

— Anton a fui Hadès après y avoir travaillé des années. Il savait beaucoup de choses sur eux. À l’époque, il a cherché à entrer en contact avec nous, c’est comme ça qu’on l’a connu. Et puis il s’est rétracté et a disparu dans la nature. Il est fort probable qu’Hadès cherchait à l’éliminer depuis longtemps.

— Les coupables du meurtre se trouvent donc là où je vous conduis.

— Peut-être.

Elles évoluaient sur un sentier cabossé et alors que Naïs prenait de la distance, Grace digérait lentement les informations.

— Et donc, les milliers de cercueils enfouis sont destinés aux victimes de leurs propres armes ?

Naïs s’arrêta et se retourna. Portée par le vent, sa voix grave vola jusqu’à Grace avec un accent de menace.

— Mon enquête et la vôtre dépassent les frontières de l’Écosse, inspectrice Campbell. Depuis dix ans, nous avons recensé au moins quinze entrepôts similaires à celui-ci en Europe et aux États-Unis. Nous redoutons qu’Hadès prépare une arme de grande ampleur qui conduise à une mortalité de masse. Et s’ils peuvent vendre l’arme et les cercueils qui vont avec, ils ne reculeront devant aucun bénéfice…

Les pires scénarios que Grace avait imaginés face à ces boîtes funèbres devenaient ainsi de plus en plus plausibles. Une peur diffuse monta en elle, comme un lent courant électrique.

— Mais on parle de quel type d’arme ? s’angoissa-t-elle. Bactériologique ? Nucléaire ?

— Nous ne savons pas.

— Vous ne savez pas ou vous ne voulez pas me le dire ?

— Nous ne savons pas, et c’est bien pour cette raison que je suis ici.

Grace approuva d’un mouvement de tête mécanique, alors que le mystère autour de cette affaire, loin de s’éclaircir, ne cessait de se densifier.

— Vous qui avez l’air de bien connaître Hadès et Anton Weisac, que pouvez-vous me dire des recherches scientifiques qu’il menait ?

Cette fois, Naïs ne répondit pas tout de suite. Elle marcha encore une bonne minute, avant d’attendre que Grace ne la rejoigne sur un promontoire rocheux.

— Je vois le hameau d’Inchnadamph, là-bas, à environ quatre kilomètres. Vous y avez un véhicule, j’imagine ?

— Répondez-moi et je tiendrai parole.

Naïs fit claquer sa langue contre ses lèvres en signe d’agacement.

— Écoutez, j’ai à peine eu le temps de jeter un coup d’œil sur les calculs d’Anton, mes équipes s’en chargent. Tout ce que je peux en dire, c’est qu’ils ne sont pas accessibles au commun des mortels. À présent, à votre tour. Comment savez-vous où il faut aller ?

— Seule une Écossaise pouvait comprendre les paroles du milicien, répondit Grace.

Puis en reprenant les mots de Naïs et son ton sentencieux, elle ajouta :

— Et je préfère vous prévenir maintenant, ce que je vais vous dire ne va pas vous aider à dissiper le malaise qui semble être le vôtre à l’égard de cette enquête. Bien au contraire, puisque vous êtes passée à côté de la vérité. L’homme que vous avez interrogé ne vous a pas menti : notre destination est bien la fin du monde.

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